La communication de l’exécutif face à la crise du coronavirus : du déni au « laisser vivre, laisser mourir »

D’une façon surprenante, le premier défi du gouvernement français face à la crise de la Covid-19 a été de reconnaître la réalité de la pandémie. Dès les premières annonces de contamination, l’exécutif est entré dans un cycle de communication dominé par une figure centrale, incontournable et périlleuse en matière sanitaire, celle du déni.

Depuis, le début de la crise de la Covid-19, la communication de l’exécutif suit le même cycle que la psychologie d’un individu confronté au deuil, qui est réputé passer par cinq grandes phases, du « déni » à la « colère », du « marchandage » à la « dépression », pour finir par l’ « acceptation ».

Le débat sur le maintien des élections municipales 2020, avec un primat accordé au politique sur le sanitaire, à quelques semaines du confinement de la totalité de la population, illustre bien la puissance du déni. Et la difficulté de la classe politique française à s’adapter à une contrainte extérieure. Cette dernière fût-elle aussi pressante qu’un virus inconnu et potentiellement mortel, menaçant l’ensemble de notre système sanitaire et de notre économie.

Il faut attendre le mois de septembre 2020, près de… huit mois après le début officiel de l’épidémie en France, pour que le Président de la République, le Premier ministre et la plupart des responsables français acceptent enfin de porter le masque lors de leurs apparitions publiques, et d’appliquer des règles basiques de distanciation sociale. Avec de nombreuses « rechutes » qui alimentent depuis les réseaux sociaux.

Le spectacle du Premier ministre, Jean Castex, annonçant à la cantonade, dans un lieu clos, et face à un François Bayrou démasqué à 69 ans, qu’il était « cas contact », emporte la palme de l’absurdité. Mais on pense aussi aux bains de foule d’Emmanuel Macron au Liban, prenant les habitants dans ses bras et enlevant son masque pour discuter avec eux.

Voir les plus hautes autorités de l’État donner le mauvais exemple devant les médias français et internationaux, au risque de se contaminer, de contaminer les autres, et de renforcer la propagation du virus au sein de la foule agglutinée, emporte des conséquences « impensées » au plan sanitaire. C’est cet « impensé » qui interroge.

Une pandémie sans « principe de précaution »

Ce déni initial a empêché la mise en place d’un principe de précaution, qui aurait peut-être atténué le bilan, très lourd, de la mortalité en France, avec près de 32 000 morts de la Covid-19 en septembre 2020, en comptant les Ehpad et les décès à domicile.

Il explique l’usage par les élites françaises de l’analogie avec la grippe – la fameuse « grippette » – et les appels publics des autorités à aller au théâtre quelques jours seulement avant l’instauration du confinement, ou à participer aux Journées du patrimoine, lors de la reprise épidémique de septembre 2020.

Il a conduit à des fausses pistes, comme l’usage de la métaphore militaire, ramenant ce qui était une crise sanitaire impliquant des mesures de prévention individuelles et collectives de court terme, à un combat héroïque et abstrait, sur le long terme, ajoutant finalement à la confusion.

Il explique, en partie, le refus de reconnaître le manque de préparation, de masques, de tests, de lits de réanimation, de personnels ou de médicaments. Le mensonge et l’infantilisation ont été, dans la crise de la Covid-19, les enfants naturels du déni.

Au moment où elle devrait s’effacer, la défiance mutuelle entre les Français et leurs élites se renforce.

De plus en plus décalé de la réalité sanitaire et émotionnelle nouvelle qui se construit autour de lui, le gouvernement se renferme sur lui-même. Tantôt s’abritant derrière le Conseil scientifique, tantôt refusant de le suivre. Dans une logique qui n’est jamais expliquée. Ou, ce qui revient au même en termes de communication, jamais comprise.

Dans cette valse jouée par l’ « orchestre du Titanic », seuls deux acteurs suivent la « bonne » partition : l’ancien Premier ministre, Édouard Philippe, et le ministre de la Santé, Olivier Véran. En dépit de la difficulté, ils établissent un dialogue direct avec les Français sur les chaînes d’information en continu. Dans des sessions de 2 à 3 heures, diffusées en live et en prime time, ils « officialisent » enfin la réalité sanitaire de la crise. Ils introduisent aussi de l’horizontalité, de la transparence, et en un mot de la démocratie, dans une gestion jusqu’alors autoritaire, et opaque, de la lutte contre l’épidémie.

Face au Président de la République, qui s’exprime curieusement par messages préenregistrés, et dont l’héroïsation abstraite ne peut être ni vraiment comprise ni vraiment partagée, Édouard Philippe affiche un héroïsme ordinaire, fait de peur et d’ignorance. En un mot, d’incertitude. À l’image de la crise. Et du quotidien des Français.

