« Faut des idées! » Virginie Martin s’entretient avec Nathalie Loiseau

« Faut des idées! » est la nouvelle rubrique d’entretien politique pour le site de la Revue Politique et Parlementaire, animée par Virginie Martin.

À la veille des élections européennes, la politiste Virginie Martin s’entretient avec l’ensemble des principales têtes de liste. Démocratie, économie, culture : toutes et tous ont répondu sans filtre et très librement à nos questions.

Quand la politique renoue avec les idées… Ce mardi 14 mai, Nathalie Loiseau, chef de file de la liste Renaissance pour les élections européennes a bien voulu essuyer les plâtres… Un jour, un entretien.

 

Virginie Martin : La démocratie, ou en tout cas, l’idéal démocratique semble être fragile/fragilisé. Quelle est votre lecture de ce « supposé » déficit démocratique ?

Nathalie Loiseau : Ce que l’on voit, ce que l’on vit ici en France et ailleurs dans le monde c’est une crise de la représentation. Une crise de la représentation politique, une crise de la représentation syndicale, une crise de défiance vis-à-vis des médias et une crise vis-à-vis de tous ceux qui sont des porte-parole. Nous devons tous y répondre.

L’élection d’Emmanuel Macron en 2017 est la preuve que les Français voulaient un renouvellement de la classe politique. Dans la foulée, c’est une Assemblée Nationale renouvelée au ¾ qui a été élue. Et lorsqu’on demande aux Français de quoi ils sont satisfaits c’est notamment de ce renouvellement puissant de la classe politique.

 

VM : Comment, selon vous, peut-on en partie, en tout cas commencer à remédier à ces crises ? La toile de fond de ces européennes nous y aide-t-elle ?

NL : Il existe le même enjeu au niveau européen, en partie nourri par une certaine classe politique traditionnelle qui s’est longtemps défaussée sur l’Europe.

On a entendu pendant des années des hommes et des femmes politiques dénigrer l’absence de démocratie en Europe et dénigrer l’absence de rôle pour le Parlement Européen ; ce qui est devenu complètement inexact. 

Malheureusement, cela a contribué à renforcer l’abstention élection après élection. Aujourd’hui encore il reste une trace de cette caricature selon laquelle le Parlement Européen ne déciderait de rien et qu’en fait cette élection serait une élection gadget. Nous devons convaincre les électeurs que la réalité est toute contraire.

VM : Certains disent au contraire que le pouvoir du Parlement Européen est énorme justement et qu’il décide à « notre » place ; ou qu’il n’est qu’une caisse enregistreuse… les critiques vont bon train.

NL : A partir du moment où un parlement est élu au suffrage universel direct par les citoyens de l’Union Européenne il représente leurs choix, leurs souhaits. Au niveau européen, le pouvoir est partagé entre les chefs d’Etat et de gouvernement qui sont élus et le Parlement Européen qui lui-même est élu. La vision caricaturale que vous décrivez et qu’il faut combattre, c’est la vision qui est portée notamment par les extrêmes disant que c’est une commission européenne constituée de fonctionnaires qui décideraient.

Ce n’est pas la commission qui décide pour l’Union Européenne.

VM : Que faire, pour essayer justement d’atténuer un peu cette méfiance à l’égard de la démocratie ou cette crise de la représentation comme vous le disiez ?

NL : Il y a, à l’évidence, la place pour une forme de démocratie participative à côté de la démocratie représentative pour accompagner, pour canaliser, pour formaliser les attentes du citoyen. En France le referendum d’initiative populaire est une première tentative qui n’a pas fonctionné parce que les seuils nécessaires pour le déclencher étaient à l’évidence trop élevés. Il est manifeste qu’il faut baisser ces seuils. Au niveau européen, l’initiative citoyenne européenne existe et a déjà pu faire bouger les lignes sur des sujets comme ceux liés à l’environnement. C’est là aussi utile pour mesurer les attentes d’une partie de la population européenne avec les précautions que cela suppose, c’est-à-dire avoir toujours conscience que mobiliser peut être le fait d’associations, d’ONG d’intérêt général mais tout aussi bien le fait de lobbys. Ça n’est pas parce qu’il y a un million de signatures sur une pétition que l’Union Européenne doit être tenue de suivre les revendications de cette pétition.

VM : « L’économie de marché », dans son acception classique des années passées, semble être remise en cause par beaucoup. Elle ne semble plus être l’unique ou quasi unique socle des programmes politiques. Quel est votre regard sur cette critique de plus en plus aiguisée de l’économie de marché et des dérives du « capitalisme » ?

NL : Le modèle européen c’est l’économie sociale de marché. Il ne faut jamais oublier tous les éléments de cette expression. Le modèle social de marché c’est le lieu de la libre entreprise pour créer des richesses et c’est le lieu de la redistribution et de la protection sociale pour lutter contre les inégalités. Et aujourd’hui l’Union Européenne avec tous ses défauts est l’endroit au monde où les inégalités sont les moins marquées, où la redistribution est la plus forte et où la protection sociale est la mieux assurée. C’est un modèle qui n’est pas un modèle du passé, c’est le modèle de l’avenir. C’est ce qui manque à un certain nombre de pays émergeants qui ont mis tous leurs œufs dans le panier de l’ultra libéralisme et qui aujourd’hui aspire à une meilleure répartition des richesses.

