La géopolitique pousse la diplomatie vers des sommets

A nouvelle administration américaine, nouvel outil de diplomatie. Pour tenter d’analyser ce qui se mène dans la compétition géopolitique sino-américaine, venons-en à la partie en coulisse où se dissimulent derrière les photos des sommets nouveaux formats : 2+2 ; conférence virtuelle entre « alliés », les déclarations consensuelles ou d’Artagnantesques « Les Etats-Unis pour tous, tous avec les Etats-Unis » ([1]).

Bienvenue au ballet des sommets car la diplomatie est de retour et le multilatéralisme aussi, comme l’a assuré l’Ambassadrice américaine à l’ONU, Linda Thomas-Greenfield. Au cours de la période de janvier à avril 2021, date à laquelle cet article a été rédigé, pas moins d’une dizaine de dates clés dans leur ensemble offrent une vision de la compétition entre les Etats-Unis et la Chine et sur l’avenir du monde. Le pari de Biden est audacieux : refaire des Etats-Unis l’emblématique et chevaleresque défenseur de l’idéologie anglo-saxonne qui met la liberté au service des intérêts commerciaux. Xi Jinping, lui, n’a qu’un visage empreint de détermination, qui nous dit qu’obstination américaine n’est cependant pas certitude. C’est bien la raison pour laquelle cette compétition attise un clivage géopolitique classique entre la première puissance mondiale et la puissance émergente. Dans l’analyse de cette compétition, plusieurs enjeux cristallisent les crispations entre Washington et Pékin, en les concevant comme un nouveau rapport de force entre les deux puissances.

L’idée de devenir numéro deux pour Washington après plus de soixante-dix ans de suprématie est inconcevable, et comme l’analyse que nous allons dérouler le montre, ils sont loin de s’y préparer. Citons Graham Allison, qui dit que les Etats-Unis voudraient que la Chine soit comme eux ([2]). Sans trop élaborer au préalable sur cette volonté américaine, rappelons que nous assistons à une situation où la notion d’intérêt national est plus importante que les valeurs lorsqu’il s’agit de politique étrangère. Le test, c’est de voir ce que disent les nombreuses réunions dont le premier sommet sino-américain d’Anchorage de mi-mars 2021, ni l’un ni l’autre n’ont eu le dernier mot. 

Dans ce rapport de force, les discours court-termisme ne nous sont pas très utiles, c’est plutôt la longue durée qui nous éclaire le plus. L’avenir de cette compétition n’est pas écrit à l’avance, mais gageons qu’à l’avenir il faudra davantage donner à la Chine son mot à dire, sans la laisser réécrire le passé et pour les Etats-Unis sans se mettre en péril, en cherchant des lignes de cohérences afin de dessiner cet avenir. À cet enjeu, il n’y a pas de plan B, il y a un plan A comme attaque ! Deux grands récits qui reposent sur la puissance pour défendre leur intérêt national (souveraineté, statu quo) dans une stratégie pragmatique et cohérente.

Principal dossier géopolitique précisément évoqué, la Chine, ses enjeux et comment renouer avec cette dernière progressivement autour d’un agenda « large éventail » : sécuritaire, économique, environnemental et climatique, pandémique et autre. C’est dans cette logique que les thématiques de cette grille de lecture trouvent un point de départ dans le mot valeur. C’est-à-dire dans les discours, les tribunes, et les séquences qui articulent les efforts galvanisés en terme de pourparlers diplomatiques. Ce mot, qui est au cœur de la démarche de la première puissance mondiale.

Comment analyser cette confrontation si on se place dans cette perspective géopolitique globale ? Idem avec les questions liées à la sécurité collective, dans la foulée des déclarations sur l’urgence de donner un nouveau cap. Autre inconnue qui apparait déjà dominante: ou mène le retour des Etats-Unis sur la scène diplomatique après quatre années d’effacement ? En ce début de mandat, Biden et ce dernier cherchant à faire de ce retour la condition de l’unité avec les alliés.  En prélude aux sommets habituels pour les G7 et G20 en 2021, décryptons la scénographie de ce dialogue stratégique, face à la rhétorique de la « menace » chinoise qui inquiète assurément, pour souligner la stratégie et les moyens mis en œuvre. Sous peine de perdre de sa crédibilité à défaut de changer la donne, revenons sur les désillusions américaines à l’égard de la Chine qui s’accumulent depuis les années 2014-15, correspondant à la période du second mandat de l’administration Obama.

