Covid-19 : L’Amérique latine retient son souffle, dans un climat de tensions

La seconde vague de la Covid-19 qui frappe l’Europe depuis quelques semaines, avec son cortège de mesures de confinement adoptées afin d’inverser les courbes de progression du virus, rappellent à l’Amérique latine la fragilité de sa propre situation. Analyse de Pascal Drouhaud et Guillaume Asskari.

Le continent semble retenir son souffle alors même qu’il s’extrait de plusieurs mois d’un confinement qui l’a mis à genoux. Longtemps épicentre de l’épidémie dans le monde, le continent latino-américain procède à peine à un état des lieux de la catastrophe sanitaire. Les projections socio-économiques sont difficiles : 10 millions de cas de contaminations, plus de 400 000 morts. Le Brésil (près de 6 millions de cas, 166 000 décès), le Pérou (950 000 cas et 35 231 décès), l’Argentine (1 381 000 cas et 35 727 décès), le Mexique (1 million de cas, 98 000 décès) occupent les premières places d’un triste palmarès.

La récession économique est annoncée : une contraction économique de près de 9.1 % est attendue tandis que la pauvreté va faire un bond de 4 points, projetant 45 millions de personnes dans de grandes difficultés matérielles qui touchent désormais 37 % de la population globale. 

Ce sont plus de 200 millions de Latino-américains qui vivent désormais dans des conditions difficiles tandis que l’économie informelle continue de concerner plus de la moitié de la population. L’organisation internationale du travail (OIT) vient de rendre un rapport sur les perspectives de l’emploi en Amérique latine. La Covid-19 a conduit «  à la crise la plus profonde de ces cent dernières années entrainant des coûts très importants en matière économique et sociale, sur le marché du travail et au niveau de la production ». 

47 millions d’emplois ont disparu depuis l’apparition de la Covid-19 et les premières mesures prises par l’Amérique latine dès le mois de mars 2020. Selon les projections de l’OIT qui table sur une croissance annuelle de 1.8 %, le PIB latino-américain ne retrouvera son niveau d’avant Covid-19 qu’en 2025. 

Marquée et par endroits meurtrie par le virus, l’Amérique latine semble se trouver dans l’œil du cyclone, dans l’attente d’une nouvelle frappe que serait la seconde vague de la Covid-19.

Les conséquences de la première vague de la Covid-19 

L’UNICEF, dans son dernier rapport sur l’éducation en Amérique latine, a rappelé que 137 millions d’enfants ne sont plus scolarisés depuis le début de la crise. L’organisation internationale s’inquiète des conséquences que cette situation peut engendrer si elle devait durer, en termes de formation, académique ou professionnelle, sur le marché du travail d’un continent qui traverse une crise inédite et dont les effets politiques, économiques, sociaux et culturels se font déjà sentir. 

Autant dire que l’idée d’une deuxième vague inquiète une population déjà soumise à rude épreuve, tout autant que des pouvoirs en place qui doivent, globalement, faire face à des tensions sociales. La tendance de progression du virus est en effet marquée par une nouvelle accélération dans presque toutes les régions du monde : Moyen-Orient (+12 %), Amérique latine/Caraïbes (+12 %), Afrique (+10 %) et Asie (+ 2%). Les chiffres quotidiens aux Etats-Unis montrent une croissance des cas : le record a été battu le 12 novembre dernier avec 162 000 contaminations. Le cauchemar perdure et l’Amérique latine s’inquiète. 

Pourtant un sursis semblait lui avoir été accordé depuis le mois de septembre dernier : déconfinements graduels dans les villes comme au Brésil ou les pays, ouverture des commerces, autant de signes d’une volonté d’un retour à « la normale » : les images de l’ouverture du site archéologique du Macchu Picchu le 2 novembre denier, ont fait le tour du monde. 

Le tourisme constitue un secteur d’activité fondamental dans l’ensemble du continent, entrainant avec lui, une partie de la filière des transports, mise à mal par la paralysie des déplacements autant aériens que terrestres, de la restauration et de l’hôtellerie, mais également des petits commerces et vendeurs à la sauvette. 

Ce sont naturellement les sociétés dans leur ensemble qui souffrent des effets de cette pandémie. Comment pourrait-il en être autrement alors que ce sont 54 % des emplois qui dépendent du secteur informel ? Dans certaines régions en Amazonie, dans la zone andine, dans la région des Caraïbes, ces taux atteignent parfois près de 80 %. Naturellement, les différences de situations répondent à la diversité qui est caractéristique de l’Amérique latine : l’Uruguay compte à ce jour, 4 208 cas de contamination, 69 décès tandis que le Brésil avec près de 6 millions de cas et 170 000 décès est le troisième pays le plus touché au monde, après les Etats-unis et l’Inde. 

