Napoléon vu par Gustave Le Bon (2/2) : un meneur de foules autoritaire et divinisé, en quête permanente de prestige

Dans cet article (dernier des deux volets sur cette question), Matthieu Creson tente de relire l’épopée napoléonienne à la lumière des écrits de Gustave Le Bon (1841-1931), auteur notamment de la Psychologie des foules (1895), ouvrage habituellement considéré comme le texte fondateur de la psychologie collective.

Retrouvez ici le premier volet.

Autoritarisme et servitude volontaire

L’autoritarisme est vu d’ordinaire comme l’exercice d’un pouvoir illégitime s’imposant d’en haut par la violence aux populations, que celles-ci le veuillent ou non. Selon une idée naïve, seule une minorité d’êtres humains ambitionneraient d’exercer un pouvoir abusif et dictatorial, tandis que l’écrasante majorité de leurs semblables ne désireraient que la liberté et la tolérance. Gustave Le Bon tord le cou à cette idée reçue : si l’homme en tant qu’individu aspire souvent à la liberté et à l’autonomie, l’homme en foule tend à se muer en servile défenseur du despotisme, quand même ce despotisme irait contre ses propres intérêts en tant qu’individu. On peut donc dire qu’il y a une aspiration secrète à la violence autoritaire chez l’homme en foule, lequel la tolère d’autant plus aisément qu’il est capable de s’y livrer aussi lui-même sans retenue. « L’autoritarisme et l’intolérance, écrit Le Bon, constituent pour les foules des sentiments très clairs, qu’elles supportent aussi facilement qu’elles les pratiquent »1. Il est donc illusoire de penser que l’autoritarisme serait l’apanage des seuls tyrans (ou des aspirants à la tyrannie), tandis que les foules populaires aspireraient nécessairement à la liberté et au respect des droits de la personne.

Les foules tendent à célébrer la force et l’autorité de leur chef, moins sous l’effet de la contrainte qu’en raison de leur adhésion à ces valeurs.

« (Les foules), ajoute Le Bon, respectent la force et sont médiocrement impressionnées par la bonté, facilement considérée comme une forme de faiblesse » (Ibid., p. 64-65). « Leurs sympathies n’ont jamais été aux maîtres débonnaires, mais aux tyrans qui les ont vigoureusement dominées. C’est toujours à eux qu’elles dressent les plus hautes statues. Si elles foulent volontiers à leurs pieds le despote renversé, c’est parce qu’ayant perdu sa force, il entre dans la catégorie des faibles qu’on méprise et ne craint pas. Le type du héros cher aux foules aura toujours la structure d’un César. Son panache les séduit, son autorité leur impose et son sabre leur fait peur » (p. 65).

Plusieurs idées importantes figurent donc dans ce passage : tout d’abord, la foule tend à préférer les meneurs forts aux dirigeants faibles. Les premiers sont ordinairement redoutés, là ou les seconds, faute d’avoir su afficher une autorité suffisante, sont souvent raillés, méprisés et finalement renversés ou démis de leurs fonctions par la foule. Celle-ci a en outre besoin d’être conduite, de préférence par un meneur que l’on tient pour un véritable héros. Par ailleurs, autant la foule refuse souvent de se soumettre aux dirigeants faibles et nonchalants, autant elle est capable de faire preuve de la plus grande mollesse et de la plus grande servitude volontaire vis-à-vis de dirigeants réputés forts. « Toujours prête à se soulever contre une autorité faible, écrit Le Bon, la foule se courbe avec servilité devant une autorité forte » (p. 65). Et Gustave Le Bon d’ajouter : « Ce n’est pas le besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours l’âme des foules (p. 130-131). Leur soif d’obéissance les fait se soumettre d’instinct à qui se déclare leur maître ». (p. 131.)

On comprend mieux, dès lors, pourquoi tant de Français ont alors acclamé le Premier consul devenu Empereur.

Ayant sans doute une connaissance intuitive de ces mécanismes psychologiques à l’œuvre chez l’homme en foule, mécanismes que devait donc décrire plus tard Le Bon, Napoléon a su les utiliser à dessein, c’est-à-dire en vue de l’élargissement, du renforcement et du maintien dans la durée de son pouvoir personnel. Napoléon savait parfaitement que pour impressionner profondément et durablement les foules, il lui fallait constamment donner des gages de sa puissance et de son autorité, et ne jamais rien laisser transparaître qui pût être interprété comme une marque de faiblesse. Car seul le dirigeant « fort » et « héroïque » peut ainsi rendre son arrivée au pouvoir légitime aux yeux du peuple transformé en foule, toujours en quête de l’homme providentiel auquel il se soumettra volontiers.

