La chronique présidentielle de Frédéric Saint Clair : Jean-Luc Mélenchon ou le populisme petit-bourgeois

Jean-Luc Mélenchon effectue sa rentrée politique avec des propositions « d’urgence sociale » qui ont fait réagir : SMIC à 1400€ net, année blanche pour les profits du CAC40, création de 1 million d’emplois aidés, blocage des prix des produits de première nécessité, etc. Un programme qui semble résolument orienté en direction des catégories populaires. Qu’en est-il réellement ?

« Union populaire » ; « classes populaires » ; « Front populaire » ; « catégories populaires » ; « mouvement populaire » ; « consommation populaire » ; « quartiers populaires » ; « pôle populaire ». Jean-Luc Mélenchon ne vit politiquement, semble-t-il, que pour le peuple. Il est l’héritier d’une tradition anticapitaliste et antibourgeoise de lutte des classes qu’il assume toujours, à en croire l’extrait de la Lettre de Victor Hugo à Hetzel avec lequel il ponctue l’interview accordée au JDD : « J’effaroucherai le bourgeois, peut-être. Qu’est-ce que cela me fait si je réveille le peuple ? »

Comment ne pas, d’emblée, rappeler à Jean-Luc Mélenchon la mise en garde de Jacques Ellul, en introduction de sa Métamorphose du bourgeois ? La voici : « Cher lecteur, qui que tu sois, il est bel et bon que tu veuilles en ces temps tirer tes rockets, à grand effort, à grande haine, sur le bourgeois, mais fais bien attention, ajuste bien ton tir car tu es en même temps le tireur et la cible. » Dans le chapitre III du Manifeste communiste, Karl Marx lui-même mettait déjà en garde Jean-Luc Mélenchon et ses amis insoumis contre le risque de critiquer « le régime bourgeois selon les critères du petit-bourgeois », et de former ainsi non pas un mouvement anticapitaliste révolutionnaire, comme ils le croient, et l’espèrent, et le fantasment, mais un « socialisme petit-bourgeois » ! Car le fondement du socialisme réside dans un anticapitalisme véritable, et celui-ci ne suppose pas de transformer le prolétaire en bourgeois. Bien au contraire. C’est Karl Marx lui-même qui l’affirme : « Il ne s’agit pas d’améliorer la condition ouvrière. […] Il faut que la condition de l’ouvrier aille en empirant. »1 C’est le seul moyen de renverser le système capitaliste. Karl Marx déplorait d’ailleurs, dès 1858, le fait que « le prolétariat anglais s’embourgeoise de plus en plus. »2

En un mot, Karl Marx, meilleur critique de Mélenchon !

Car en effet, à quoi œuvrent Jean-Luc Mélenchon et la France Insoumise (auxquels on pourrait d’ailleurs aisément additionner toute la gauche, de la démagogue Hidalgo candidate du PS au PCF de Fabien Roussel en passant le cirque écologiste) si ce n’est à « embourgeoiser » les classes populaires à grand coup d’argent public et de mesures confiscatoires ? Flatter démagogiquement l’aspiration petite-bourgeoise des quartiers immigrés, est-ce donc là le fonds de commerce des héritiers de la grande tradition socialiste française, de Pierre Leroux à Jean Jaurès, de Flora Tristan à Victor Hugo ? Espérer que le capitalisme international reprenne des forces, que les entreprises du CAC 40 augmentent leurs profits, afin de pouvoir les spolier à grand coup d’impôts disproportionnés, et créer ainsi de l’emploi artificiel ne répondant à aucune attente réelle, ni de la société ni du marché ?

Nous aurions pu légitimement attendre davantage d’un tribun cultivé comme Jean-Luc Mélenchon. Non pas qu’il renonce à son matérialisme athée et qu’il reconnaisse l’influence de la spiritualité chrétienne sur l’édification de la France, mais qu’il se rappelle ses larmes face à Notre-Dame de Paris en proie aux flammes, et qu’il reconnaisse que la civilisation qui nous porte est chrétienne, et que son histoire s’est construite en amont de 1793. L’intérêt d’un tel réveil ? Il est politique et sémantique, en ce qu’il affecte directement la notion de « classes populaires » à laquelle Jean-Luc Mélenchon semble si attaché ; ces classes populaires qu’il veut enrichir et qu’il nomme souvent « peuple », un nom usurpé, puisqu’elles ne sont qu’un agrégat de communautés allogènes qui refusent bien souvent la patrie française, son histoire, ses traditions. Piller les entreprises françaises qui réussissent, assoiffer les petits patrons, les étrangler par un SMIC qui amputera d’autant leur compétitivité, affaiblir la France, favoriser sa tiersmondisation… Quel programme ! Nous aurions pu attendre de Jean-Luc Mélenchon qu’il se rappelle Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, refusant aux syndicats le droit de grève à la sortie de la seconde Guerre Mondiale, à cause de l’urgence de reconstruire le pays. « Des mineurs se mettent en grève, relate Georgette Elgey. Il [Thorez] part pour Lens, assomme de reproches violents les syndicalistes. Le travail reprend. » La raison ? « Thorez s’efforce de redonner à la France la puissance et le rôle qu’elle avait avant-guerre. »3 Nous aurions pu attendre qu’il se rappelle également Georges Marchais, lui aussi secrétaire général du PCF, répondant ainsi au recteur de la Grande Mosquée de Paris au sujet de l’immigration : « La présence en France de près de quatre millions et demi de travailleurs immigrés et de membres de leurs familles, la poursuite de l’immigration posent aujourd’hui de graves problèmes. […] Ce qui nous guide, c’est la communauté d’intérêts, la solidarité des travailleurs français et des travailleurs immigrés. Tout le contraire de la haine et de la rupture. »4 Il existe donc une voie socialiste en faveur d’une politique raisonnable, autant en matière économique que civilisationnelle, une voie socialiste en somme qui a fait dire à de Gaulle au sujet de Thorez qu’il « avait laissé le souvenir d’un homme d’Etat ». Difficile de croire qu’il en sera de même des responsables politiques de la gauche contemporaine…

Frédéric Saint Clair 

  1. Cité par Jacques Ellul, La pensée marxiste, La Table Ronde, p. 103.
  2. Kostas Papaioannou, Marx et les marxistes, Gallimard, 2001, p.238.
  3. Georgette Elgey, Histoire de la IVe République tome I, Robert Laffont, 2018, p. 14.
  4. Histoire de l’islamisation française, L’artilleur, 2019, p. 27.