Emmanuel Macron ou la déconstruction de la civilisation

Dans une interview à la chaîne américaine CBS, Emmanuel Macron a jugé opportun d’aborder frontalement la question du racisme dans les sociétés américaines et françaises. Ayant pris la peine de marquer une distance entre les deux histoires, il a cependant souligné que la France, ayant été « un Etat colonial » qui a accueilli et qui continue d’accueillir des immigrés en provenance des anciennes colonies, devait faire preuve de transparence, qu’elle se devait d’entamer un dialogue, mais aussi, et peut-être surtout, qu’elle devait « déconstruire [sa] propre histoire ». Le terme « déconstruction » n’est pas passé inaperçu, ni dans les médias ni sur les réseaux sociaux. Serait-il d’ailleurs possible de croire que le Président l’ait employé par hasard ? Pourquoi une telle crispation ?

En conclusion de son remarquable ouvrage, L’homme dévasté : essai sur la déconstruction de la culture, Jean-François Mattéi écrivait : « La déconstruction a fêté un bal des adieux à tout ce à quoi l’homme s’était identifié dans son histoire. […] Rien ne semble résister au travail de la taupe qui a sapé les principes sur lesquels reposait la civilisation. » La voilà, la raison de cette crispation : le travail de sape des principes sur lesquels repose la civilisation. Un aspect du « génie macronien » qui aura assurément échappé à l’électorat et au fan club médiatique du Président ! Et pourtant…

La déconstruction de l’histoire de France, qui est une dimension essentielle de ce travail de sape, participe pleinement du nouveau monde, post-moderne, d’Emmanuel Macron.

Qu’est-ce à dire ? Que son nouveau monde est intégralement le produit d’une philosophie de la déconstruction. C’est un monde dont la nouveauté ne consiste pas à s’appuyer sur cet héritage commun reçu indivis évoqué par Renan ; il ne constitue pas un étage supplémentaire au sein de l’architecture civilisationnelle occidentale millénaire ; il résulte entièrement de la destruction de cette architecture. « Je dis que le capital de notre culture est en péril, écrivait Paul Valéry en 1939, dans un texte prophétique. Il l’est sous plusieurs aspects. Il l’est de plusieurs façons. Il l’est brutalement. Il l’est insidieusement. Il est attaqué par plus d’un. Il est dissipé, négligé, avili par nous tous. Les progrès de cette désagrégation sont évidents. » Ne le sont-ils pas plus encore aujourd’hui ?

Les penseurs de la déconstruction, ceux qui ont manifestement imbibé la conscience politique du Président Macron, ces promoteurs du « néant », du « simulacre », de la « dissémination du sens », sont très bien connus ; ce sont à la fois les phares intellectuels de nos universités et les responsables du piétinement du « capital de notre culture » européenne ; ce sont à la fois les éducateurs des jeunes consciences françaises et les promoteurs de la « liquéfaction de l’humanité ». Et ce sont les initiateurs de ce que l’on nomme désormais la French Theory, et que nous reprenons en pleine figure au travers des discours et des revendications indigénistes, décolonialistes, intersectionnelles, qui fracturent chaque jour un peu plus notre société, la conduisant vers le chaos social, et cette inévitable guerre civile, cette guerre des races et des communautés, que chacun redoute et espère à la fois, comme on peut espérer la fin, aussi brutale et barbare soit-elle, d’une interminable agonie.

« La pulsion déconstructrice, écrit Jean-François Mattéi, n’est que la partie superficielle d’un mouvement profond de suppression des principes qui constituaient l’homme. Ce mouvement ravageur prend la forme d’une véritable dévastation. » Dévastation ! Le mot est fort ! Il n’en est pas moins juste pour autant. Mais dévastation de quoi ? Au travers de l’histoire de l’Europe depuis la Renaissance, histoire littéraire, philosophique, artistique – en un mot culturelle –, on se rend compte immédiatement que « l’homme a fait l’objet d’un acte constant d’édification ». Eh bien ce n’est rien moins que cet édifice humaniste qui est en jeu dans le projet déconstructeur dont Emmanuel Macron se fait l’apologue médiatique, offrant pour la première fois de notre histoire un visage politique, présidentiel, à cette dévastation. La politique macronienne offre aux raisonnements intellectuels abscons des Foucault, des Derrida, des Deleuze, une expression politique inédite des plus concrètes. Comment ?

Emmanuel Macron n’a jamais eu l’étoffe d’un guerrier. Nous le savions. Il n’a pas non plus l’étoffe d’un Président. Nous l’avons appris.

La défense de la civilisation, de la nation, deux concepts dont Ernst Curtius dit, qu’en France, ils sont synonymes, n’a donc jamais été à l’ordre du jour ; et cela n’a jamais fait aucun doute. Le mépris de la culture française a été proféré publiquement en février 2017 lors d’un meeting du candidat Macron ; nul besoin d’y revenir. L’association sémantique entre « colonisation française de l’Algérie » et « crime contre l’humanité » est également bien connue. La culture immigrée perçue comme une richesse pour la France transparaît clairement dans la conduite des politiques mémorielles, et dans le choix des référents intellectuels en charge des réflexions à mener, qu’il s’agisse de Benjamin Stora ou de Pascal Blanchard. Il n’y a donc rien à attendre en la matière de l’actuel quinquennat, car tous les signaux convergent en direction d’une « dévastation culturelle » en bonne et due forme, d’autant plus menaçante qu’elle avance masquée, sous couvert d’une morale qui se prétend paradoxalement humaniste.

Un regret ? Le fait, peut-être, d’avoir ignoré, en matière de politique mémorielle, le troisième terme étudié par Paul Ricœur dans son ouvrage La mémoire, l’histoire, l’oubli. Thucydide évoquait ce troisième terme, l’oubli, comme l’unique moyen de réconcilier les mémoires après la guerre civile qui a ravagé l’Attique. Un troisième terme occulté, manifestement, par Emmanuel Macron, alors qu’il est peut-être le plus central, avec celui qui figure en conclusion de l’ouvrage, le pardon, et dont ceux qui haïssent la France, des deux côtés de la Méditerranée, se gaussent ouvertement.

Frédéric Saint Clair
Ecrivain, politologue

Crédit photo : CBS