Napoléon divinisé

Les foules ont toujours besoin d’un maître, nous dit Le Bon, et ce maître revêt dans certains cas auprès d’elle l’apparence d’une véritable divinité. Cela, Napoléon l’avait également très bien compris, ce qui explique sa volonté de créer et de maintenir une aura quasi-mystique autour de sa personne : Napoléon ne doit pas seulement être célébré pour ses accomplissements civils ou militaires, il doit pouvoir faire l’objet d’un véritable culte, d’une véritable religion rassemblant autour de lui une large communauté de fidèles, qui peut être par exemple soit l’armée, soit encore le peuple tout entier. Ce qui ne signifie pas que ce culte soit imposé aux foules d’en haut ni du dehors : car le besoin de vouer un culte au chef est inhérent aux foules elles-mêmes. Les foules, écrit en effet Le Bon, ont « un besoin intense d’adorer quelque chose : dieu, fétiche, personnage ou doctrine ». (Les opinions et les croyances, genèse et évolution, ed. 1911, p. 176.) Par rallier les foules autour de lui, le meneur doit donc tenter non pas de les convaincre ou de les raisonner, mais de faire naître en elles un sentiment religieux, de les suggestionner par le biais de la foi, notions que Le Bon emploie dans un sens élargi. « Créer la foi, qu’il s’agisse de foi religieuse, politique ou sociale, de foi en une œuvre, en une personne, en une idée, tel est surtout le rôle des grands meneurs » (Psychologie des foules, op. cit., p. 129).

Pour susciter l’adhésion générale autour de sa personne, Napoléon doit ainsi pouvoir faire émerger de véritables convictions collectives, lesquelles diffèrent nettement des convictions individuelles.

En effet, là où celles-ci peuvent dériver du raisonnement ou de l’expérience, celles-là procèdent toujours de ce que Le Bon appelle le « sentiment religieux ». « Ce sentiment, poursuit-il, a des caractéristiques très simples : adoration d’un être supposé supérieur, crainte de la puissance qu’on lui attribue, soumission aveugle à ses commandements, impossibilité de discuter ses dogmes, désire de les répandre, tendance à considérer comme ennemis tous ceux qui refusent de les admettre » (Ibid., p. 84). Une foule mue par des convictions collectives très fortes ne discute jamais le fond de ces convictions, lesquelles « revêtent ces caractères de soumission aveugle, d’intolérance farouche, de besoin de propagande violente inhérents au sentiment religieux » (p. 84). Ainsi, pour Le Bon, les croyances ou les convictions partagées par une collectivité ont une nature fondamentalement religieuse, adjectif que Le Bon emploie encore dans un sens large. Napoléon a eu l’intuition de cette tendance inhérente à l’homme en foule, et il a constamment su en faire usage pour parvenir à ses propres fins. Mieux : pour Le Bon, Napoléon sut conduire les foules à le déifier à un degré jamais atteint jusqu’alors par quelque souverain que ce fût. « Le héros que la foule acclame est véritablement un dieu pour elle, ajoute l’auteur de la Psychologie des foules. Napoléon le fut pendant quinze ans, et jamais divinité ne compta de plus parfaits adorateurs. Aucune n’envoya plus facilement les hommes à la mort. Les dieux du paganisme et du christianisme n’exercèrent jamais un empire plus absolu sur les âmes » (p. 85).

