Hong Kong : un silence assourdissant

Depuis bientôt trois mois, Hong Kong vit une crise d’une ampleur inédite. Alors que les tensions ne cessent de croître, Pékin durcit de plus en plus le ton face aux manifestants pro-démocratie. Réaction de Françoise Thibaut, professeur des universités, membre correspondant de l’Institut de France.

Le plus stupéfiant est le silence obstiné  de   la Grande Bretagne, pourtant architecte des Traités de session et de protection jusqu’en 2047 du Statut particulier « Un pays – deux systèmes » destiné à assurer la solidité financière et sociale de ce lieu unique au monde, devenu, au fil des décennies, indispensable à l’équilibre mondial.

Hong Kong fait partie du quintette des grandes places financières mondiales avec New York, Londres, Francfort, Singapour… Les banques britanniques, les compagnies d’assurances (la Lloyd et ses filiales ), les sociétés de transit, d’affrètement en tous genres, ont des intérêts considérables à Hong Kong, qui reste un des sites majeurs de sa prospérité. Alors pourquoi ? Le tout récent gouvernement Johnson est-il si embourbé dans ses salades internes et le destin du Brexit ?

Peut-être la « diplomatie secrète » est-elle en marche, puisque le rutilant Trump met son gros grain de sel dans l’affaire ? Les vides juridiques, en l’état du conflit, sont sidérants : la République Populaire de Chine ne respecte pas son engagement international, le déclare « inexistant », affichant  son mépris intense pour les système juridique de l’Occident.  En second lieu, l »ensemble occidental n’a pas réagi depuis les premiers coups d’épingle faits au Statut, et ne réagit toujours pas à la brutale attaque actuelle ; presque rien des Européens (à part de jolies paroles creuses), rien du Conseil de sécurité de l’ONU, rien du FMI pourtant gardien du fric mondial ni de la Banque mondiale pour dire « cessons ce jeu mortifère ». 

Alors ?… Les Nations riveraines du Pacifique se mobilisent plus ou moins, notamment le Japon (avec prudence), les membres de l’ASEAN, l’Australie, le Canada… Ils ont tous beaucoup d’argent à Hong Kong : l’homme le plus riche de Vancouver est Hongkongais, celui de Darwin aussi, Melbourne s’agite, Djakarta trépigne, Singapour s’inquiète terriblement. Faudrait-il envoyer le Prince Charles (c’est lui qui, les larmes aux yeux, a recueilli le défunt drapeau de l’Union Jack en 1997) voir cette incolore Madame Lim, chef paravent de l’exécutif, et lui enjoindre de raisonner Monsieur Xi et ses collègues. (pure utopie !)

Si l’on reprend la formule bienvenue de François Heisbourg, la Chine  démontre qu’elle est toujours  « une Nation infréquentable » malgré les lénifiantes déclarations de son Président à vie. L’affaire n’est pas une nouveauté : un siècle et demi de tutelle britannique, oh combien fructueuse pour l’Empire du Milieu et l’Empire britannique,

Puis 1997 a vu le passage de témoin avec cette garantie de ne rien changer au système juridique libéral, financier occidentalisé, social confortable de la Cité dans son entier (l’ile et les territoires).

Si « rien ne changea » au début, depuis une dizaine d’années, les décisions émanant de Pékin grignotent peu à peu l’espace « de droit britannique », les libertés individuelles, d’opinion et de la « différence ».

Les premières révoltes massives commencent en 2013/14 avec la fermeture de librairies et ces fameux rassemblements sous les parapluies. Le dernier décret tendant à déporter sur le continent les récalcitrants signifierait le glas du système civil de protection juridique.

Hong Kong est un lieu unique au monde : un mélange inimitable des manies et traditions britanniques pratiqué par une population profondément chinoise avec ses propres rituels, ses coutumes et ses usages. Le mariage des deux donne un univers de très grande liberté et de choix responsables : certes travailler à Hong Kong est dur, mais on y gagne très bien sa vie si on respecte le contrat d’efficacité ; le système scolaire et universitaire est excellent, la recherche avant-gardiste,  le théâtre et le cinéma brillants, le métro impeccable à la japonaise, l’aéroport emmène dans le monde entier, le dollar original est stable,  les paysages sont préservés, les collines  fraîches, les plages amusantes, les magasins somptueux ou bien agréablement surabondants (à la chinoise), les pharmacies mystérieuses, la cuisine voluptueuse, les cimetières rassurants…. Pourquoi gâcher tout cela ?