Dialogues des puissances du Statu quo

Qu’on comprenne ou qu’on ne comprenne pas les mécanismes à l’œuvre de ce qui se passe,  pourquoi tout cela arrive-t-il aussi rapidement, non seulement sous le leadership de Washington mais aussi sous celui de Pékin ?

C’est évidemment l’enjeu clé, la réponse étant la mainmise sur le statu quo, indice de puissance et du sûr de soi dans ce monde post-pandémique. Plusieurs enseignements sont à retenir pour commencer.

D’abord, que ceux qui se sont retrouvés à prendre part à ces grand rendez-vous diplomatiques depuis janvier 2021, ont appris à se connaître. Ils se sont découvert les mêmes problèmes, les mêmes acrimonies, la même rivalité pour défendre leur intérêt national. Cela fait près de quatre mois que l’administration Biden est en place et voilà un président américain qui, au-delà du pragmatisme affiché, assume un « cap », une vision stratégique déployée autour d’un mode de gouvernance plus collaboratif et productif lors des sommets.

Il n’empêche : certains craignent que les Etats-Unis instrumentalisent ses alliés dans ses rivalités avec Pékin ou avec Moscou sur un refrain otanien. Mais Biden balaie cette critique du revers de la main et préfère être jugé pour ce qu’il est et ce qu’il dit. Bien que le moment n’est pas encore venu de prédire le dénouement des arguments du dialogue, nul doute que les Etats-Unis donneront de la force et de la crédibilité à cette administration sur les questions internationales de l’Indo-Pacifique. Y compris chez le premier ministre japonais, qui évoquait la nécessité de renforcer la coopération avec Washington, en reprenant l’agenda stratégique de l’Indo-Pacifique dans le cadre du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad), quatre pays qui représentent plus de la moitié de l’économie mondiale. 

Pas ouvertement dit, mais la Quad est une grande coalition de coopération et d’intégration organisée autour d’une idée renouvelée entre les Etats-Unis et ses alliés de l’Indo-Pacifique : la confiance, ce que font valoir les propos de Joe Biden. Mon observation personnelle est donc que la Quad, ce n’est pas moins d’influence des Etats-Unis, bien au contraire, c’est sa présence au milieu de ce dispositif. Au surplus, la Grande-Bretagne y sera le moment venu la bienvenue. Les Etats-Unis et ses alliés, avec la Quad qui n’agit pas en receptacle de l’inquiétude que suscite la montée en puissance de la Chine mais en partage, où il faut que leurs relations soient désormais fondées sur la confiance, la coopération et la complémentarité des compétences ([3]). L’enjeu de la Quad est d’être maintenant multirôle sur ses actions et la nécessité d’avoir une vision stratégique commune au sein de l’Indo-Pacifique. Plusieurs semaines après le premier sommet à distance de mars 2021, Joe Biden prône un dialogue permanent où les alliés sont au cœur de la confrontation sino-américaine et voilà ces derniers déjà très courtisés. Alors que l’administration Biden s’est entretenue avec une dizaine d’entre eux, ces dernières semaines, les diplomates de Xi Jinping ont aussi rencontrés un ensemble de pays majeurs. 

On écrit beaucoup ces temps-ci, à juste titre, sur la manière d’engager avec la Chine un réel dialogue global comme pour mieux dessiner l’espace historique et géopolitique qui demeure enraciné dans la relation sino-américaine.

Car avec la Chine, l’équation de la sécurité nationale est devenue plus revendicative et compliquée. Rappelons comme revendication périphérique, la proposition de démilitariser la mer de Chine méridionale au titre que pour la Chine, cela relevait de sa souveraineté territoriale. Une situation paradoxale lors du sommet Xi/Obama durant quelques heures en juin 2013, où il fut plus question de gérer et non de résoudre des problèmes fondamentalement divergents. Mais ce qui était jadis un problème est maintenant davantage perçu comme une compétition des intérêts nationaux. Faut-il dès lors s’étonner que Xi Jinping enjoint aux Américains de ne pas franchir la ligne rouge de ce qu’il détermine les affaires internes de la Chine ?

Dans ce contexte, ce choc des revendications ne peut qu’être diversement apprécié selon la posture internationale que l’on prend, et ce qu’il recouvre : on voit bien qu’il fait écho à la notion de défense du statu quo et à la notion de rivalité entre puissance pour les Etats-Unis. À l’inverse, les pays révisionnistes évoquent la notion d’indépendance par rapport aux autres, une position très autocentrée et une capacité à faire valoir ses propres intérêts. Face aux revendications et aux menaces, la Chine est le miroir inversé des Etats-Unis.