On constate, en lisant la Psychologie des foules, que Le Bon compare souvent les fondateurs de religion (Bouddha, Jésus) aux fondateurs d’empires (Alexandre, Auguste, Napoléon). Car pour Le Bon, ainsi que nous l’avons souligné, les croyances politiques participent d’un même caractère religieux que les croyances religieuses proprement dites, pour peu qu’une collectivité se les appropriât. Dès lors, mû par des idéaux collectifs, l’homme en foule tend à se transcender pour le bien de la collectivité à laquelle il appartient, et peut même pousser l’abnégation personnelle jusqu’à se sacrifier pour elle. « Les fondateurs de croyances religieuses ou politiques ne les ont fondées qu’en sachant imposer aux foules ces sentiments de fanatisme religieux qui font trouver à l’homme son bonheur dans l’adoration et le poussent à sacrifier sa vie pour son idole. Il en a été ainsi à toutes les époques » (p. 85). Évoquant un livre de Fustel de Coulanges sur la Gaule romaine, Le Bon insiste sur le fait que « l’Empire romain ne se maintint nullement par la force, mais par l’admiration religieuse qu’il inspirait » (p. 85). Si les populations obéissaient, « c’est que l’empereur, personnifiant la grandeur romaine, était unanimement adoré comme une divinité. Dans la moindre bourgade de l’Empire, l’empereur avait des autels » (p. 85). « Aujourd’hui, ajoute Le Bon, la plupart des grands conquérants d’âmes ne possèdent plus d’autels, mais ils ont des statues ou des images, et le culte qu’on leur rend n’est pas notablement différent de celui de jadis. On n’arrive à comprendre un peu la philosophie de l’histoire qu’après avoir bien pénétré ce point fondamental de la psychologie des foules : il faut être Dieu pour elles ou ne rien être » (p. 86).

Napoléon eut donc sans doute, ici encore, une parfaite connaissance de ce point capital de la psychologie des foules, telle qu’elle fut décrite par Le Bon vers la fin du XIXe siècle.

En effet, Napoléon comprend que l’instinct religieux est consubstantiel aux foules, et qu’il suffit d’un meneur habile pour l’attiser à dessein. La foule éprouvera toujours ce besoin collectif d’avoir une religion, qu’elle soit d’ordre spirituel ou politique. Partant de ce constat, Napoléon s’emploie dès lors à rassembler les êtres humains en foules en faisant véhiculer très largement des croyances politiques de type religieux le concernant. De même que le christianisme se caractérisait jadis par son orthodoxie et sa mise à l’Index des ouvrages jugés transgressifs ou incompatibles avec les dogmes chrétiens, le bonapartisme est marqué par le conformisme des idées qui le sous-tendent, et par le recours à la censure et à l’exil lorsqu’un auteur s’insurge contre la mise au pas généralisée des récalcitrants. D’où ce recours à la foi pour que s’enracinent les croyances collectives dans l’ « âme des foules » : « Les croyances politiques, divines et sociales ne s’établissent chez elles, écrit en effet Le Bon, qu’à la condition de revêtir toujours la forme religieuse, qui les met à l’abri de la discussion » (p. 86).

La recherche permanente du prestige

Napoléon comprit en outre que s’il voulait fédérer durablement les foules et les guider selon la direction qu’il entendait leur faire suivre, il lui était impératif de

forger et de diffuser une image éminemment prestigieuse de sa personne. L’accession de Napoléon au pouvoir et son maintien à la tête de l’État furent ainsi continuellement accompagnés de propos tenus par lui, d’actions et de projets dont il fut l’initiateur, et dont le but était de frapper les esprits par le prestige du meneur d’hommes. Pour Germaine de Staël, si Bonaparte le despote ne fut pas unanimement critiqué comme tel, c’est en raison du « prestige de la victoire ». « Sans cette association fatale », ajoute-t-elle, entre « la vieille doctrine de la perfidie » et le prestige de sa personne, « il n’y aurait pas deux manières de voir sur un tel homme »2. À cet égard, la campagne d’Égypte fut selon Germaine de Staël un moyen pour Bonaparte de se créer un « personnage poétique », échappant ainsi plus facilement à la critique : « Bonaparte, écrit-elle en effet, a toujours cherché à s’emparer de l’imagination des hommes et, sous ce rapport, il sait bien comment il faut les gouverner quand on n’est pas ne sur le trône (p. 561). Une invasion en Afrique, la guerre portée dans un pays presque fabuleux, l’Égypte, devaient agir sur tous les esprits. (…) Ces projets avaient de la grandeur, et devaient augmenter encore l’éclat du nom de Bonaparte » (Ibid.).

Pour en revenir à Le Bon, le prestige est pour lui ce qui caractérise avant tout le meneur de foule qui parvient à suggestionner celle-ci. « Tout ce qui a dominé dans le monde, écrit-il, les idées ou les hommes, s’est imposé principalement par la force irrésistible qu’exprime le mot prestige » (Psychologie des foules, op. cit., p. 139).

L’autoritarisme du chef, le désir qu’ont les foules de suivre servilement un meneur dont l’autorité ne repose que sur la force, ne peuvent entièrement rendre compte de l’épopée napoléonienne.