Inversons la focale : Pourquoi Pékin s’acharne sur Hong Kong ? Parce que, sans doute « c’est un mauvais exemple » : La République Populaire, après une croissance et des progrès mirobolants pendant vingt ans, marque quelque peu le pas : les projets pharaoniques ne marchent pas aussi bien que prévu, les marchés s’essoufflent, le ralentissement mondial de l’économie porte atteinte à ses attentes. Donc le repli est inévitable. De plus, le plus grand nombre de la population – malgré les interdits – est au courant de « comment c’est ailleurs, surtout à Hong Kong » dont il voudrait la même  liberté. Bien des gens voués à être « déplacés » (pour le pas dire déportés) vers l’Asie centrale pour ré-équilibrer l’expansion chinoise, ne sont pas partants.

Le système de « conformisme global » requis chez les citoyens se grippe, les minorités (musulmanes ou autres) se retrouvent plus ou moins persécutées.

Politiquement, si  le président Xi a opté pour un rapprochement lent avec le système occidental, son aile dure ne l’entend pas de cette oreille : bien que cela ne soit pas clairement exprimé, il bataille sans doute pour garder sa ligne politique d’accommodation, alors que les plus radicaux veulent supprimer « cet abcès purulent qui gangrène la vraie Chine » (citation). Ne pas oublier que Hong Kong est englobée dans le réseau Macao (complètement sinisé) – Shenzhen la nouvelle star (à 30 kms) – Shanghaï et ses tentaculaires banlieues.

A Hong Kong (Baie des parfums) tout le monde ne défend pas la démocratie à l’occidentale : s’il y a 2 millions de jeunes sympathisants dans la rue, il existe 2 autres millions pro-Pékin non moins virulents qui pensent que la République Populaire les « protège ». Entre les deux, la masse muette qui essaie de continuer à travailler tant bien que mal, espérant que tout ce fatras ne mène pas à une funeste récession. Car, ce peut être aussi cela : provoquer une crise, permettant de mettre tout à fait la main sur l’économie Hongkongaise : c’est à la faveur de la crise de 2008 que les banques de Chine Populaire sont entrées dans la place financière de Singapour, transformant l’esprit, l’ambiance et la naturelle nonchalance de la ville-Etat.

Au plan international, le désordre à Hong Kong ajoute à la confusion planétaire. On craint pour le sort de Taïwan ( la 22ème province) et de Singapour. Tout comme Hong Kong, la ville-Etat ne produit rien que des idées, des dollars et du béton : son eau potable, 80 % de sa nourriture viennent de l’extérieur (Malaisie), tout comme Hong Kong Kong est alimentée en eau et nourriture par la Chine continentale. Les mettre en « état de siège « pour les faire céder serait assez facile. Mais définitivement destructeur.  Peut-être d’ailleurs est-ce la raison pour laquelle les Hongkongais pratiquent-il les « hortillonages de toit » sur leurs buildings depuis une dizaine d’années ?

En six mois, l’économie de Hong Kong, sa rentabilité, ses réseaux bancaires, financiers, aériens, portuaires (ne jamais oublier que Hong Kong est avant tout un port, en franchise douanière, un des trois premiers de la planète), sont fragilisés.

Un repli trop important  entrainerait probablement une récession mondiale plus ou mois forte. Qu’est ce que Pékin y gagnerait ?  Même si le sîte lui est moins indispensable, il reste « la porte d’entrée » de la finance internationale. Les intérêts y sont tellement enchevêtrés ! Les USA seraient autant perdants que la Chine et… l’Europe, à commencer par la Grande Bretagne et le Commonwealth.

Tout cela semble complexe, mais ce ne l’est finalement pas tellement. Cette histoire « d’extradition pour punir » n’est-elle qu’un prétexte à l’entrisme, le souci de faire disparaître  ce « mauvais exemple » occidentalisé, une manœuvre « pour faire peur » dans un contexte de ralentissement, un théâtre d’ombres pour impressionner ? Un peu tout cela sans doute. La paranoïa habituelle. Objectivement, s’il devait y avoir violence, ce serait déjà déclenché, et pour cette jeune génération hongkongaise révoltée qui n’a pas connu la tutelle britannique « la liberté ne s’achète pas ». Mais elle aura tout de même cinquante ans et plus en 2047 : Statut précaire s’il en est. Dans la baie affairée, le tourisme va mal, mais la finance continue d’aller plutôt bien. Tout le monde est prudent, et se tait. Silence remarquable… Attendons la suite… La patience est une grande vertu.

Françoise Thibaut
Professeur des universités, membre correspondant de l’Institut de France

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