La Chine face au Covid-19 : contrôle numérique, préjugés et traditions

Polina Gennadievna Krupnina, Mastère d’Études asiatiques et africaines, Université d’État de Saint-Pétersbourg revient sur le contrôle numérique en Chine particulièrement en ces temps de pandémie.

En quelques années, la Chine est passée de l’ère des premiers ordinateurs personnels à celle de l’Internet mobile généralisé, omniprésent, libéré des tarifs exorbitants et des surcoûts additionnels liés à toute itinérance interrégionale. La numérisation de la société chinoise a encore été favorisée par la politique commerciale d’attribution d’un smartphone gratuit pour tout nouvel abonnement mobile.

Si, initialement, l’accès à la Toile était limité aux Internet-cafés avec une tarification à la minute, aujourd’hui chaque citoyen chinois est relié à Internet pour tous les instants de sa vie personnelle et professionnelle. La seule limitation dans l’emploi de cette innovation technologique étant les restrictions sécuritaires et policières mises en place par le gouvernement chinois.

La multiplication des interactions sociales et l’intensité des échanges ont conduit à une croissance exponentielle de l’utilisation des systèmes de messagerie instantanée. Dans ce contexte, la première loi de protection des données personnelles – Standards nationaux pour la protection des données personnelles – principalement orientée vers la lutte contre la cybercriminalité est adoptée en 2018. Elle est renforcée en 2019 par un contrôle plus strict des données recueillies au travers des applications numériques1, sans toutefois atteindre aux prérogatives sécuritaires de l’État2.

Ainsi, les nouveaux modes de communication ont été, dès leurs débuts, organisés et contrôlés par les autorités chinoises, en particulier, par l’intermédiaire de l’application mobile WeChat (Weixin) développée par l’entreprise chinoise Tencent Holdings. Alors qu’en 2012 le nombre des utilisateurs inscrits sur WeChat atteignait 300 millions de personnes3, le chiffre mensuel des utilisateurs actifs dépasse 1.164 millions au 31 décembre 20194.

Une telle omniprésence de l’État étant encore affirmée par l’interdiction de Facebook et la censure des résultats obtenus lors des recherches sur Google.cn.

Souhaitant encore renforcer le contrôle politique sur les échanges numériques, les autorités chinoises ont considérablement alourdit la procédure d’enregistrement et de vérification des utilisateurs ne disposant pas d’un numéro de téléphone mobile en Chine continentale ou ne possédant pas de carte bancaire affiliée au système de paiement électronique WeChatPay5. Ces procédures compliquent d’autant l’accès à cet écosystème fermé pour les personnes dont les données personnelles ne sont pas encore enregistrées dans les serveurs de la société Tencent Holdings.

Toutefois, comme tous les autres réseaux sociaux, WeChat se compose de groupes d’intérêt, de communautés ou de micro-blogs professionnels, de  Breaking news tout comme de Fake news. À cet égard, rien ne le distingue de Facebook, du moins dans la structuration de l’information présentée. Néanmoins, la différence fondamentale de WeChat réside dans le fait que tout type d’information maintenu plus de deux heures sur le réseau chinois ou n’entrainant pas, dans le meilleur cas, un rappel à la loi pour son auteur, peut être considéré comme une position quasi-officielle, pour le moins coordonnée avec les autorités.

Dans ce monde ordonné, il apparait que les premières recherches Google sur les coronavirus sont faites depuis Hong Kong début janvier 20206. Sans entrer dans une comparaison entre les systèmes de censure et les algorithmes spécialisés occidentaux et chinois, il faut bien admettre que l’Internet chinois, y compris dans la période d’ouverture conditionnelle dans laquelle nous vivons, reste un espace réglementé obéissant à un « mode de vie » tout particulier.

On peut donc en conclure que les « appels des médecins de Wuhan »7, les « crématoriums mobiles » et autres prises de vue tragiques circulant sur les réseaux numériques occidentaux  n’ont pu y parvenir – sauf les faux évidents – qu’après un passage par le réseau social chinois contrôlé par les autorités. Le tout sans que l’auteur de ce message n’ai à répondre de ses actes devant la nuée – rapide et efficace – des censeurs chinois8.

En réalité, nous ne pouvons pas juger de la sincérité de la réaction des Chinois et de leurs autorités tout comme de la validité des faits rapportés. Le seul moyen pour y parvenir est de se baser sur l’une des trois sources suivantes : les déclarations officielles chinoises, diffusées directement ou indirectement, des retours en provenance de Hong Kong, passés par l’intermédiaire de Facebook et Google, mais recueillis par des agrégateurs d’informations peu objectifs et, enfin, les informations en provenance de la République de Chine (Taïwan), qui a une appréciation toute particulière sur la Chine continentale et le Parti communiste.