Outre le dialogue et la confiance, au vu de l’importance de la Chine et des Etats-Unis sur leur volonté de puissance, malgré leurs particularités et leurs manières divergentes sur la scène internationale, relisons en ces temps présents les idées qu’expose George Kennan dans le Long télégramme ([4]). Architecte de la politique étrangère américaine tout au long de la guerre froide, se terminant en 1991, date sur laquelle nous reviendrons, qui servira de concept de base au département d’État. L’une des caractéristiques de son analyse étant basé sur sa perspicacité dans la gestion d’une relation complexe avec son homologue soviétique en fixant un cap qui irait bien au-delà de cette réalité fondamentale.

Trop peu a été dit à propos des récents faits géopolitiques essentiels qui constituent autant de faisceaux de lecture sous les coups de boutoir que se livrent nos acteurs en bien des enceintes décisionnaires :

  • Premier dialogue trilatéral le 2 avril, entre Jake Sullivan, conseiller à la sécurité nationale, et les conseillers à la sécurité japonais et sud-coréen pour l’approfondissement de la coopération sur de nombreux sujets multilatéraux à l’Académie navale d’Annapolis, au Maryland ([5]);
  • Publication le 8 avril du comité bipartisan des affaires étrangères du Sénat américain sur le rapport «On Strategic Competition Act of 2021 », désignant Pékin ([6]) ;
  • Publication le 13 avril du rapport « The 2020 US Threat Assessment Report » sur la perception de menace de la Chine pour la sécurité nationale des Etats-Unis ;
  • Confirmation du débat du législateur américain appelant à la clarté en matière des arrangements sécuritaires avec Taiwan dissuadant toute tentative chinoise de modifier le statu quo. Propos réaffirmé par le démocrate Ami Bera, président du sous-comité des affaires étrangères du Congrès et précédant la rencontre non-officielle d’une délégation américaine bipartisane conduite par l’ancien sénateur Chris Dodd avec le ministre taïwanais des Affaires étrangères, Joseph Wu, le 14 avril à Taipei ;
  • Décision du retrait des forces américaines d’Afghanistan d’ici le 1er mai lors du discours à la nation prononcé par Joe Biden le 14 avril ([7]); en rappelant, accessoirement, la maxime de Machiavel concernant la nature des interventions militaires et de ses dilemmes selon laquelle « on peut commencer la guerre quand on veut, mais ne la finit pas de même» ([8]).

Que faut-il attendre de ces faits sur la diplomatie américaine ? D’abord, corriger une erreur géopolitique au sujet de son isolationnisme et des opérations extérieures militaires des Etats-Unis qui s’inscrit dans son messianisme depuis 1945. Ensuite, que l’heure est venue de pivoter l’attention sur des défis géopolitiques plus importants, comme la question de Taiwan et plus largement les menées anti-américaines de la Chine dans l’Indo-Pacifique. Enfin, que face aux défis que pose le monde géopolitique moderne, et ses degrés d’instabilités qui assaillent et exigent des alliés de Washington de ne pas être victime des menaces et des défis. La clé, c’est l’élaboration du catalogue des options face au changement important dans la réflexion stratégique depuis 1991.

La superposition de plusieurs dialogues stratégiques au moment où s’accentuent les facteurs d’oppositions dans la grammaire coopérative des décideurs. Quant au récent fait géopolitique russe, remarquons naturellement la même détermination sur la protection des intérêts répartis dans les tensions actuelles qui ne périment pas. Dans l’adresse annuelle à la Nation du chef du Kremlin, Vladimir Poutine le 21 avril défendait sa stratégie d’actions dites « extérieures ».

Tweet du Président russe ([9])

Il y a là cet autre levier de rivalité intervenu le 10 avril sur lequel nous n’insistons pas assez. N’est-il pas intriguant de le constater à l’arrière plan de la compétition sino-américaine qui se joue entre les puissances en place ? Fait déterminant, en particulier pour démontrer des difficultés de Washington à encercler la Chine en trouvant des soutiens là ou ils en manquent. Par exemple sur le dossier ukrainien et le positionnement de plus de 100,000 soldats russes le long de la frontière terrestre avec l’Ukraine et à l’intérieur de la Crimée, en plus des forces navales russes en mer d’Azov. Concernant le cadre de ce déploiement, il est à constater qu’il représente la plus forte mobilisation de troupes depuis l’annexion de la Crimée et l’incursion militaire dans le bassin du Donbass depuis 2014. Il convient aussi de rappeler que cette situation anxiogène compte tenu que la grande base, se trouve dans la région de Louhansk, à 250 kilomètres au nord-est du territoire contrôlé par l’Ukraine. Toujours en référence à ce déploiement, le gouvernement russe a annoncé depuis le renvoi des troupes dans leurs bases d’ici le 1er mai.

