Depuis que les IA génératives ont colonisé les espaces numériques de partage de contenus, nous traquons, dans les textes que nous lisons (mais aussi dans les photos et les vidéos), tous les indices d’une plume artificielle. Récit d’une paranoïa typographique qui exacerbe l’esprit critique.
Longtemps, les tirets cadratins et demi-cadratins ont peuplé nos écritures manuscrites : un peu plus longs que le trait d’union, ils permettent à la fois de ménager une respiration et de préciser une idée sans en minorer l’importance. Et puis les machines s’en sont mêlées. Aujourd’hui, certains d’entre nous éprouvent une gêne en y recourant… et y renoncent parfois. Car le cadratin est devenu la signature, le tic le plus reconnaissable de ChatGPT, de Claude et de toute la famille. Or, si nos claviers d’ordinateur permettent un usage très aisé du demi-cadratin – un double trait d’union et une tabulation suffisent –, la plupart des lecteurs ne distinguent pas le cadratin du demi-cadratin, et d’un œil pressé, pourraient soupçonner quiconque utilise un tiret long (même demi-cadratin) de déléguer son écriture à une intelligence artificielle. Alors certains se surprennent à remplacer leurs tirets par des virgules, des parenthèses, des deux-points… À moins que les deux-points ne soient aussi désormais la chasse gardée de Claude. Un minuscule renoncement typographique, par peur de se voir dépossédé d’un texte dont on est pourtant bien l’auteur.
Et ce n’est pas qu’une histoire de tiret. Il y a aussi cette tournure de phrase à la vertu didactique, qui s’ouvre par la négative pour mieux atterrir sur une affirmation. Par exemple : « La ‘brand experience’ n’est pas un énième élément de jargon des communicants, elle est symptomatique d’un changement d’ambition à l’intérieur d’un champ professionnel ». Ce raisonnement par exclusion préalable aide à la compréhension et au cadrage des idées. Claude en use et en abuse. Nous y recourrions tous, jadis, sans trop y penser. Désormais, les plus précautionneux la rationnent. C’est un des détails que nous traquons, chez les autres comme chez nous-mêmes, au même titre que les anglicismes typiques de ChatGPT (comme son fameux « légitimiser »), les phrases trop lisses (comme « il est essentiel de souligner que… ») ou les mots creux (comme l’usage du verbe « thématiser » par Claude).
D’ailleurs, la traque se pratique en meute ! Sur Instagram comme ailleurs, devant un texte, une photo ou une vidéo qui sonne creux, paraît trop lisse, trop beau pour être vrai ou trop habilement dit, il suffit de se rendre dans les commentaires pour y voir opérer une petite brigade d’internautes faisant (en)quête commune et mettant leurs indices en commun. Un exemple récent : il y a quelques semaines, un jeune homme s’indigna sur LinkedIn qu’une offre d’emploi pour un poste de professeur de français exige le français comme « langue maternelle », condition qui l’excluait d’office de la candidature. Le directeur de l’organisme de formation linguistique à l’origine de cette annonce lui répondit en commentaire avec un ton convenu, un argumentaire bien ficelé, mais aussi… un majestueux tiret cadratin en embuscade, qui ne manqua pas de faire réagir. Plusieurs personnes s’insurgèrent immédiatement pour mettre à l’amende ce directeur, ventriloqué par l’IA, (peut-être) incapable de formuler une réponse par lui-même.
Une lecture possible en termes de « digital labor »
Si cette vigilance n’est pas très coûteuse, sur le papier (elle requiert un peu plus d’attention et un peu plus de temps), elle pourrait quand même être appréhendée dans une perspective critique comme une forme de mise au travail des utilisateurs de plateformes et des consommateurs de contenu, à qui revient la charge de distinguer le vrai du faux, l’inoffensif du désinformatif, l’humain de l’artificiel. Poster un commentaire qui dénonce la supercherie ou signaler les contenus les plus problématiques sont d’énièmes modalités de ce « travail » non rémunéré que le sociologue Antonio Casilli appelle « digital labor » : nos activités numériques les plus ordinaires, un post, un commentaire, une photo, une simple connexion, produisent une valeur captée par les plateformes, encadrée par leurs conditions d’utilisation et mesurée par leurs indicateurs de popularité. Un travail d’autant plus efficace qu’il ne dit pas son nom, puisque nous le fournissons en nous croyant de simples consommateurs, voire les bénéficiaires de services gratuits, quand nous sommes, selon sa formule, des « travailleurs qui s’ignorent » ou, plus cyniquement, les « dindons de la farce ».