Un Président de substitution

Naturellement, le lien qui se noue alors entre Édouard Philippe et les Français s’apparente à un lien de substitution. Faute d’un Président de la République qui soit déchiffrable dans une période de crise aiguë, on se raccroche à une figure de remplacement. Une figure qui, du coup, se présidentialise.

À cette erreur fondamentale de l’exécutif français face à la pandémie de Covid-19 s’ajoute toute une série de plus « petites » erreurs, qui vont marquer la communication de l’exécutif. Il serait fastidieux – et probablement impossible – de les énumérer toutes. Mais voici les principales.

Première erreur : l’application du principe selon lequel « il ne faut pas paniquer la population ». Sur cette base, qui est louable dans son principe et nécessairement perverse dans son application, on produit toute une série de messages contradictoires, que l’on appelle des « injonctions paradoxales ».

Appeler la population « à prendre toutes (ses) précautions » mais « sans s’inquiéter » en est un exemple. Soit on doit s’inquiéter et donc prendre toutes les précautions, soit on ne doit pas s’inquiéter et dans ce cas, pourquoi prendre des précautions ? « Protégez-vous » et « n’ayez pas peur » ne peuvent, et ne doivent pas coexister, dans le même message sanitaire. Sinon on discrédite à la fois le locuteur et le message. Dans un seul mouvement.

Les « injonctions paradoxales » sont bien connues en psychologie, où elles sont considérées comme la marque d’une relation dysfonctionnelle, axée sur la destruction de la psychologie de l’individu qui en est la victime. Les dégâts moraux, psychologiques et politiques d’un tel mode de communication infligé, d’une manière répétée et sur la durée, à une population de 68 millions d’habitants, restent à mesurer.

« Du populisme dans un bas de soie »

Autre effet pervers : cette communication finit par engendrer la panique qu’elle veut éviter. Face à un virus inconnu, dans une situation où chaque voisin de métro, chaque collègue de bureau peut vous contaminer, et où vous êtes susceptible de tuer vos parents sans vous en rendre compte, comment pourriez-vous ne pas être inquiet, alors que vous êtes livré à vous-même ?

Avec un État qui ne remplit sa mission de protection ni au sens propre, puisque le système de soins ne vous est plus accessible, ni au sens figuré, puisqu’il vous envoie des messages quasiment hostiles.

Votre figure d’incarnation la plus naturelle, le Président de la République, étant littéralement sur un autre champ – la préparation des prochaines élections, la défense du théâtre, la politique étrangère ou la promotion du patrimoine.

Votre inquiétude est d’autant plus forte si, dans les premiers temps de la crise, on vous explique que le seul moyen de protection dont vous pourriez disposer – le masque – n’est pas efficace. Et, comble de cynisme, que vous ne sauriez de toute façon pas l’utiliser si on vous en donnait un. À ce moment de notre histoire politique, les Français ont pu se croire dans un épisode de la célèbre franchise « Hunger Games ». Et pour paraphraser le célèbre mot de Napoléon à Talleyrand, ces déclarations de la porte-parole de l’époque semblaient aux Français « du populisme dans un bas de soie ».

La deuxième erreur de communication de l’exécutif français a consisté à avoir trop de porte-paroles sur le terrain sanitaire. Il aurait été avisé de n’autoriser à s’exprimer sur la situation sanitaire qu’un ou deux interlocuteurs, par exemple Édouard Philippe et Olivier Véran. Ce qui aurait permis de délivrer un message unique et maîtrisé.

Troisième et très étonnante erreur commise par le gouvernement : l’absence de messages de prévention grand public, qui auraient dû être réalisés par le Service d’information du gouvernement (SIG), dont c’est précisément le rôle.

Alors que l’Italie, par exemple, a déployé très tôt une campagne d’affichage massive incitant au port du masque, en arborant comme symbole un masque aux couleurs du drapeau italien, il a fallu attendre l’automne 2020 pour que la France produise et diffuse un clip pertinent sur la Covid-19. Encore s’agit-il de la copie conforme d’un clip de prévention produit par le gouvernement des Canaries, plusieurs mois plus tôt.

Alors que nous nous apprêtons à nouveau à vivre des mois difficiles, marqués par ce qui semble être la nouvelle stratégie de l’exécutif français, et que l’on pourrait résumer par la formule : « laisser vivre, laisser mourir, sans saturer les hôpitaux », se pose une vraie question : pourquoi l’ensemble de cette politique et de ces choix ont-ils été débattus ad nauseam sur les plateaux de télévision… et jamais au Parlement ?

Philippe Moreau Chevrolet
Président de MCBG Conseil, Professeur à Sciences Po, Chroniqueur