Emmanuel Macron, élève méritant de la droite intellectuelle

Il n’y arrive pas. Emmanuel Macron a beau lire Valeurs actuelles, s’intéresser à Eric Zemmour, prendre des leçons de politique civilisationnelle auprès des intellectuels de droite, il ne parvient pas à combler ses lacunes.

On nous avait pourtant vendu un génie politique lors de la campagne présidentielle, familier de Hobbes et de Machiavel… La droite intellectuelle s’était presque réjouie de ce Président prétendument ricœurien avec lequel elle s’attendait à ferrailler sur des concepts aussi philosophiquement abscons que politiquement pertinents. On nous avait vendu un hériter de De Gaulle mâtiné de mitterrandisme, autant dire un responsable politique au fait du tragique de l’histoire. Que nenni ! Le Président patine lamentablement dans la semoule identitaire depuis maintenant trois années. Il achoppe sur chaque obstacle régalien. Et, à chaque fois qu’au détour d’une phrase il donne l’impression d’avoir saisi un concept, la phrase suivante le dément. La dernière interview accordée à L’Express confirme ce triste et sévère constat. L’élève Macron est méritant, mais le résultat demeure très insuffisant.

Même Arthur Berdah, pourtant chantre de la bienveillance à l’égard d’Emmanuel Macron, se voit contraint, dans les colonnes du Figaro, de souligner le « grand écart » (notez l’euphémisme !) intellectuel d’un Président dont le « en même temps » – un « slogan » que ce dernier applique à tous les sujets « pour le meilleur et, bien souvent, pour le pire » – ne dispose plus que d’une cohérence « supposée », laquelle se révèle impuissante à incarner une pensée réellement complexe. Le journaliste accole ainsi avec talent les réflexions erratiques d’un Président à la logorrhée fiévreuse : Les talents du Maurras poète, Pétain héros de 1917, défense d’avoir jamais été multiculturaliste, reconnaissance de l’insécurité culturelle française, critique du modèle assimilationniste au profit d’un modèle intégrationniste permettant de « vivre entre plusieurs horizons culturels », reconnaissance toute indigéniste, racialiste, d’un « privilège blanc », et, last but not least, une filiation chevènementiste revendiquée. Intellectuels de droite, ne soyons pas trop sévères, le pauvre Emmanuel Macron est complètement perdu ! Il va falloir tout reprendre depuis le début !

Commençons donc par ce qui est le nœud de son incompréhension, et le nerf de sa vision multiculturelle : la République plurielle. La République est « une », précise la Constitution. Elle est « indivisible ». Elle est « laïque ». Elle est « démocratique ». Elle est « sociale ». Mais nulle part l’article premier – ni d’ailleurs l’ensemble de la Constitution, le préambule de 1946 ou la Déclaration des droits de 1789 – ne mentionne qu’elle soit « plurielle ». Emmanuel Macron se leurre. Il invente. Il fabule. Interprèterait-il l’égalité devant la loi de tous les citoyens « sans distinction d’origine, de race ou de religion » comme une pluralité implicite ?

Emmanuel Macron est tout simplement un multiculturaliste qui s’ignore.

Il a oublié – contrairement à nous – cette phrase qu’il a prononcée durant la campagne présidentielle, en février 2017 : « Il n’y a pas de culture française, il y a une culture en France et elle est diverse. » Cette ineptie est le sceau même de son multiculturalisme libéral-libertaire. Son art d’être français ? Connaître des bribes d’histoire de France, apprises par cœur et sans conviction ; maîtriser les bases de la langue française, sans garantie ni de la manière ni de la volonté de les utiliser, voire de les transmettre ; adhérer à un principe abstrait : « liberté, égalité, fraternité » qu’à peu près tout le monde sur cette planète pourrait reprendre à son compte. Ca fait peu…

Emmanuel Macron n’est pas De Gaulle car il ne connaît pas « la France éternelle ». Il n’est même pas Mitterrand, car son idée de la France n’a pas été formée, contrairement au président socialiste, « aux sources d’un enseignement simple et fier qui traitait la France à la fois comme une personne et comme un mythe, être vivant qui aurait eu la jeunesse de Saint Louis, l’adolescence de Clouet, l’âge mur de Bossuet et qui serait à jamais indemne de vieillesse et de mort. » Emmanuel Macron n’est tout simplement pas un être tellurique, alors que la France n’est que cela, et que les Français dans leur essence, ne sont – ou ne devraient être – que cela. Sa France – sa République devrait-on dire – est abstraite, désincarnée, déracinée, à l’image du Bouteiller de Maurice Barrès. Elle est comptable, une France où « l’on n’entend plus qu’un bruit de gros sous », ainsi que l’écrivait André Tardieu, dans un ouvrage dont de Gaulle conseilla la lecture à Peyrefitte.

Emmanuel Macron est non seulement un multiculturaliste qui s’ignore, mais un indigéniste qui s’ignore.

Dans l’interview à L’Express, il affirme être « pour qu’on reconnaisse chaque affluent qui alimente le fleuve France. » Affluent ? L’Afrique. Le Maghreb. Impuissant à penser la colonisation qu’il considère comme un « crime contre l’humanité », il voit dans ces histoires courtes et principalement politiques, des courants civilisationnels imaginaires à côté desquels la France serait passée sans en reconnaître la portée. De là naît sa volonté de reconnaissance mémorielle racialiste, ou son obsession pour la « richesse inouïe » que représente l’hospitalité massive à ces populations. En un mot : Faire entendre aux Gaulois réfractaire que la grandeur de la France n’a été possible et ne sera à l’avenir possible que grâce à l’apport africain et maghrébin. Rokhaya Diallo et Assa Traoré n’ont qu’à bien se tenir !

Chers amis et collègues intellectuels de droite, si l’élève Macron semble bel et bien avoir revêtu l’uniforme d’un indigénisme aussi pro-républicain qu’anti-français, il faut, pour ce conseil de classe du premier trimestre, ne pas oublier ses efforts pour l’ôter : ses lectures audacieuses, ses prises de position de plus en plus portées sur la notion de culture française, l’utilisation même du terme « civilisation », voire « civilisation chrétienne ». Et puis, rappelons qu’en 1991, lorsque Valéry Giscard d’Estaing expliquait dans les colonnes du Figaro Magazine que l’immigration était en train de se transformer en invasion, l’actuelle référence politique d’Emmanuel Macron : Jean-Pierre Chevènement, y voyait la marque d’une « maladie mentale », regrettant qu’on « soit tombés aussi bas. » Il y existe donc une marge de progrès. L’élève laborieux de la droite intellectuelle échoue, certes, à son examen de passage, mais nous proposons toutefois de souligner dans l’appréciation de son bulletin de notes combien il demeure méritant.

Frédéric Saint Clair
Analyste politique