Le modèle européen est celui qui équilibre le mieux les valeurs de liberté, de justice sociale et de liberté d’entreprendre. 

On ne peut pas aujourd’hui tourner le dos à la création de richesse. En revanche on doit s’interroger sur ce qu’est une croissance durable. C’est-à-dire une croissance qui permette de protéger la planète sur laquelle nous habitons, de la rendre de plus en plus vivable et pas de moins en moins habitable comme le modèle de croissance que l’on a connu, je dirais sur les 50 dernières années, et qui a eu énormément de conséquences négatives sur notre planète. Donc le sujet aujourd’hui c’est la croissance durable.

VM : Mais quand on parle de croissance durable certains disent que cela cache souvent un peu de greenwashing, qu’on ne va pas assez loin pour vraiment changer de modèle. On peindrait légèrement notre croissance en vert mais cela ne suffirait pas à ce qu’on interroge l’essence même du modèle.

NL : Certains imaginent que l’on peut faire une écologie de secte. Nous, nous souhaitons une écologie qui emmène tout le monde vers une solution. Nous souhaitons une écologie qui permette de financer beaucoup plus massivement que ce que l’on a pu faire jusqu’à maintenant : les énergies propres, les transports propres, l’efficacité énergétique. L’échelle à laquelle il faut agir, on ne l’a pas atteinte jusqu’à maintenant. Il faut une capacité à financer massivement par de l’argent public mais aussi par l’épargne privée cette transformation de nos habitudes de consommation.

On ne va pas dire aux Français et aux Européens de revenir à une forme de moyen-âge parce que ce serait économe en énergie et que cela protégerait la planète. 

Ils ne nous écouteront pas, ils ne nous suivront pas et cela restera une écologie de chapelle qui ne permettra pas de trouver une solution.

 

VM : On parle peu d’arts et de culture (« cultivée » ou populaire) dans les débats politiques en général. Quel est votre ressenti sur ces questions ? De votre côté qui vous accompagne sur vos chemins culturels ?

NL : Pour moi, parler de culture aujourd’hui en Europe, c’est d’abord protéger la création. Le patrimoine culturel européen est exceptionnel mais je ne voudrais pas que l’Europe devienne en quelque sorte un musée de cette culture passée.

Je voudrais que nous puissions continuer à être ce creuset de création, de rencontre entre les identités à la fois diverses et complémentaires.

Cela passe par un combat puissant contre ceux qui sont aujourd’hui des lobbys, notamment dans le monde du numérique où l’illusion de la gratuité risque de porter atteinte aux intérêts des artistes et des créateurs. C’est ce combat que j’ai mené quand j’étais au gouvernement et que je veux continuer à poursuivre pour que la création européenne continue à avoir toute sa place, soit promue et soit défendue. Protéger le patrimoine bien sûr. Mais également continuer à défendre cette identité européenne qui existe en réalité depuis l’antiquité et qui n’a jamais cessé d’exister en s’enrichissant du reste des cultures du monde et en les transformant pour rayonner ensuite sur le reste de la planète. C’est essentiel. Vous savez on parle peu de sujets de fond dans les débats politiques et évidemment je le déplore.

On parle beaucoup de l’écume des choses, on scénarise beaucoup les campagnes que l’on raconte un peu comme des épopées et c’est difficile de revenir aux choix de société que nous proposons aux français pour l’avenir et qui passe par l’Europe.

 

VM : Et à titre plus personnel qu’est-ce qui vous accompagne dans vos distractions, vos divertissements ou vos chemins culturels plus personnels ?

NL : A titre personnel, c’est l’écriture. J’écris tous les jours depuis très longtemps, j’ai publié un petit peu, je n’ai évidemment pas le temps pour le moment d’aller plus loin. C’est non pas l’angoisse de la page blanche, je dirais plutôt l’ivresse de la page blanche. Le moment d’une très grande liberté où l’on est à la fois tout à fait soi-même et tout à fait emmené vers des chemins que l’on n’avait pas prévu et que l’on ignorait, qui sont ceux de la création, ceux de l’imagination. Je me nourris de beaucoup de lectures et de beaucoup de musique. Là-aussi c’est la pratique musicale qui occupe beaucoup de place dans ma vie, avec mes enfants qui sont musiciens eux aussi. Pour le reste c’est essayer d’avoir un petit peu plus de loisirs pour aller au cinéma, au théâtre et à l’opéra mais pour le moment nous avons une campagne électorale.

 

VM : Un écrivain, un musicien ?

Romain Gary parce que pour moi c’est la quintessence de l’européen. Il était considéré et il se décrivait lui-même quand il est arrivé en France depuis sa Lituanie natale comme un étranger, comme un métèque, comme un juif, quelqu’un de pas comme les autres et est devenu un grand écrivain français. Il a vécu aux Etats-Unis, il était terriblement proeuropéen, terriblement gaulliste et terriblement proaméricain à la fois. On pourrait dire que c’est un concentré de contradiction et de contraire et c’est ce qui fait de lui un génie européen. Il avait à la fois de l’humour et du désespoir et pour moi c’est vraiment l’écrivain qui m’accompagne en permanence.

Après choisir un seul musicien pour une passionnée de musique comme je suis c’est évidemment très difficile. Peut-être que je choisirais Fréderic Chopin parce que là encore en France il est français, en Pologne il est polonais mais en réalité il est européen.