Le blasphème, c’est sacré !

Lors de sa conférence sur la laïcité aux AMFiS d’été de la France insoumise le week-end dernier, Henri Peña-Ruiz a déclaré qu’on avait « le droit d’être islamophobe ». Depuis, le philosophe est accusé de racisme et est l’objet d’insultes et de menaces. Réaction de Laurence Taillade, Présidente de Forces Laïques.

La polémique engagée autour des propos d’Henri Peña-Ruiz, lors de l’université d’été de la France insoumise, doit nous alerter sur la montée d’une forme de bien-pensance qui veut imposer à tout prix un retrait de nos principes fondamentaux.

Accusé de racisme, au prétexte d’avoir défendu le droit d’être islamophobe, athéophobe ou cathophobe, le philosophe, connu pour son œuvre au service de la lutte contre toutes les formes de xénophobie et à la promotion de la laïcité, est calomnié d’une manière totalement injuste.

Le terme islamophobie vient de la contraction entre islam, qu’il n’est pas nécessaire de traduire ici et « phobie », de la racine grecque φόβος signifiant « frayeur » ou « crainte ». L’association de ces deux mots devrait désigner la crainte, la frayeur, éventuellement la haine de l’islam.

Nulle référence aux musulmans ne pourrait y être associée.

Il n’est d’ailleurs pas admissible de critiquer un croyant du fait de sa croyance.

Pourtant on assiste à la naissance d’une véritable fumisterie intellectuelle avec le détournement de sens d’un mot qui trouverait sa source au XXe siècle. Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur des Frères musulmans, s’en sert, au début des années quatre-vingt-dix, pour désigner une forme de harcèlement des musulmans, comparable à l’antisémitisme. Quelques années plus tôt, les Mollahs iraniens en font un anathème contre leurs opposants, militants laïques et féministes, principalement. L’utilisation de ce terme prend alors les contours d’un chantage au racisme, interdisant toute critique de l’islam et de ses dérives.  

Ainsi, par un simple mot, ils ont trouvé le moyen de fracturer la Nation sans résistance, de communautariser, de repousser les limites de la République. Les Français de confession musulmane se sont trouvés sous la coupe d’islamistes, qui nous ont désarmés intellectuellement. On a laissé ces individus coller des cibles sur le front de ceux qui ont voulu résister par leur plume. Toute l’équipe de Charlie Hebdo en a été la sanglante victime. Laissant la France dans la stupeur.

Faut-il le rappeler, être qualifié d’islamophobe tue.

Certains semblent trouver un malin plaisir à lister, jeter à la vindicte ceux dont les propos ne leur conviennent pas. A commencer par le CCIF1, cette officine qui tente de revenir, notamment, sur les lois de 20042 et 20103, qu’ils jugent islamophobes.

D’autres, au sein de la France insoumise, portent les discours haineux de ce collectif, ou du Parti des Indigènes de la République. Ils attisent les tensions communautaristes et défendent l’indéfendable, sur les réseaux sociaux. Youssef Brakni tient des meetings politiques dans les mosquées4 et apporte son soutien au terroriste Georges Ibrahim Abdallah5. Danièle Obono défraye la chronique en affichant son amitié pour Houria Bouteldja, que Jean-Luc Mélenchon, lui-même, qualifie de « racialiste, antisémite, communautariste6 ». Ils sont loin d’être isolés.

Ces dissensions internes entre insoumis sont le révélateur de ce qui se joue au sein de la gauche de notre pays.

Elle a quitté le terrain des valeurs humanistes pour se consacrer à une lutte contre le racisme dévoyée en communautarisme en faveur des musulmans, nouveaux damnés de la terre.

En agissant ainsi, elle se détourne de ses luttes originelles et offre un bien triste spectacle, considérant que les maghrébins ne peuvent s’extraire de leur condition de musulmans issus de pays colonisés. Il s’agit d’une honteuse et larmoyante condescendance.

Le mal s’est métastasé à tous les partis prétendument progressistes. L’Observatoire de la laïcité n’y est pas étranger. Ses dirigeants ont banalisé le détournement cette expression. Alors qu’Elisabeth Badinter, sur les ondes de France Inter en janvier 2016, assumait qu’ « il ne faut pas avoir honte d’être traité d’islamophobe »7, Nicolas Cadène, rapporteur de cette instance gouvernementale, s’en était violemment pris à elle, sans jamais avoir été blâmé.

L’islam n’est ni une origine, ni une ethnie mais bien une religion qui doit, au même titre que les autres cultes, se prêter à l’exercice de la raison critique. Or, si toute exégèse de cette religion se trouve interdite, par cette malhonnêteté intellectuelle qu’est l’islamophobie, on se retrouve face à un retour en force du délit de blasphème, ce qui semble totalement incongru, eu égard à notre histoire.

La France, pays de la Révolution et des Lumières, celle qui a inventé la séparation des Eglises et de l’Etat et le principe de liberté absolue de conscience, se voit interdire la possibilité de critiquer l’islam !

Ainsi, l’esprit même de la loi de 1905 se retrouve bafoué par des individus aculturés, au mieux, dangereux, au pire, si l’objectif visé est bien d’imposer la censure.

Où est passé l’esprit de concorde apporté par les Lumières ?

Y renoncer, c’est accepter le retour des persécutions au nom de la foi et des épisodes pas si lointains de notre histoire comme l’affaire Callas, la torture et la mise à mort du chevalier de La Barre, des massacres comme celui de la Saint Barthélémy. Sommes-nous devenus tous si incultes ou amnésiques pour être incapables de nous accrocher à ce qui nous rend libres et égaux en droit et nous protège d’un retour des affrontements sanglants qu’ont provoqués les religions sur notre sol ?

Cette poussée de l’indigénisme et de son corollaire, le communautarisme, est aussi le fait d’une classe politique sans principe, prête à toutes les compromissions pour se faire élire, se maintenir, de l’élu local au parlementaire.

Les manœuvres deviennent mêmes grossières, comme l’exposé des motifs de la loi Avia, reprenant ce terme, pour justifier son adoption, ce qui, d’une part, créait une inégalité de traitement entre les religions mais aussi, de fait, réactivait le délit de blasphème.

Nous avons vécu l’apogée de cette séquence avec la prise de parole d’un ministre qui n’a pu s’empêcher de se fendre d’un tweet pour condamner les propos de l’un de nos plus brillants penseurs de la laïcité. Quel manque de culture et d’humilité !

Il revient aux élus de la République de garantir les principes républicains. La Laïcité est inscrite à l’article 1 de notre Constitution et son cadre est posé dans la loi de 1905. Il serait temps que chacun prenne conscience de l’importance de cet héritage que ce gouvernement avait qualifié de poussiéreux, il y a moins d’un an, pour tenter de la modifier. 

La Laïcité est le seul principe qui garantit notre liberté de pensée, de croire et de ne pas croire, de pratiquer un culte de notre choix, d’en changer, de n’en pratiquer aucun.

Elle est l’assurance de notre égalité de tous face à la loi, d’une fraternité renouvelée, car nous basons nos relations sur le socle qu’est la citoyenneté

Il est temps que nous retrouvions le chemin de la philosophie, celle qui fait naître la pensée et la nourrit. Celle qui nous aide à regarder tous ensemble dans la même direction : vers le progrès de l’Homme et de la société.

Laurence Taillade
Présidente de Forces Laïques