Grande pauvreté réussite scolaire : un enjeu pour notre démocratie !

ATD Quart Monde porte, depuis soixante ans, la conviction forte que la misère interroge l’ensemble de notre société, l’ensemble des fondements de nos sociétés. Parce que ce fléau défigure celui qui le vit, le meurtrit très profondément et met à mal nos idéaux de démocratie respectueuse de chacun, nous pensons que l’on ne pourra éradiquer la misère tant que toute notre réflexion, nos projets, nos convictions ne seront pas « revisités » à l’aune de l’expérience de vie, du combat, du malheur et de l’espérance des plus pauvres. 

Situation inacceptable dans un pays comme la France (sixième puissance mondiale), 9 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté aujourd’hui (moins de 1 000 euros par mois), parmi ces 9 millions, 3 millions vivent dans la grande pauvreté. Il ne s’agit en aucun cas d’opposer les uns aux autres, mais de dire les situations.

Le Conseil économique social et environnemental (CESE) a voté en février 1987 une définition de la grande pauvreté, reprise dans nombre de textes de loi et de textes de l’Onu, elle permet de fixer les choses. « La précarité est l’absence d’une ou plusieurs des sécurités, notamment celle de l’emploi, permettant aux personnes et familles d’assumer leurs obligations professionnelles, familiales et sociales, et de jouir de leurs droits fondamentaux. L’insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives. Elle conduit à la grande pauvreté quand elle affecte plusieurs domaines de l’existence, qu’elle devient persistante, qu’elle compromet les chances de réassumer des responsabilités et de reconquérir ses droits par soi-même, dans un avenir prévisible ».

Cette définition a permis de faire évoluer, dans notre société française et au-delà dans les instances internationales, la notion de combat contre la pauvreté à celle de lutte pour les Droits de l’Homme et l’égale dignité de tous. Il est entendu maintenant (mais pas acquis vraiment dans les faits nous le verrons plus bas) que la lutte contre la pauvreté ne peut se faire sans les personnes concernées. « L’accès de tous aux droits de tous par la mobilisation de tous » disait le CESE dans l’Avis de Didier Robert en 2003.

Un quotidien trop difficile

Lorsque l’on vit dans la pauvreté dans notre pays on ne vit pas la même réalité que les autres ; pas le même quotidien. Le quotidien est fait d’incertitudes difficiles : comment donner trois repas convenables par jour à ses enfants ? Où loger ce soir ou demain ? Comment régler les factures d’énergie trop importantes ? Comment faire pour que mon enfant soit muni des bonnes affaires pour l’école ? On demande sans cesse aux personnes les plus défavorisées de se justifier sur leur vie, leurs enfants, leurs choix.

Comment réagir au refus  de scolarisation de certains enfants ou de ne les scolariser que quelques heures par semaine, au refus d’accès à la cantine ? Comment imaginer que des enfants de milieu très défavorisé sont orientés dès le plus jeune âge vers des filières spécialisées voire du handicap, et lorsque ces enfants sont devenus adultes il leur est signifié qu’ils ne sont plus handicapés ?

Prendre le temps d’écouter et d’expérimenter pour essaimer

Pour ATD Quart Monde, si le changement de société que nous souhaitons, avec une participation effective de tous les citoyens, passe par un travail continu auprès des responsables politiques, il doit aussi passer par l’expérimentation sur le terrain avec les personnes les plus pauvres et montrer que l’éradication de la misère est possible dans les différents domaines des droits fondamentaux. Ainsi nous expérimentons dans le domaine de la famille. À Noisy le grand nous accueillons des familles particulièrement « cassée » par la vie, errance d’hôtel en hôtel, plusieurs mois ou années de vie à la rue, enfants placés à l’ASE (Aide sociale à l’enfance parce que sans logement, sans ressource,…). Nous les accueillons dans un Centre de promotion familiale sociale et culturelle : logement (réapprendre à habiter son logement et en famille), mais aussi des actions de promotion familiale : les parents de jeunes enfants sont invités à venir à l’espace petite enfance afin d’apprendre ensemble, avec d’autres parents et enfants, avec des professionnels, à jouer avec ses enfants, à lire des histoires,…

Nous expérimentons dans le domaine de l’école pour montrer que l’échec scolaire n’est pas une fatalité et que tous les parents veulent que leurs enfants réussissent à l’école.

Nous expérimentons dans le domaine de la culture, professionnels et personnes ayant l’expérience de la grande pauvreté travaillent ensemble pour réaliser une pièce de théâtre, former un atelier chant de grande qualité, etc.