L’indispensable contexte de la Chine

Pas chez Xi Jinping, qui a la tête ailleurs comme le montrait son déplacement du 24 mars dans la région du Fujian, en admiration du paysage de la rivière Jiuqu qui traverse la vallée des sommets du mont Wuyi. Sur les traces du célèbre Zhu Xi, grand philosophe et penseur de la civilisation chinoise et ses théories sur la nature ([10]). Si on examine les traits d’images personnels de ce déplacement, c’est également en ce lieu que la pensée stratégique de Xi Jinping se déroule dans ses écrits de l’année 2016. Manœuvre stratégique qu’il conceptualise avec finesse en prenant le soin de l’illustrer par le sentier stratégique du pouvoir chinois dans la série Beautiful China. Une réflexion historique qui rappelle l’importance décisive des facteurs géopolitiques dans la stratégie du peuple chinois. Un texte intitulé « Clear Waters and Green Mountains Are Invaluable Assets » ([11]) et qui révèle le balancement de la confrontation de position où chaque puissance cherche à occuper l’espace géopolitique ou à le réorganiser. 

C’est aussi là que la grande aventure commence, en 1985 et pendant dix-sept ans de sa carrière, que Xi Jinping passera dans cette région du Fujian. Parmi les autres éléments à prendre en considération pour analyser l’importance du regard à porter sur ce contexte, à titre non exhaustif, recensons ici plusieurs faits observables :

  • En premier lieu, que si le 1er mai est un jour chômé dans nos sociétés occidentales, et bien les diplomates chinois n’ont pas chômé en pleine Toussaint chinoise de la fête de Quingming, le 8 avril dernier lors de l’échange téléphonique entre le Ministre des affaires étrangères Wang Yi et son homologue japonais, Toshimitsu Motegi au sujet connu : Taiwan ;
  • Que cette visite de Xi Jinping dans le Fujian du 22 au 25 mars s’est déroulée juste après le sommet sino-américain d’Anchorage du 16 au 19 mars et juste avant qu’on observe le ballet diplomatique pour contrer la diplomatie de diabolisation de Pékin par Washington ;
  • Dans le prolongement du fait précédent, la tournée du chef de la diplomatie chinoise dans sept pays du Moyen-Orient, deux jours en Iran dont le modus operandi a pu « contrarier » Washington. Il est bon d’insister sur l’action conjuguée de la Chine avec sur le parcours de cette tournée, la visite en Serbie du Ministre de la défense, Wei Fenghe, qui rencontrait le Président serbe Aleksandar Vucic le 26 mars, après s’être rendu sur le site de l’ancienne ambassade de la Chine bombardée accidentellement par des bombardiers furtifs B-2 le soir du 7 mai 1999 ;
  • Dans l’intervalle, son retour dans la ville côtière de Xiamen afin de mener des pourparlers avec quatre nations de l’Anase du 31 mars au 1er avril, et enfin avec son homologue sud-coréen, Chung Eui-yong le 3 avril 2021. ([12]) ;
  • D’un point de vue géographique, la ville de Xiamen se trouve à vol d’oiseau, environ 300 kilomètres, à travers le détroit de Taiwan ([13]). Dans une lecture plus stratégique, les liens économiques entre Xiamen et l’île de Quemoy se consolident depuis le dégel des années 2000 avec l’ouverture de liaisons de transport et de commerce, au point que soit abordé le projet de construire un pont et de mettre en place une zone de libre-échange commerciale.

Comme Raymond Aron le constatait dans Paix et Guerre entre les Nations, ces observations attestent de la primauté du politique dans le continuum temporel et géopolitique de souveraineté ([14]). Il est pareillement indispensable de tenir compte de la connotation du récit historique qui, dans la détermination de l’agenda stratégique, l’habille de pied en cap, du rôle ultime d’acteur principal. Décidément, l’angoisse de Xi Jinping est l’avenir de Taiwan parce que l’expérience du passé n’apparait plus applicable. On prête à Xi Jinping une phrase, lors de son second sommet avec Barack Obama, où il citait Abraham Lincoln : « la meilleure façon de prédire le futur est de le façonner » ([15]). Une formule qui se voulait plaisante mais qui appelait à ouvrir un nouveau chapitre historique au sujet de l’île dans les relations Chine et Etats-Unis.

