Du choc des civilisations à la concurrence des modèles

L’appel récent par Joe Biden à « l’Alliance des démocraties » incite à une réflexion sur leur fragilité ; plus qu’au choc des civilisations qui n’est pas à l’ordre du jour immédiat, Alain Meininger, membre du comité éditorial de la RPP, s’interroge sur la concurrence des modèles menée par la Chine qui a pour but à terme de marginaliser l’apport civilisationnel occidental.

19 février 2021 : Conférence annuelle de Munich sur les enjeux de sécurité ; Joe Biden annonce le retour du multilatéralisme et de l’alliance de tous ceux qui comprennent que la démocratie est essentielle pour répondre aux défis du monde actuel. Revoilà donc « l’Alliance des démocraties » ; noblesse de l’intitulé et faiblesses du concept. Le thème a presque l’âge des Etats-Unis à condition de dater leur naissance de 1776 et non, comme l’usage « woke » tend désormais à l’imposer, d’août 1619, date de l’arrivée du premier esclave africain sur les rives de Virginie. Des pères fondateurs à Georges W. Bush en passant par Wilson, Truman, Clinton et quelques autres, l’idée est à l’origine de nombre de succès et de quelques désastres notoires (Vietnam, Irak etc.). Le schéma est incertain et dépasse le cadre des organisations internationales établies ; il oblige, du fait du danger, à embarquer avec soi des alliés douteux, « border line » sur le respect du cahier des charges. Mais il met l’accent sur le thème majeur de la vulnérabilité intrinsèque des démocraties : de par leur nombre modeste (une trentaine dans le monde) et de par la contestabilité de leur message. Il pose du fait même la question devenue centrale, avec la montée en puissance de la Chine, de l’identité et de la pérennité du monde occidental. Samuel Huntington, dont l’ouvrage majeur fut plus commenté que lu, émit sur ces points quelques axiomes dérangeants mais peut-être salutaires : les Occidentaux doivent intégrer le fait que leur civilisation est unique mais pas universelle ; ils ne doivent pas compromettre leurs principes et s’exposer à des réactions violentes en tentant d’imposer leurs valeurs aux autres ; la paix et leur propre survie dépendront de leur  capacité à accepter le caractère « multicivilisationnel » du monde.          

S’agissant de la Chine, on sait que lorsque le sage montre la lune…. Le doigt, lui, est facile à identifier. On peut répertorier les thèmes de concurrence plus ou moins vitaux qui, pour beaucoup, sont de moins en moins à l’avantage de Washington : forces armées, inventivité technologique et scientifique, informatique, terres rares, espace, intelligence artificielle etc. Deviner la lune derrière le doigt est le véritable enjeu mais se révèle plus malaisé ; l’Empire du Milieu est le candidat type, le plus imposant et le plus crédible, à l’exercice de ce tri dans l’apport occidental : oui à l’Occident technicien, facilité par un indéniable don à imiter ou à copier, non à l’Occident humaniste et moralisateur  véhiculant des valeurs historiquement et géographiquement contingentes, aux prétentions universalistes récusables et de ce fait  inadaptées au monde asiatique.

Sur ce dernier point Pékin estime – non sans quelques arguments – avoir ce qui lui convient en magasin. Les analyses se sont focalisées – avec raison – depuis des années sur la construction insistante et tentaculaire d’un réseau dit des « routes de la soie » qui en dépit d’un nom mythique, chargé d’histoire et d’imaginaire dans l’inconscient collectif occidental, n’a au fil des années que de moins en moins à voir avec le cheminement suivi par Marco Polo au XIIIème siècle. De même, les analystes occidentaux se donnent-ils de délicieux frissons avec le terme kitsch de « diplomatie du loup combattant » ou avec les annonces de Xi Jinping sur le « grand renouveau de la nation chinoise ».  