Nous expérimentons dans le domaine de l’emploi avec le dispositif Territoires zéro chômeur de longue durée. Dans dix territoires en France, les demandeurs d’emploi de longue durée sont recensés, un entretien individuel avec chacun a lieu. Une entreprise à but d’emploi est créée après recensement des besoins du territoire, sans pour autant nuire aux entreprises présentes. Il est alors proposé aux chômeurs de longue durée un CDI, à temps choisi au Smic. Cette expérimentation a démarré il y a dix-huit mois et doit être évaluée avant de l’ouvrir à d’autres territoires.

Une participation pleine et entière indispensable

ATD Quart Monde a initié depuis une vingtaine d’années une démarche originale « Le Croisement des savoirs et des pratiques© ». Cette démarche, selon chaque contexte, cherche comment des savoirs très différents, qui s’ignorent ou se rejettent, peuvent se rencontrer, se questionner. Une pédagogie du Croisement a été élaborée. Elle permet à chacun d’exprimer sa pensée, de réellement entendre celui qui a le plus de difficultés, de prendre en compte sa réflexion. Elle permet une co-production de savoirs pour des transformations sociales et sociétales. Des formations, des temps de réflexions sont organisés pour aider à mettre en œuvre cette démarche, pour se soutenir.

La finalité du Croisement des savoirs est l’éradication de la pauvreté et chaque temps de Croisement des savoirs a un objectif qui contribue à cette finalité, qu’il est nécessaire d’expliciter à l’ensemble des acteurs participants à la démarche. La réussite scolaire de tous les enfants d’un quartier, se former pour être acteurs ensemble, améliorer l’accès aux soins de tous sont quelques exemples d’objectifs. Dans un Croisement des savoirs, on travaille en groupe de pairs : professionnels
et/ou chercheurs-personnes en situation de pauvreté. Les travaux sont une alternance entre travail individuel et collectif. Les groupes de pairs garantissent l’autonomie des savoirs propres à chaque groupe d’acteurs, leur valorisation et leur remise en question. Ils favorisent la construction des savoirs par l’échange et la confrontation entre des personnes se reconnaissant d’une même appartenance.

Ainsi dans l’élaboration de l’avis du CESE « Une école de la réussite pour tous » (mai 2015)1, un travail en Croisement des savoirs a été réalisé et a permis à la section éducation du CESE d’oser écrire des préconisations qui vont bien plus loin que ce que la section aurait écrit sans ces temps de Croisement.

Grande pauvreté réussite scolaire : les enjeux de l’orientation

Le Mouvement ATD Quart Monde a toujours fait de la réussite de tous les enfants à l’école un objectif essentiel dans son combat pour l’éradication de la grande pauvreté. Par conséquent il se préoccupe aussi depuis longtemps de la question de l’orientation scolaire, en particulier celle qui concerne les enfants issus des milieux de la grande pauvreté. L’avis de mai 2015 du CESE « Une école de la réussite pour tous », fait le constat (comme la DEPP2) que parmi les enfants orientés vers les classes et filières de l’ASH3, les enfants issus des milieux de la pauvreté sont surreprésentés.

Ainsi, de nombreux enfants et de jeunes issus de familles en situation de grande pauvreté sont orientés, parfois dès la fin de la maternelle, vers des classes spécialisées. Selon les statistiques mentionnées dans l’avis du CESE, près de 80 % des élèves de SEGPA4 sont issus de milieux défavorisés et ce chiffre est quasi identique pour les ULIS5. L’avis du CESE évoque également que ces enfants orientés vers ces filières spécialisées ne présentent pas, une fois adultes, les déficiences et troubles envisagés par les textes officiels.

Devant cette réalité inquiétante, le Mouvement ATD Quart Monde a entrepris depuis 2016 une recherche destinée à dégager d’autres voies que ces orientations vers l’ASH, permettant à l’école de prendre en charge tous les enfants, quel que soit leur milieu d’origine, dans une scolarité ordinaire.

La première étape de ce travail a été d’interviewer différents acteurs de l’éducation : personnes issues du Quart Monde, professeurs, inspecteurs, psychologues, parents… Ils ont dit le regard qu’ils portent sur cette question de l’orientation des enfants de milieux défavorisés vers l’ASH. Ces interviews ont permis, en mars 2017, la rédaction du document : Grande pauvreté et exclusion du cursus scolaire ordinaire : une réalité incontournable ?