Le privilège de Hong Kong est toutefois d’avoir accès aux deux mondes : Google n’y est pas limité, Facebook y est autorisé et même extrêmement populaire. Enfin, de nombreux Hongkongais utilisent l’écosystème WeChat pour leurs activités professionnelles.

À la mi-janvier, les Hongkongais commencèrent à parler de la propagation de maladies respiratoires dans les réseaux sociaux, puis, à la fin janvier, les touristes hongkongais présents en Russie se précipitaient dans les pharmacies pour acheter des masques chirurgicaux, en expliquant leur comportement par la pénurie qui régnait alors dans leur ville.

La situation d’urgence du début de l’année 2020 se complique par le fait qu’en Asie – de par la densité de population, la transmission instantanée de toute rumeur alarmiste, de l’égoïsme incroyable de la population – tout danger potentiel provoque souvent la même réaction de renfermement et de méfiance.

On note ainsi une conjonction des dangers à un moment où la détérioration de la situation politique à Hong Kong coïncide avec la « virulence » des informations sur l’épidémie. Une telle situation a fait naître un débat animé sur la nécessité, ou non, de fermer l’entrée de la ville aux étrangers, tout comme aux Chinois de l’intérieur9.

Une tendance comparable a pu être notée en Chine continentale au moment où les autorités du pays commençaient à reconnaître la réalité de l’épidémie : traitement brutal de la population, interdiction de voyager pour les habitants de Wuhan et les résidents de toute la province du Hubei, manifestations de « racisme intérieur » entre les régions10.

En outre, depuis début avril 2020, les soupçons des citoyens chinois se sont principalement tournés vers les étrangers résidant en Chine11. Un tel soupçon généralisé peut s’expliquer par le fait que ceux-ci ne sont pas inclus dans le système électronique de contrôle de la population basé sur des smartphones. Ainsi, pour les Chinois le contrôle débute par la transmission de données personnelles authentifiées, puis par l’attribution d’un numéro de téléphone indispensable à l’utilisation d’un smartphone que l’on retrouve dans tous les instants de la vie quotidienne (achats, QR-code, géolocalisation). Un tel système, combiné à une vidéosurveillance de tous les instants, permet de vérifier les mouvements et la loyauté des populations.

Les étrangers n’étant pas enregistrés dans ce système, il est impossible de les suivre numériquement et il est donc indispensable de les contrôler « à l’ancienne » et pour cela de mobiliser nombre de policiers et d’autres fonctionnaires.

Ces soupçons sont encore renforcés par le fait que la sphère médiatique chinoise regorge d’exemples où des étrangers sont diagnostiqués positifs au Covid-19, ou soupçonnés de l’être, ou encore d’enfreindre la stricte réglementation chinoise régulant le confinement. Toutefois, un analyste attentif remarquera que nombre de ces « dangereux étrangers » sont en réalité des doubles-nationaux ou encore plus simplement des Chinois revenant au pays. Mais qui fait encore attention à cela aujourd’hui quand l’important est la  viralité de l’information et de sa diffusion ? Et cela au moment même où les beaux esprits chinois défilent dans toutes les capitales européennes avec des affiches indiquant «  JeNeSuisPasUnVirus »12.

Désormais, la situation épidémiologique semble normalisée en Chine, mais le prix de ce quasi-retour à la normale a été bien plus important que celui admis par les autorités chinoises au moment où l’Europe est confrontée à la pandémie. 

Depuis des siècles, l’histoire chinoise connaît une réécriture régulière qui se traduit par des campagnes de « rectification des noms » (zhengming)13 en particulier lors d’un changement du « mandat céleste » (tianming)14 des autorités et de leur « devise du gouvernement » (nianhao)15. Une telle tradition persiste dans les esprits chinois d’aujourd’hui y compris à l’ère du numérique. Ceci nous laisse espérer que nous connaitrons sans trop tarder le coût économique et humain réellement payé par la Chine dans sa victoire sur l’épidémie de Covid-19.

Polina Gennadievna Krupnina
Mastère d’Études asiatiques et africaines, Université d’État de Saint-Pétersbourg