La première vague de la Covid-19 a replacé sur le devant de l’actualité, les insuffisances structurelles des économies latino-américaines : un système et des équipements de santé trop faibles, des fractures sociales profondes malgré les années 2000 qui furent celles d’une croissance soutenue. La baisse de la pauvreté n’a pas pour autant réduit les inégalités dans un continent qui a souffert, après 2014, de la chute des prix des matières premières conduisant à une désindustrialisation et à un renforcement de la spécialisation économique des pays concernés, dans l’organisation mondiale des marchés. 

Covid-19, le révélateur des fractures économiques et sociales 

La Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes a alerté l’opinion internationale dès le mois d’avril, en affirmant par la voix de sa Secrétaire générale, Alicia Barcena, qui parlait de « récession la plus grande (…) depuis 1930 ».

Les chiffres sont inquiétants : il est attendu une baisse de 8 % du PIB continental, une hausse du chômage qui passe de 8.1 % à 13.5 %, un taux de pauvreté qui progresse de 30.2 à 37.2%. 

De fait, de nombreuses tensions sociales, pendant l’année 2019, ont éclaté dans plusieurs pays, parmi lesquels l’Equateur, la Bolivie, le Pérou, le Chili. Après l’Argentine, le Venezuela ou le Brésil, ces crises avaient posé un cadre qui ne pouvait que se dégrader avec le développement de la pandémie. Ce sont tous les espaces de la société qui ont été gagnés par les effets de la crise notamment ceux portant sur la gouvernance. 

Le Chili, le Pérou, la Bolivie, l’Equateur ont connu ou traversent des crises politiques qui puisent leurs racines dans les conséquences économiques et sociales immédiates, mise en exergue par la pandémie. La baisse des revenus qui frappe les classes moyennes, le déclassement d’une partie de la population qui avait pu, depuis plus d’une décennie, retrouver une capacité de consommation, se traduit par une désillusion, une colère qui se ressent dans certains pays et dans une forme de soulèvement dans et par la rue. 

Au Chili, les manifestations qui ont débuté en octobre 2019 portaient contre des mesures d’augmentation des tarifs de services publics notamment dans le secteur des transports. Elles conduiront, graduellement, à la remise en cause de la Constitution, à une réforme du système des retraites et à la fin à la privatisation du secteur de l’eau. Un référendum s’est tenu le 25 octobre 2020, un an après les importantes manifestations et a entériné massivement, avec 78.28 % de voix en faveur, le principe d’une nouvelle Constitution.  Une convention constituante citoyenne devra, d’ici 2022, proposer de nouvelles institutions et sera soumise à l’approbation populaire durant l’année 2022. 

La mise en place des mécanismes de travail de la prochaine charte nationale fait déjà débat sur le plan politique. Loin de laisser émerger une nouvelle unité nationale, la perspective du changement constitutionnel met en exergue une rivalité entre les forces conservatrices et celles de la gauche chilienne, mais aussi l’engagement d’une jeunesse qui ne se reconnait pas dans des institutions établies par le régime d’Augusto Pinochet dans les années 1980. 

L’ère numérique a accentué ce phénomène tandis que la Covid-19 a accéléré la fracture sociale entre une couche de la population qui a su prospérer dans un système néo-libéral et une catégorie populaire qui restait en dehors du schéma de croissance d’un pays qui, pourtant, apparaissait comme un des plus stables de la région. Le Pérou a, pour sa part, vécu une fièvre politique qui s’est traduite par une forme de « turn over » à la tête du pouvoir exécutif qui a montré une certaine déconnexion entre la classe politique et le corps social réel du pays. 

La destitution du Président Vizcarra pour « incapacité morale », par le Parlement le 9 octobre 2020, a conduit le Pérou à avoir à sa tête, en moins d’une semaine, trois Présidents différents : Martin Vizcarra avait fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille. Avec 105 voix sur 130, la motion visant à destituer le Chef de l’Etat a été adoptée, conduisant à l’arrivée de facto du Président du Parlement, Manuel Mérino, à la tête d’un exécutif déboussolé. Martin Vizcarra avait pris les rênes du Pérou à la suite de la démission de son prédécesseur, Pedro Kuczynski entrainé dans une mise en cause dans le scandale Odebrecht qui s’était répandu sur une grande partie du continent, ces dernières années. 

Sans réel soutien parlementaire, Martin Vizcarra n’a pu compter sur l’appui des forces politiques au sein du Parlement, mettant d’ailleurs le doigt sur les enquêtes pour des soupçons de corruption conduites contre 69 parlementaires. La rue s’est rebellée contre la nomination de Manuel Mérino qui présenta sa démission le 15 octobre, ouvrant la voie à l’élection, par le Parlement largement discrédité, d’un nouveau Président par intérim, Francisco Sagasti, issu du « Parti Violet », seul mouvement politique à ne pas avoir voté en faveur de la destitution de l’ancien Président Vizcarra. 