Mais il arrive que l’essentiel, en dépit de son évidence, ne soit pas perçu. Même si tout se complète et est destiné à faire cohérence, derrière le chatoiement des slogans, pointent des réalités plus tangibles et sans doute plus dangereuses à terme. Ainsi en va-t-il des « Forums des routes de la soie » dont les deux premiers ont eu lieu en 2017 et 2019, conçus comme devant devenir des enceintes de référence destinées à concurrencer les habituels G 20 et assimilés ; l’entrisme discret et progressif dans la galaxie des grandes organisations onusiennes – mis en lumière en 2020 du fait des faux pas initiaux de l’OMS dans la crise de la Covid – vise à terme à restructurer la gouvernance mondiale ; la constitution informelle de « cercles de pays amis » – quelques dizaines parfois – au rayonnement certes modeste permet, au sein des dites institutions, de peser en nombre sur les votes. Enfin, peut-être plus déterminant encore semble être l’investissement – légitime là aussi mais très significatif – dans les classements d’université, ceux des entreprises dites responsables, les agences de notation ou dans les institutions de standardisation telles que l’ISO. Dans le domaine technologique, à échéance 2035 – le pouvoir actuel pratique beaucoup et semble-t-il avec un certain succès les échéanciers contraignants – la politique de normes et de standards appliquée notamment par les émergents devra être largement déterminée par la puissance chinoise. L’innovation technologique débridée, au-delà de son utilité immédiate évidente, devient un moyen fort, censé permettre grâce à l’avance acquise, d’imposer sa norme dans le numérique (Huawei et la 5 G), le satellitaire ou l’Intelligence artificielle, parmi d’autres exemples.

Devenir la référence civilisationnelle, « corneriser » les Etats-Unis et l’Occident dans la position du challenger, tel semble être pour Pékin l’objectif ultime à l’échéance de 2049, centième anniversaire de la création de la République Populaire de Chine.

Outre que ce phantasme semble donner rétrospectivement une cohérence aveuglante à un siècle d’histoire de l’Empire du Milieu, ledit siècle ayant été sans doute plus chaotique qu’il n’y paraît, du moins dans les deux premières décennies, se trouve du même coup posé le problème de la réponse occidentale.

Variante chinoise de la fin de l’Histoire à la Francis Fukuyama – dont on s’abstiendra de commenter l’inanité – Pékin nous propose de temps à autre, sur des modes divers, les appogiatures doucereuses de la Tianxia (Harmonie, Tous sous un même toit) remis au goût du jour en 2016 par l’ouvrage de Zhao Tingyang. Ce concept confucéen, ambivalent, dont la signification fluctue au gré du cadre et de l’esprit de sa mise en pratique, n’est pas sans rappeler une certaine « soumission » qu’un célèbre auteur français avait mise en exergue, il y a quelques années, s’agissant de l’Islam. Méfiance donc. Une deuxième réaction possible, certes peu souhaitable, pourrait être le conflit ouvert, aux conséquences imprévisibles et au résultat incertain, tant le rapport de forces apparait chaque année de plus en plus indécis avec l’Amérique ; le Congrès souligne, à échéances régulières, l’inexorable montée en puissance de la flotte chinoise qui, depuis 2015, dépasse, au moins en nombre d’unités, l’US Navy. Les sujets de dérapages incontrôlés en mer de Chine méridionale ou ailleurs ne manquent pas et les analyses disséquant la dangerosité actuelle et croissante du dossier taïwanais abondent. Une déroute militaire dans le détroit de Formose deviendrait-elle le « Tsushima » états-unien, équivalent de la capitulation russe de 1905, deuxième défaite, cette fois, d’une armée d’un pays « blanc » contre une puissance asiatique ? Difficile de l’affirmer mais les conséquences pourraient en être, par un processus équivalent, le départ des Américains de la région, sorte de prémisses d’une nouvelle partition du monde. Reste donc enfin l’hypothèse de cette partition, troisième réaction possible d’un Occident dont les contours dans ce cas resteraient à préciser – quid entre autres de la Russie ? – dans un face à face hostile mais militairement inerte ; sécession, dissidence, retrait sur l’Aventin, le champ des qualificatifs disponibles reste ouvert mais la partie serait devenue le tout et vice-versa. Retour à « l’alliance des démocraties » qu’un impératif de préservation civilisationnelle rendrait indispensable.

Une « parenthèse » occidentale de quelques cinq siècles pourrait ainsi se refermer sur l’illusion d’un universalisme de valeurs qu’aucune supériorité technicienne n’aurait réussi à préserver.                             

Alain Meininger
Membre du Comité éditorial de la Revue Politique et Parlementaire