Car pour comprendre comment celle-ci put advenir, il faut en revenir à la manière dont les opinions collectives se forment. Ce sont, écrit Le Bon, « la contagion et le prestige (qui) déterminent la plupart de nos opinions ». (Les opinions et les croyances, genèse et évolution, ed. 1911, p. 198.) Le prestige constitue même selon Le Bon la base même de l’opinion, dont la puissance est finalement supérieure à celle des canons. « Créateur d’opinions et maître des volontés, écrit-il, le prestige est une puissance morale supérieure aux puissances matérielles (Ibid., p. 199-200). Les sociétés sont fondées sur lui beaucoup plus que sur la force » (Ibid., p.200). Le tour de force de Napoléon aura ainsi été d’avoir su allier, grâce à son prestige personnel, la force psychologique des foules à la force matérielle des armes.

Comment définir la notion de prestige ? Elle est pour Le Bon une puissance de séduction, susceptible d’envoûter, voire d’hypnotiser les foules qui y sont sensibles, au point d’anéantir – du moins provisoirement – chez ses membres toute capacité de réflexion et de jugement personnels. « Le prestige est en réalité, écrit Le Bon, une sorte de fascination qu’exerce sur notre esprit un individu, une œuvre ou une doctrine. Cette fascination paralyse toutes nos facultés critiques et remplit notre âme d’étonnement et de respect. Les sentiments alors provoqués sont inexplicables, comme tous les sentiments, mais probablement du même ordre que la suggestion subie par un sujet magnétisé (Psychologie des foules, op. cit., p. 139-140). Le prestige est le plus puissant ressort de toute domination » (Ibid., p. 140).

Quelle est la fonction du prestige ? En substituant dans l’esprit de l’homme en foule le confort de l’opinion collective préétablie, qui n’a plus qu’à être servilement répétée, à la charge de la pensée individuelle, le prestige le dispense de devoir penser par lui-même. « Le propre du prestige, poursuit Le Bon, est d’empêcher de voir les choses telles qu’elles sont et de paralyser nos jugements. Les foules toujours, les individus le plus souvent, ont besoin d’opinions toutes faites. Le succès de ces opinions est indépendant de la part de vérités ou d’erreurs qu’elles contiennent ; il réside uniquement dans leur prestige » (p. 141).

Il existe pour Le Bon deux grands types de prestige : ce qu’il appelle le prestige acquis et le prestige personnel. (p. 140.)

Le prestige acquis, artificiel, est le plus répandu. C’est pour Le Bon celui qui dérive du nom, de la fortune ou de la réputation. Le prestige personnel est en revanche quelque chose d’individuel, indépendamment du prestige acquis : il est « une faculté indépendante de tout titre, de toute autorité » (p. 141). « Le petit nombre de personnes qui le possèdent, ajoute-t-il, exercent une fascination véritablement magnétique sur ceux qui les entourent, y compris leurs égaux, et on leur obéit comme la bête féroce obéit au dompteur qu’elle pourrait si facilement dévorer » (Ibid.). Ainsi, pour Le Bon, Napoléon s’inscrit dans une tradition séculaire des grands meneurs d’hommes (Bouddha, Jésus, Jeanne d’Arc notamment) doués de prestige personnel, trait de caractère essentiel, grâce auquel ils ont pu exercer autant d’influence auprès des foules (Ibid.).

Le Bon précise que le prestige n’est pas la renommée : les meneurs d’hommes auréolés de prestige personnel, ajoute-t-il, avaient en eux une puissance de séduction des foules avant même de devenir célèbres (p. 142). Ils ont d’ailleurs pu accéder à la notoriété grâce à leur propre prestige personnel (Ibid.) : « Les personnages que je viens de citer, écrit-il, possédaient leur puissance fascinatrice bien avant de devenir illustres, et ne le fussent pas devenus sans elle » (Ibid.). Ainsi en fut-il notamment de Napoléon : lorsque l’Empereur fut à l’apogée de son règne, son prestige était alors considérable (Ibid.).

Mais le prestige de Napoléon poignait déjà sous celui du général Bonaparte, auquel Barras avait confié le commandement de l’armée d’Italie.

Ainsi Le Bon écrit-il : « Lorsque, général ignoré, il fut envoyé par protection commander l’armée d’Italie, il tomba au milieu de rudes généraux s’apprêtant à faire un dur accueil au jeune intrus que le Directoire leur expédiait. Dès la première minute, dès la première entrevue, sans phrases, sans gestes, sans menaces, au premier regard du futur grand homme, ils étaient domptés » (Ibid.). Le Bon s’appuie ici sur le récit que donne Taine – d’après les mémoires des contemporains – de la rencontre entre Bonaparte et les généraux de l’armée d’Italie. Le lecteur nous pardonnera la longueur du passage cité de Taine, que nous ne reproduisons que dans la mesure où il illustre en effet parfaitement le propos de Le Bon.