En matière de théorie de puissance, de dynamique historique ou dans ce domaine, le mainstream est formé par la convergence du développement économique et de l’humain en tant que force.

De ce que Henry Adams expliquait dans son ouvrage emblématique, The Education of Henry Adams, que « Man is a force, so is the sun…Man’s function as a force of nature was to assimilate other forces as he assimilated food..» ([16]). Le triomphe de la diplomatie coercitive sur Taiwan est une des traductions possibles de cette transformation de la force. Dans une perspective plus politique, on note que depuis la réforme de la constitution supprimant toute limite au mandat présidentiel de secrétaire général sur le Parti communiste chinois (PCC), nul doute que Taiwan occupe dans la pensée Xi Jinping une place bien particulière et quitte à en dominer les structures internationales existantes. 

Enfin, quelques mots sur la carte mentale des acteurs, qui est assez explicite de la recherche de formuler un nouveau concept de partage du statut de puissance par la lutte entre modèles de civilisation. Comme l’écrivait Clausewitz, si « c’est l’adversaire qui fait la loi de l’autre », le fait que la Chine promeut la perception d’un nouveau rapport de puissance d’égal à égal entre Pékin et Washington donne bien raison à Xi Jinping sur ce seul point. Cependant, si l’on analyse la formulation de ce concept que les Etats-Unis ne valident pas, détaillons-le à l’aide d’un nouveau cadre d’interprétation et d’élaboration de cinq propositions que Wang Yi a livrées lors d’un dialogue virtuel accordé au think tank Council on Foreign Relations, le 23 avril 2021. 

([17]).

Pour finir, et sans quitter le 23 avril mais en le prolongeant, le rappel que ce jour marque le 72ème anniversaire de la création de la marine chinoise. Une puissance navale pour accroître son influence géopolitique dans le vaste projet de parade mondiale qui englobe les intérêts et le contrôle des mers de Chine. De l’art et la manière d’augmenter ses chances, car pour Xi Jinping c’est ça ou sortir de l’Histoire.

La “Relation spéciale”

Venons-en maintenant au chaînon manquant de la stratégie américaine, qui est de comprendre les failles de la politique intérieure chinoise et là, le Japon peut jouer un rôle clé dans ce dialogue direct avec la Chine. Car s’il faut parler avec Pékin, encore faut-il convenir de quoi faut-il parler, et c’est ce qui lie le Japon et les Etats-Unis. La volonté des Américains de former des alliances autour d’une stratégie multilatérale pour opposer un front uni à la Chine, mais qui peut se fragiliser dans un contexte où chacune des puissances revendique sa souveraineté. Or, c’est justement grâce à la force de l’alliance nippo-américaine que les autres alliés viendront s’agréger, comme l’ont montré les thématiques de la déclaration conjointe lors du sommet entre le Premier ministre Suga et le Président Biden du 16 avril 2021 ([18]).

Des mots cette fois-ci employés pour accentuer la nature de la menace identifiée.

C’est dans cet esprit qu’il s’agit d’analyser les contours et les responsabilités accrus de cette alliance pour la faire passer à une alliance qui sous-tende un engagement du Japon intégrant plus d’interopérabilité.

Ou, pour rappeler l’expression de Winston Churchill « special relationship » qui liait les Etats-Unis et l’Angleterre pendant les premières années de la guerre froide ([19]). Sur ce premier point historique, ce discours est essentiel pour sa part de vérité dans son diagnostic. Le texte de cette déclaration, au caractère indéniablement stratégique, a eu de l’écho entre partenaires naturels au sein de la plus ancienne alliance militaire bilatérale du monde depuis le traité de paix de 1648 en Westphalie. De la même manière, l’investissement direct du Japon aux Etats-Unis n’a cessé de croître en particulier dans les chaînes d’approvisionnement, et supplante les investissements étrangers directs (FDI) de la Grande-Bretagne depuis l’année 2020 ([20]).