Le 15 octobre 2017, une conférence d’Agnès Van Zanten, sociologue et directrice de recherche au CNRS, intitulée « Orientation ou ségrégation scolaire ? » réunissait 300 personnes et donnait un caractère public à cette démarche en invitant des syndicats, des fédérations de parents, des mouvements pédagogiques à s’y associer.

Puis ATD Quart Monde a pris contact avec les partenaires pour leur proposer un travail de fond sur ce sujet avec la démarche de Croisement des savoirs et des pratiques©. Un Croisement des savoirs, entre les savoirs de vie des personnes en situation de grande pauvreté, les savoirs professionnels de divers partenaires ou acteurs de l’école et les savoirs universitaires, académiques, des chercheurs. Au terme de ce Croisement des savoirs, les participants ont rédigé un texte posant une problématique commune à tous et ont dégagé des pistes de réflexions et d’évolutions possibles vers une école plus inclusive.

Ensuite le Mouvement ATD Quart Monde a organisé des ateliers « Grande pauvreté et orientation scolaire » en avril 2018. Ils ont rassemblé une centaine de personnes : les participants au Croisement des savoirs dont des parents en situation de grande pauvreté, d’autres professionnels et citoyens intéressés et concernés par le sujet.

Les objectifs de ces ateliers étaient de :

  • confronter le contenu du texte issu du Croisement des savoirs à ce que dit la recherche en sociologie, en sciences de l’éducation et en sciences cognitives. Pour cela, dix chercheurs sont intervenus dans trois tables rondes durant ces deux jours ;
  • travailler en ateliers pour passer de la problématique posée par le texte du Croisement à la reconnaissance argumentée d’une injustice faite aux enfants et aux jeunes qui subissent l’orientation vers l’enseignement adapté ou spécialisé ;
  • dégager des ateliers et des apports des chercheurs des voies possibles à expérimenter dans des écoles et des collèges, qui permettent une scolarité commune à tous les enfants quel que soit leur milieu d’origine.

Ces ateliers ont permis de franchir une étape importante concernant notre questionnement sur cette orientation de trop d’enfants de familles en situation de grande pauvreté vers l’ASH.

En confrontant ce que le Croisement des savoirs a mis en évidence sur cette question avec le savoir des chercheurs et l’expérience des autres participants, il est apparu clairement que cette orientation est en grande partie injustifiée. Elle exclut les enfants et les jeunes d’un accès plein et entier à la vie professionnelle et citoyenne.

À l’automne 2018, ATD Quart Monde souhaite publier dans un quotidien national une tribune « Pauvreté et ségrégation scolaire, ça suffit ! » co-signée par un certain nombre de partenaires (syndicats d’enseignants, fédérations de parents, mouvements pédagogiques, chercheurs), qui sera en même temps un appel aux écoles et collèges pour lancer des expérimentations vers d’autres voies que l’orientation vers les filières de l’ASH.

ATD Quart Monde se donne une année avec ses partenaires pour préparer et élaborer un cahier des charges qui servira de base pour mettre en place des expérimentations en école élémentaire et en collège.

Il est donc à la fois à la recherche :

  • D’établissements où les équipes sont déjà très attentives à ne pas orienter les enfants pour des raisons de situations familiales précaires vers des filières spécialisées ou adaptées, pour essayer de comprendre comment ces choix se sont faits, sur quels critères et quelles ont été les motivations de ces équipes, quelles sont les conséquences pour les élèves et les enseignants.
  • Mais aussi des lieux où des écoles, collèges, groupes scolaires seraient prêts à expérimenter sur plusieurs années une école/un collège inclusif qui permettrait aux enfants en difficultés scolaires d’être accompagnés dans le cadre du cursus ordinaire.

Ces équipes seront accompagnées (accompagnement global des enseignants, des enfants et des familles) en amont pour la préparation de la mise en place, et pendant l’expérimentation par une équipe pluridisciplinaire.

Des formations seront proposées avant et pendant le temps de l’expérimentation.

Un accompagnement d’expérimentation par un laboratoire universitaire de recherche en éducation inclusive est envisagé. Le centre Alain Savary est intéressé pour accompagner cette expérimentation.

Marie-Aleth Grard
Vice-présidente d’ATD Quart Monde
Membre du Conseil Économique, Social et Environnemental

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  1. https://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Avis/2015/2015_13_ecole_reussite.pdf 
  2.  Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance de l’Éducation nationale.
  3.  Adaptation scolaire et scolarisation des élèves handicapés. 
  4.  Structure d’enseignement général et professionnel adapté (collège).
  5.  Unité localisée pour l’inclusion sociale (collège/lycée).