L’amitié a-t-elle vocation à devenir une catégorie juridique au même titre que les liens familiaux ? La question posée par la députée Clémence Guetté est légitime. Sa réponse l’est moins. Dans son ouvrage Pour une politique de l’amitié, elle plaide pour la reconnaissance juridique des liens amicaux. Elle propose notamment la création d’un « PaCS amical », l’ouverture de nouveaux droits fiscaux et successoraux, la prise en compte de la coparentalité amicale, la protection du logement commun ainsi qu’un congé de deuil pour la perte d’un ami.
L’intention est généreuse, puisqu’il s’agirait de reconnaître des solidarités qui existent déjà de fait mais que le droit ignore. Le problème est que, pour mieux reconnaître l’amitié, on risque précisément de la juridiciser, autrement dit de transformer une relation libre en statut juridique.
Clémence Guetté soulève une question intéressante ; elle y apporte toutefois, une réponse paradoxale. Au lieu de libérer les relations privées de l’emprise du droit, elle propose d’étendre à l’amitié.
Que l’on songe à la célèbre amitié entre Montaigne et La Boétie. Dans les Essais, le philosophe tente lui-même d’expliquer ce lien unique, avant de renoncer à toute démonstration par cette formule devenue mythique : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Voilà peut-être ce que l’amitié a de plus précieux, elle échappe à la définition. Elle n’a pas besoin, pour exister, d’un agrément de l’État.
La question devrait donc être moins de savoir comment donner un statut juridique à l’amitié que de savoir comment garantir à chacun la liberté de construire les relations qu’il souhaite. Ce déplacement est essentiel car il existe deux manières radicalement différentes de penser l’émancipation. La première consiste à multiplier les catégories juridiques afin que chaque relation puisse être reconnue par l’État. La seconde consiste à réduire l’emprise de ces catégories afin que les individus puissent organiser librement leur existence.
L’enjeu dépasse largement le « PaCS amical » et oppose deux conceptions de la liberté. La première est une politique de la reconnaissance des relations, où l’on donne un statut à l’amitié, où l’on accorde des droits aux solidarités existantes et où l’on crée de nouvelles catégories parce que la famille ne correspond plus à toutes les formes de vie. La seconde est une politique de l’autonomie, selon laquelle les individus possèdent des droits avant et indépendamment de leur appartenance à une famille, à un couple, à une communauté ou à quelque autre groupe que ce soit.
Dans cette seconde perspective, l’État n’a pas à déterminer avec qui nous devons être solidaires, mais il doit garantir que nous puissions librement le devenir. La différence est considérable. Je peux aimer mon ami, vivre avec lui, ne pas vivre avec lui, partager mes revenus avec lui, l’aider lorsqu’il est malade, lui transmettre mon patrimoine ou lui confier mes enfants. Pourquoi faudrait-il nécessairement que l’État qualifie juridiquement cette relation pour que je puisse l’organiser ? La liberté d’association devrait précisément permettre aux individus de créer leurs propres formes de solidarité.
On pourrait ici convoquer Foucault, qui voyait dans l’amitié bien davantage qu’un sentiment affectif, elle pouvait être une manière d’inventer des relations qui n’étaient pas prévues par les normes sociales. La question n’était pas seulement de savoir qui est mon ami, mais aussi ce que nous pouvons inventer ensemble. L’amitié pouvait ainsi devenir une pratique de liberté.
Si nous transformons cette relation en statut, ne risquons-nous pas de neutraliser précisément ce qui faisait sa puissance subversive ? Une amitié reconnue par l’administration, définie par des conditions, produisant des droits et des obligations, devient certes visible, mais elle devient aussi lisible, classifiable et gouvernable. Il y a là un paradoxe que la députée devrait prendre au sérieux, vouloir libérer une relation par le droit peut aussi conduire à la soumettre davantage au droit.
Il existe pourtant une intuition juste derrière sa proposition, le droit social demeure souvent prisonnier de catégories héritées comme la famille, le couple, le conjoint, le parent ou le proche. Cependant, la solution n’est pas nécessairement de remplacer une catégorie par une autre. Pourquoi faudrait-il passer de la famille au couple, du couple à l’amitié, puis demain à d’autres formes encore, dans une interminable multiplication des statuts ?
Je propose une autre voie avec l’individualisation des prestations. Dans cette perspective, l’accès aux garanties fondamentales doit dépendre de la situation et de l’autonomie de la personne plutôt que de son rattachement à une catégorie prédéfinie. L’individu n’a pas besoin d’être estampillé ami, conjoint ou parent pour bénéficier des droits. Cette conception est profondément libérale au meilleur sens du terme car la personne précède le statut. On objectera que cette position revient à abandonner les personnes à elles-mêmes, ce qui est faux. Défendre un espace privé ne signifie pas demander à l’État de disparaître, cela signifie lui assigner une limite. L’État peut protéger la vie privée, la liberté de conscience, la liberté d’association, la liberté sexuelle, la liberté contractuelle et l’égalité devant la loi. Mais une fois ces libertés garanties, il doit laisser les individus organiser leur existence.
La politique ne consiste pas nécessairement à politiser toute la société. Elle peut avoir pour fonction, au contraire, de préserver des espaces soustraits à la politique. La politique doit parfois intervenir pour empêcher la politique d’intervenir. Hannah Arendt avait raison de rappeler l’importance de la distinction entre le public et le privé. Il faut pouvoir apparaître dans l’espace public comme citoyen sans être contraint de transformer sa vie privée en objet de décision collective. L’intimité n’est pas un territoire sans droits, c’est un territoire où le droit doit savoir s’arrêter.
Cette nouvelle politique de l’amitié ne manque pas d’une certaine ironie bureaucratique. Plutôt que d’attendre de l’État qu’il étiquette nos attachements, c’est aux individus qu’il appartient de définir et d’organiser librement leurs solidarités sans solliciter de reconnaissance administrative.
L’amitié mérite mieux. Elle mérite de ne pas être réduite à une nouvelle forme de conjugalité. Elle mérite de pouvoir exister sans contrat, sans reconnaissance officielle, sans obligation de durée et sans définition juridique. Le véritable enjeu n’est donc pas de créer un « PaCS amical », mais de refonder notre modèle sur l’individualisation des droits. Plutôt que de multiplier les statuts, il convient de rattacher les droits sociaux à la personne elle-même, indépendamment de sa situation sentimentale ou relationnelle. C’est en garantissant la stricte autonomie de l’individu que l’on permettra à chacun de disposer de sa vie et d’inventer ses propres solidarités sans que l’État n’ait besoin de les nommer.
Il n’en demeure pas moins que Clémence Guetté ouvre un débat salutaire. En exposant l’inadaptation de nos normes face à l’isolement social, son livre nous force à repenser l’entraide hors du cadre familial. Enfin, la question n’est pas de savoir comment juridiciser toutes les formes de vie, mais de savoir jusqu’où le droit doit accepter de ne pas entrer dans nos vies. Et si nous voulons réellement défendre l’amitié, commençons par lui laisser cet espace de liberté.
Daniel Borrillo,
Juriste auteur de La famille par contrat (PUF 2018) et chercheur associé chez Génération Libre



