  1. http://www.chinadaily.com.cn/a/201901/26/WS5c4ba316a3106c65c34e69ea.html
  2. Les lois chinoises ont une approche différentiée face à la protection des données électroniques individuelles vis-à-vis de l’État ou bien des sociétés du secteur privé. Voir: Emmanuel Pernot-Leplay, China’s Approach on Data Privacy Law: A third Way between the US and the EU?, Penn State Journal of Law & International Affairs, vol. 8, n° 1, 2020, p. 1-60. Les lois sur la cybersécurité interdisent aux internautes de publier tout contenu portant atteinte à « l’honneur national », « troublant l’ordre économique et social » ou destiné à « renverser le système socialiste ».
  3. Tencent Holdings, Communiqué de presse « Tencent announces 2012 fourth quarter and annual results », 20 mars 2013, p. 6.http://cdc-tencent-com-1258344706.image.myqcloud.com/storage/uploads/2019/11/09/4668ca807dfa624f5d252297128a0f37.pdf.
  4. Tencent Holdings, Communiqué de presse « Tencent announces 2019 fourth quarter and annual results », 18 mars 2020, p. 3.https://cdc-tencent-com-1258344706.image.myqcloud.com/uploads/2020/03/18/7fceaf3d1b264debc61342fc1a27dd18.pdf
  5. Le système WeChatPay est apparu en 2013 comme concurrent au paiement électronique proposé par Alibaba Group. Lors du 3ème trimestre 2019, le système WeChatPay atteint 39,9 % du total des paiements effectués par smartphone qui s’élèvent pour cette période à 51 888,6 milliards de yuans, soit 6 772 milliards d’euros. Dernier développement dans le contrôle de la population, tout enregistrement à ces systèmes de paiement électronique implique obligatoirement l’indication des données d’une carte de paiement appartenant au système unique UnionPay regroupant près de 200 banques chinoises et placé sous le contrôle de la Banque populaire de Chine, banque centrale de la République populaire de Chine.Voir : https://www.dwnews.com/经济/60161636/最新报告中国移动支付市场被两大巨头瓜分
  6. L’analyse de l’intensité des requêtes « pneumonie de Wuhan » et « coronavirus » à Hong-Kong montre un premier pic du 5 au 11 janvier, puis du 26 janvier au 1er février 2020. Les graphiques ne donnent pas de chiffres, mais un rapport face au maximum de requêtes indiqué par le chiffre 100. Pour « coronavirus », voir : https://trends.google.ru/trends/explore?geo=HK&q=冠狀病毒 Pour « pneumonie de Wuhan », voir : https://trends.google.ru/trends/explore?geo=HK&q=肺炎%20武漢
  7. Overworked medic meltdown, 24 janvier 2020.https://www.facebook.com/5852261029/videos/2842479829152063
  8. Comme, par exemple, dans le cas des blogueurs chinois Li Zehuа, Chen Qiushi and Fang Bin, alors que l’on reste sans nouvelles des deux derniers.
  9. « …Prenant en compte le rapidité et l’importance de la flambée épidémique, aujourd’hui le 28 janvier, le Comité directeur et la Centre de commandement de Hong Kong prennent la décision de poursuivre la mise en œuvre des sept mesures de lutte contre l’épidémie, y compris la limitation du flux humain entre la Chine continentale et Hong Kong… Interrompre l’octroi des autorisations personnelles de voyage… Tous les trajets de trains à grande vitesse, régionaux ou internationaux en direction de Hong Kong seront temporairement interrompus… Le nombre de vols en provenance de la Chine continentale sera réduit de moitié… ». Voir : Communiqué de presse du gouvernement de la Région administrative spéciale de Hong Kong de la République populaire de Chine, 29 janvier 2020.https://www.info.gov.hk/gia/general/202001/28/P2020012800804.htm
  10. À partir du 27 février, il est interdit aux habitants de la province du Hubei, région où se trouve la ville de Wuhan, de revenir travailler à Pékin. https://news.ifeng.com/c/7uPOVKWTjOa
  11. Georg Fahrion, Chinas Corona-Rassismus, Der Spiegel, 16.04.2020.https://www.spiegel.de/politik/ausland/corona-chinas-corona-rassismus-a-f395cc2a-a2b3-480d-aaad-0faa799add9a
  12. « Je ne suis pas un virus » : les Asiatiques de France s’opposent au racisme né de l’épidémie de coronavirus. french.china.org.cn, 03.02.2020.http://french.china.org.cn/china/txt/2020-02/03/content_75667920.htm
  13. La rectification des noms (zhengming) – Selon les principes du confucianisme, l’impératif de voir correspondre le qualificatif et la pratique d’une politique conduite.
  14. Le mandat céleste (tianming) – un des concepts centraux de la culture politique traditionnelle chinoise, utilisé comme source de légitimation de la dynastie au pouvoir, est connu depuis le XIe siècle avant J.-C.
  15. La devise du gouvernement (nianhao) – adoptée dans la politique chinoise, japonaise, coréenne et vietnamienne, le calendrier et l’historiographie est une expression symbolique indiquant la période de règne d’un roi ou d’un empereur. Lorsqu’un empereur monte sur le trône, il adopte la devise, qui signifie un certain bon principe. L’empereur chinois avait le droit de changer les devises de son règne lors des cataclysmes naturels et sociaux afin de recevoir la grâce céleste et la pacification de l’empereur céleste. Depuis 1368, le système « un monarque – une devise » a été introduit dans les monarchies asiatiques sous influence chinoise.