Un enjeu de littératie numérique
La capacité à distinguer ce qui relève (en tout ou en partie) de l’IA de ce qui n’en relève pas prolonge ce que l’on nomme la « littératie numérique », entendue comme « la capacité à utiliser les technologies numériques avec confiance, esprit critique et créativité, afin d’accéder à l’information, de la gérer, de l’intégrer, de l’évaluer, de la créer et de la communiquer » (définition proposée par Allan Martin, sociologue de l’éducation (2008)). Exigence qui déborde largement la simple maîtrise des outils, elle réclame une sensibilité particulière à laquelle aucune formation ne prépare le grand public (dans le programme scolaire par exemple) mais que des travaux de recherche s’attachent en ce moment-même à outiller. Dans le cadre du projet européen De Facto, la chercheuse postdoctorante Flore Di Sciullo travaille en effet à une typologie des images de la désinformation (trucage, génération par IA, décontextualisation) et à la conception du « Sémiocheck », un kit pédagogique d’analyse sémiotique des visuels trompeurs, attentif notamment aux images produites par l’IA.
Reste que cette détection court après une cible mouvante. À peine les signes-traces de l’IA repérés et enseignés dans une formation que l’on peut faire l’hypothèse de leur mutation : les modèles s’affinent, leurs tics les plus voyants s’effacent, et il faut déjà réapprendre à lire ceux qui les remplacent. La formalisation de la détection est sûrement condamnée à se reconstruire au rythme où ses repères se périment, un véritable travail de Sisyphe.
En tout état de cause, cette capacité à détecter les signes de l’IA finit par scinder la population des consommateurs de contenus en deux camps : d’un côté, les enquêteurs suspicieux, et de l’autre, les non-avertis. Ou ceux qui, peut-être, préfèrent ne pas être avertis. Car, après tout, quel plaisir de regarder une maman chat escalader la façade d’un immeuble pour secourir son petit coincé sur le toit, sans se demander une seconde si la scène n’a jamais eu lieu ! Bienvenue dans le Truman Show.
Résister à la dépossession
Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, rappelons quand même que si les IA recourent au tiret cadratin ou aux tournures binaires à visée didactique, c’est qu’elle les tient de nous et d’illustres écrivains, dont les textes ont nourri son entraînement, à l’instar de Proust dont le cadratin est l’une des « signatures », analysée aujourd’hui par quelques experts du sujet comme Isabelle Serça, professeure de langue et de littérature française. À titre d’exemples, deux extraits (parmi tant d’autres !) de Du côté de chez Swann :
« tout cela faisait [de l’église de Combray] pour moi quelque chose d’entièrement différent du reste de la ville : un édifice occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions — la quatrième étant celle du Temps — déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de travée en travée, de chapelle en chapelle, semblait vaincre et franchir non pas seulement quelques mètres, mais des époques successives d’où il sortait victorieux »
« il revit tout, les pétales neigeux et frisés du chrysanthème qu’elle lui avait jeté dans sa voiture, qu’il avait gardé contre ses lèvres — l’adresse en relief de la « Maison Dorée » sur la lettre où il avait lu : « Ma main tremble si fort en vous écrivant » — le rapprochement de ses sourcils quand elle lui avait dit d’un air suppliant : « Ce n’est pas dans trop longtemps que vous me ferez signe ? » »
Alors, rédacteurs de tous les pays, unissons-nous pour revendiquer ce tiret – long ou très long – et préserver ainsi la richesse de notre écriture, à l’instar de l’autrice et designer éditorial Mathilde Cognot, qui partage sur Instagram quelques images de ses manuscrits… avec cadratins.
Cécile BUZY-CAZAUX,
Doctorante en Sciences de l’information et de la communication au CIMEOS (laboratoire de l’Université Bourgogne Europe) et planneuse stratégique au sein de l’agence W Conran Design (groupe HAVAS)


