Les élections présidentielles doivent se tenir en avril 2021, l’investiture étant prévue le 28 juillet 2021 qui marque par ailleurs les 200 ans de l’indépendance du Pérou. Le découplage entre la classe politique et le reste du pays. Avec 939 931 cas de contaminations (19 novembre 2020) et 35 317 décès, le Pérou est un des pays les plus touchés dans la région. Son taux de mortalité est l’un des plus élevés faisant, là encore, apparaitre les déficiences du système de santé mais également d’infrastructures de développement : l’accès à l’eau est le meilleur révélateur des lacunes en termes de développement. 

Plus du quart de la population de ce pays de 32 millions d’habitants n’a pas accès à l’eau potable. La pandémie n’est que l’accélérateur d’une situation de crise sociale intégrée dans les consciences nationales.

Cette réalité est spécifique d’une Amérique latine qui voit ses efforts et résultats de développement depuis 20 ans, anéantis par la pandémie. 

Les ressorts de la crise politique qui a marqué la Bolivie depuis un an sont encore les mêmes. L’élection présidentielle du 18 octobre 2020 qui s’est conclue par la victoire de Luis Arce, dès le 1er tour avec 55 %, issu des rangs de la force politique créée par EvoMorales, a contribué à stabiliser une situation qui était incertaine depuis un an. 

Certaines régions comme l’Amérique centrale doivent en plus intégrer la réalité climatique, dans la série de désastres qui les frappent. Le mois de novembre 2020 a vu deux houragans, Eta et Iota, dévaster des parties entières de pays comme le Nicaragua ou le Honduras. Les pluies diluviennes ont causé des dégâts importants à El Salvador, au Guatémala et au Costa-rica. Au Guatemala, le cumul de la Covid-19, d’une perte de confiance envers le gouvernement et les dernières dévastations climatiques ont conduit à des émeutes violentes sur quelques jours, avec des images fortes : l’incendie du Parlement est un message fort après l’adoption d’un budget prévisionnel pour l’année 2021 marqué par une hausse du taux d’endettement de 28 % et des coupes dans les aides sociales. Ces évènements sont la conséquence de cette nouvelle trilogie infernale qui entraîne l’Amérique latine dans une spirale de tensions sociales, qui vont se poursuivre en 2021 : Covid-19, fracture sociale, dévastations naturelles

Le coût dans ces pays des dévastations naturelles se chiffrent en milliards de dollars, autant de pertes qui se rajoutent à un contexte économique sombre. Autant dire que la perspective d’une seconde vague de la Covid-19 ressemble à la chronique d’une catastrophe annoncée, d’autant plus que l’espoir d’une relance était né de la sortie des confinements et mesures de couvre feux appliqués avec rigueur depuis le mois de mars 2020 jusqu’en septembre dernier. 

Si la fin de l’année 2020 et les premiers mois de l’année 2021 devaient être marqués par une nouvelle attaque du virus, l’Amérique latine devra penser un nouveau modèle économique. 

Le schéma de redistribution et la forme de production devront être transformés à la fois pour garantir une meilleure justice sociale, mais également une moins importante dépendance du marché international. Une tâche gigantesque dans un continent qui a traversé une crise épidémiologique qui a démontré l’absence de mécanismes régionaux efficaces et au service d’une solidarité transfrontalière. 

La réponse a ces crises ne peut pas être seulement institutionnelle  Elle doit contribuer à définir un nouveau contrat social, qui ne pourra que renforcer l’unité nationale, chacun se sentant intégré dans son propre pays. Tant qu’une forme d’aliénation, intégrée dans les consciences depuis très longtemps, perdurera, l’Amérique latine aura des difficultés à se relever. La Covid-19 a révélé, sans fard, les lacunes, les fractures et les faiblesses structurelles d’organisations étatiques et sociales qui disposent, pourtant, des ressources pour relever le défi. L’Amérique latine a rendez-vous avec sa destinée. Gageons qu’elle saura et pourra saisir l’opportunité de se renouveler pour occuper enfin pleinement sa place dans un environnement mondial qui a déjà engagé sa transformation, entrant pleinement dans le XXIème siècle.

 
Pascal Drouhaud est spécialiste des relations internationales. Vice Président de l’Institut Choiseul  et Président de LATFRAN ( www.latfran.fr), il est notamment l’auteur de « Farc, confessions d’un guérilléro, Choiseul, Paris, 2008 ».
 
Guillaume Asskari est journaliste et producteur, spécialiste de l’Amérique latine.
 
Crédits : El Diario de Hoy