« Les généraux de division, écrit Taine, entre autres Augereau, sorte de soudard héroïque et grossier, fier de sa haute taille et de sa bravoure, arrivent au quartier général très mal disposés pour le petit parvenu qu’on leur expédie de Paris. Sur la description qu’on leur en a faite, Augereau est injurieux, insubordonné d’avance : un favori de Barras, un général de vendémiaire, un général de rue, regardé comme un ours, parce qu’il est toujours seul à penser, une petite mine, une réputation de mathématicien et de rêveur. On les introduit, et Bonaparte se fait attendre. Il paraît enfin, ceint de son épée, se couvre, explique ses dispositions, leur donne ses ordres et les congédie. Augereau est resté muet ; c’est dehors seulement qu’il se ressaisit et retrouve ses jurons ordinaires ; il convient, avec Masséna, que ce petit b… de général lui a fait peur (p. 142-143) ; il ne peut pas comprendre l’ascendant dont il s’est senti écrasé au premier coup d’œil » (p. 143).

Le Bon cite par ailleurs ce propos tenu au maréchal d’Ornano, en 1815, par le général Vandamme, « soudard révolutionnaire, plus brutal et plus énergique encore qu’Augereau » : « Mon cher, dit Vandamme à propos de Napoléon, ce diable d’homme exerce sur moi une fascination dont je ne puis me rendre compte. C’est au point que moi, qui ne crains ni dieu ni diable, quand je l’approche, je suis prêt à trembler comme un enfant, et il me ferait passer par le trou d’une aiguille pour me jeter dans le feu » (cité dans Ibid.). Davout évoquait pour sa part la fascination exercée sur lui et sur Maret par Napoléon, dans les termes suivants : « Si l’Empereur nous disait à tous deux : il importe aux intérêts de ma politique de détruire Paris sans que personne en sorte et s’en réchappe, Maret garderait le secret, j’en suis sûr, mais il ne pourrait s’empêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa famille. Eh bien ! moi, de peur de le laisser deviner, j’y laisserais ma femme et mes enfants » (Cité dans Ibid.).

C’est aussi l’extraordinaire prestige personnel de Napoléon, et non sa force militaire, qui rendit possible son retour de l’île d’Elbe en 1815. « Cette étonnante puissance de fascination, soutient Le Bon, explique ce merveilleux retour de l’île d’Elbe ; la conquête immédiate de la France par un homme isolé, luttant contre toutes les forces organisées d’un grand pays, qu’on pouvait croire lassé de sa tyrannie. Il n’eut qu’à regarder les généraux envoyés qui avaient juré de s’emparer de lui (p. 143-144). Tous se soumirent sans discussion » (p. 144).

Les mots et les images

Pour Le Bon, l’homme en foule est impressionné par les mots et les images, bien plus que par les preuves et les démonstrations ; l’homme en foule est en effet moins selon lui un individu qu’un instinctif, qui pense essentiellement par association d’images, et non par enchaînements logiques d’arguments. « Les mots et les images, écrit-il, ont plus de pouvoir sur l’âme des multitudes que tous les arguments » (Hier et demain, Pensées brèves, Alicia Editions, 2019, p. 67). La foule est particulièrement impressionnable, ajoute-t-il, et ce sont les images qui l’impressionnent généralement le plus. Mais même sans les images, « il est possible de les évoquer par l’emploi judicieux des mots et des formules » (Psychologie des foules, op. cit., p. 114). Ainsi donc, « l’orateur qui sait (…) manier (les mots et les formules) conduit les foules à son gré » (p. 187).

C’est que les mots sont eux-mêmes de puissants vecteurs d’images chez l’homme en foule, lesquelles images peuvent avoir une résonnance aussi bien positive que négative.

C’est pourquoi les gouvernants savent bien, nous dit Le Bon, que lorsque l’image véhiculée par un mot est devenue trop négativement chargée « le premier devoir du véritable homme d’État est de changer ces mots sans, bien entendu, toucher aux choses en elles-mêmes » (p. 118). Tocqueville observa à juste titre, ajoute Le Bon, que « le travail du Consulat et de l’Empire consista surtout à habiller de mots nouveaux la plupart des institutions du passé, à remplacer par conséquent des mots évoquant de fâcheuses images dans l’imagination par d’autres dont la nouveauté empêchait de pareilles évocations. La taille est devenue contribution foncière ; la gabelle, l’impôt du sel ; les aides, contributions indirectes et droit réunis ; la taxe des maîtrises et jurandes s’est appelée patente, etc. » (Ibid.).

