Joe Biden, artisan d’un aggiornamento réaliste

“Les événements auxquels nous sommes en train d’assister prouvent tristement qu’aucun apport de force militaire ne serait en mesure de rendre stable, uni et sûr l’Afghanistan – connu dans l’histoire pour être le ‘tombeau des empires’1.”

Les propos très rationnels du président Biden, le 16 août 2021, forment un saisissant contraste avec l’explosion d’émotion dont les médias occidentaux se font l’écho depuis la prise de contrôle de l’Afghanistan par les Talibans. A la différence du président des Etats-Unis, les observateurs qui déplorent le retrait des troupes américaines semblent considérer, selon une lecture approximative des événements et des relations internationales, que, par sa seule présence, la force militaire déployée depuis vingt ans serait en mesure d’assurer la démocratisation de la société afghane à la place des acteurs locaux qualifiés pour en décider et sans tenir compte de la complexité dont elle est tissue.

Il ne saurait être question de contester les alarmes suscitées par le retour au pouvoir des Talibans. Cependant, le réflexe consistant à imputer unilatéralement à l’Amérique la responsabilité de l’effondrement récent masque, en fait, l’impéritie des gouvernements afghans successifs et laisse accroire, de façon très décalée, que l’Occident pourrait, par sa seule volonté, décider du destin de peuples entiers, qui lui sont, du reste, extérieurs.

En réalité, ces événements et ces réactions révèlent que beaucoup d’Occidentaux, s’aveuglant sur les capacités effectives des Etats dont ils sont les ressortissants et oublieux des limites qui s’imposent à toute puissance étatique, n’ont pas encore compris que le projet d’unification finalisée du monde, par l’appropriation universelle des “valeurs” d’un certain libéralisme à visée globale, se voit supplanté, de plus en plus visiblement, par un retour à la compétition classique des intérêts nationaux, dans le cadre d’un équilibre multipolaire, déterminé par les principales puissances.

1. La prise de Kaboul par les Talibans est, certes, un mauvais symbole.

Cet événement n’est pas sans évoquer, par analogie, la tragique prise de Saïgon, en 1975, par l’armée populaire vietnamienne, deux ans après la signature des accords de paix de Paris, qui, en mettant un terme au déploiement militaire américain dans la péninsule indochinoise, devait garantir la subsistance d’un Viêtnam du Sud, indépendant du Nord communiste. Il semble même que les événements qui viennent de se dérouler en Afghanistan procèdent d’une singulière accélération du temps, n’ayant laissé aux Etats-Unis et au gouvernement afghan aucun « intervalle décent » de stabilité, en dépit même des prévisions de la CIA. Si funeste et douloureuse qu’elle soit, la présente accélération consiste, en fait, en un retour aux réalités, celles d’un pays profondément morcelé et meurtri, dont la sécurité interne demeurait plus que précaire et l’appareil administratif une superstructure artificielle des plus fragiles, en manque de légitimité. Plus qu’aux Américains, la responsabilité de ce désastre incombe, en fait, aux autorités afghanes : il est bien outrecuidant de prétendre et de donner à penser que le destin de cette nation puisse dépendre simplement du bon vouloir de l’Amérique.

La décision prise par Joe Biden à l’égard du théâtre afghan confirme le tournant réaliste pris par la politique étrangère américaine depuis la présidence de Barack Obama.

Elle témoigne d’une résolution plus marquée encore que celle de Richard Nixon, qui, pour mettre en œuvre le désengagement des troupes américaines du Viêtnam, n’avait pas souhaité suivre les appels du réaliste Hans J. Morgenthau à ordonner un retrait immédiat.

Et, alors que les libéraux avaient reproché, dans le passé, au président Nixon et à son conseiller, Henry Kissinger, de maintenir un dispositif militaire dans la péninsule indochinoise dans le seul souci de préserver la crédibilité internationale des Etats-Unis, leurs héritiers aujourd’hui, par une sorte de retournement dialectique, n’hésitent pas à invoquer ce même souci de « crédibilité » pour adjurer Joe Biden de maintenir, cette fois-ci, des troupes en Afghanistan.

En réalité, la crédibilité américaine n’est entamée qu’aux yeux des observateurs européens, au sens où ceux-ci, toujours tributaires d’une conception du monde et de l’Occident datant des années 1990, se sont trouvés incrédules et désarmés face au retour de la compétition des intérêts nationaux, dont témoignent les politiques respectives des géants américain et chinois.

2. Quoique mal comprise des opinions publiques occidentales, la décision du président des Etats-Unis n’est pas sans cohérence à moyen terme et est le révélateur ponctuel du choix de l’administration Biden de prendre comme seule boussole l’intérêt national.

La déclaration du président américain, le 16 août dernier, témoigne nettement et sans circonlocutions rhétoriques creuses, de son orientation réaliste. Il rejette, dans son propos, tout contresens quant à l’objectif de l’intervention américaine en Afghanistan, qui était dirigée contre la prolifération terroriste mais ne devait nullement aboutir à s’ingérer dans le processus d’évolution historique propre à la nation afghane, ni prétendre la remodeler. Son discours entre ainsi en consonance avec l’évolution contemporaine des relations internationales, plus multipolaires et dont la modération elle-même ne peut procéder que de la confrontation des intérêts.

En accomplissant un véritable aggiornamento réaliste de la politique étrangère américaine, Joe Biden s’impose, dans le sillage de Barack Obama et de Donald Trump, comme l’antithèse de George W. Bush.

Et tandis que les Européens semblent décidément enclins à faire leur le discours, vieux de vingt ans, des néoconservateurs et autres adeptes du « wilsonisme botté » – selon l’expression forgée par Pierre Hassner -, Biden, au regard rivé sur les soubresauts du dragon chinois, a, lui, un temps d’avance.

3. C’est qu’à rebours des espoirs que les Européens semblent placer dans le multilatéralisme et dans la satisfaction prioritaire d’attentes globales, l’évolution du monde dépend, d’ores et déjà, plus visiblement de l’accord des intérêts des puissances.

La volonté du président Trump de valoriser l’intérêt national, sa prédilection pour la diplomatie bilatérale, puis, d’une autre manière, l’absence de réponse globale au défi de la crise sanitaire, ont été autant d’indices récents de la mutation en cours.

Ce mouvement centrifuge, qui parcourt le monde, rend aux principales puissances, pourvu qu’elles soient désireuses de prendre leur part de la compétition en cours, et, en particulier, au duopole conflictuel formé par les Etats-Unis et la Chine, le dernier mot sur les enjeux d’avenir.

Le préjugé tenace selon lequel l’époque actuelle devrait nécessairement aboutir à l’émergence d’une forme d’autorité globale, chargée du soin de satisfaire les besoins d’une humanité foncièrement une, semble battu en brèche par la vigueur des intérêts divergents qui opposent les puissances.

La stabilité du monde de demain dépendra de la rationalité avec laquelle ces puissances sauront concerter leurs intérêts, d’une reconnaissance mutuelle, par le recours à la diplomatie, de la nécessité de limiter leurs appétits et de l’équilibre qui pourrait ainsi en découler.

Doctorant en histoire des relations internationales, Olivier Chantriaux est
chercheur associé à la chaire de géopolitique de la Rennes School of Business.
Ses travaux actuels ont pour objet d’analyser, en les confrontant aux apports des
principaux schémas d’interprétation des relations internationales, la pensée et la
pratique diplomatiques d’Henry Kissinger.

  1. “The events we’re seeing now are sadly proof that no amount of military force would ever deliver a stable, united, and secure Afghanistan — as known in history as the “graveyard of empires.” Joe Biden, 16 août 2021.