Germaine de Staël évoquait déjà la conscience qu’eut Bonaparte du pouvoir des mots, ainsi que sa tendance à la sophistique, en tant que composante essentielle de ce qu’elle n’hésite pas à appeler son « charlatanisme ». Bonaparte, écrit-elle, « aime beaucoup lui-même à parler. Son genre de dissimulation en politique n’est pas le silence ; il aime mieux dérouter les esprits par un tourbillon de discours, qui fait croire tour à tour aux choses les plus opposées » (Germaine de Staël, op. cit., p. 577). L’importance donnée par Napoléon aux mots et aux images tient à ce qu’ils permettent de faire aisément illusion auprès des foules, plus enclines à persister dans la mystification collective qu’à se déprendre de ses préjugés de groupes. Pour Germaine de Staël, le fait que Napoléon ait tant soutenu les arts, et non pas la pensée, est un signe caractéristique du despote, lequel sait bien que les premiers favorisent la création et la diffusion d’illusions grâce au caractère malléable de l’image, là où la seconde tend au contraire à y faire obstacle. « Voyez, en effet, écrit-elle, combien les penseurs ont été redoutés par tous les partisans du despotisme.

Les monarques encouragent les poètes, les savants, les généraux, tous les hommes à grands talents, à connaissances rares, mais ils ne veulent pas de la pensée.

Elle seule est un juge, elle seule attente au diadème. Les poètes sont susceptibles d’illusion, les savants sont étrangers à la vie, les guerriers appartiennent tout entiers aux événements ; les penseurs, à la fois indépendants des circonstances et intéressés par elles, portent partout une lumière que redoutent toutes les institutions et tous les hommes qui tirent quelque avantage d’une charlatanerie quelconque » (p. 263).

Quant à la production d’images proprement dites, elle fut considérable sous l’Empire, bien que soumise au regard vigilant de Napoléon lui-même et de Vivant Denon, qui distribuait les commandes officielles aux artistes les plus à même selon lui de satisfaire aux exigences de la fabrique de la représentation officielle du pouvoir impérial. L’art est ainsi le moyen privilégié de transfigurer glorieusement la réalité pour mieux impressionner les multitudes. (Citons par exemple, dans le domaine de la peinture, Le Premier Consul franchissant le Grand Saint-Bernard de David, Les Pestiférés de Jaffa et Napoléon à La Bataille d’Eylau de Gros, ou encore Napoléon Ier de Gérard ; dans le domaine de la sculpture, songeons aux bustes sculptés de Napoléon qui le représentent sous les traits d’un empereur romain3.)

Si donc Napoléon reste encore pour nous une véritable légende, c’est aussi et peut-être surtout parce qu’il sut intuitivement sonder les profondeurs de l’ « âme des foules », pour reprendre l’expression de Le Bon ; c’est ainsi qu’il comprit leur besoin profond d’être guidées par des meneurs autoritaires et de vénérer constamment le prestige de ces derniers, qu’elles élèveront volontiers au rang de divinité. C’est dans cette optique que Napoléon sut faire usage des mots et des images, lesquels – pour reprendre une formule de Xavier Mauduit – « (répondent) à une posture attendue plus qu’à un goût personnel »4

Matthieu Creson
Enseignant, chercheur (en histoire de l’art), diplômé en lettres, en philosophie et en commerce

  1. Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Paris, Flammarion, 2009, p. 64.
  2. Germaine de Staël, La Passion de la liberté, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », p. 577-578.
  3. Voir Pierre Branda, « De Mars à Jupiter, Napoléon Ier en majesté », In L’Art au service du pouvoir, Napoléon Ier Napoléon III, sous la dir. de Pierre Branda et Xavier Mauduit, Paris, Perrin, 2018, p. 15-25. Voir aussi Jacques-Olivier Boudon, Napoléon, le dernier Romain, Paris, Les Belles Lettres, 2021, p. 101, ainsi que Xavier Mauduit, L’homme qui voulait tout, Napoléon, le faste et la propagande, Paris, Autrement, 2021, p. 194.
  4. Ibid., p. 193.