Un passage en revue des grands points du texte qui remplit une fonction essentielle, et à ce titre actionner le signal d’alarme était indispensable. Mais en mentionnant explicitement l’importance de la paix et de la stabilité de Taiwan, il est utile de voir le rôle moteur du Japon dans la réflexion stratégique au sein de l’alliance nippo-américaine et dans la perspective d’un objectif bien compris. Quel est-il ? Il s’agit de faire preuve de détermination et de vocation stratégique sur la posture que le Japon doit adopter vis-à-vis de la Chine dans un horizon moyen et long terme. Il s’agit également de comprendre pour les politiciens de Nagatacho, aussi bien que tous ceux qui s’intéressent à ces questions, ce qu’ils veulent dire. Ce double objectif nécessite la définition de priorités face à une menace potentielle mais bien réelle pour la protection du statu quo.

Pour ce qui concerne la mention publique de Taiwan, il y a des analogies. Le précédent du 21 novembre 1969 lors du sommet entre le président Richard Nixon et le premier ministre japonais Eisaku Sato, la menace de la Chine communiste sur la république de Chine est à cette époque incontestable ([21]). Parallèlement, intervient le rapprochement des Etats-Unis avec la Chine et la visite d’Henry Kissinger, symbole de la réouverture du dialogue et qui n’aurait pas été rendue possible sans le soutien complet du Japon. Il convient aussi de rappeler la date du 19 février 2005, lors d’une réunion du Comité consultatif sur la sécurité à Washington. La Secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice et le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld s’entretenaient avec le ministre japonais des Affaires étrangères Nobutaka Machimura et le ministre d’État à la défense Yoshinori Ohno ([22]). Pour qui raisonne aujourd’hui sur cet enjeu de Taiwan en termes de stratégie et de sécurité, quatre préalables sont clairs :

  • Raisonner stratégiquement, c’est reconnaître la conjonction d’une opportunité géostratégique, le Japon comme clé de voûte du système militaire américain, et celle de la compétition avec la Chine pour dominer les espaces maritimes et pour définir la Grand Strategy de Washington. Il faut souligner que 52,000 soldats américains sont basés au Japon, nombre le plus important parmi les alliés des Etats-Unis ; le Japon est le seul pays allié qui accueille en permanence le porte-avions nucléaire américain USS Ronald Reagan et son groupe aéronaval ; qu’un tiers des militaires du Corps Expéditionnaire et des Marines Corps sont basés au Japon et représentent la crédibilité des Etats-Unis. Le cas échéant, cette présence permet aux marines de réagir à une situation de crise en réduisant les distances et dispose de la continuité géopolitique et profondeur stratégique en cas de conflit dans la péninsule coré Sans cette force de projection dont le champ d’action s’étend à l’océan Indien, les Etats-Unis ne seraient pas une puissance en Asie !
  • Le paysage sécuritaire en Asie du Nord-Est est en errance stratégique. L’idée de parvenir à intégrer la Chine dans le modèle de gouvernance mondiale a fait faillite. Le point marquant de ce contrepoids est le revirement de la politique étrangère des Etats-Unis du Moyen-Orient vers la zone Indo-Pacifique ;
  • Toute crise marque une rupture dans l’environnement géopolitique patiemment construit. Il n’est pas plus complexe que les précédents, mais il s’agit de l’ambiguïté stratégique que l’alliance nippo-américaine ne maîtrise pas encore. Le rétablissement des relations diplomatiques de Washington avec Pékin en 1979, qui fit basculer toute référence au statu quo de Taiwan à l’arrière-plan jusqu’aux années 2011 et 2012, lorsque les incursions de la marine chinoise des eaux territoriales de Taiwan aux îles Senkaku, a laissé penser en tant que telle à la menace de la représentation de l’ordre régional établi ;
  • La réexamination des positions sur les questions de défense et de sécurité du Japon. La faible distance entre Taiwan et l’île japonaise de Miyagi au sud d’Okinawa (moins de 150 kilomètres), démontre que le facteur géographique en cas de front militaire engagerait de facto l’espace aérien et les eaux territoriales du Japon. C’est à la préparation de ce futur, dans lequel l’aptitude opérationnelle et organisationnelle des forces militaires américaines serait appelée à agir, qui constitue les maître mots.

Imaginer de nouveaux scénarios sur ce point d’affrontement de la compétition sino-américaine impose bien entendu de partir de la réalité, ce qui ne signifie pas que des faits. Le climat de transformation de la perception réaliste est un autre aspect largement entretenu entre Washington et Pékin, où chaque protagoniste vit au rythme des tensions qui alimentent cette compétition, tout en cherchant à éviter une confrontation plus large. Quoi qu’il arrive, le dialogue engagé dans un jeu à somme nulle est permanent entre fermeté et retenue, et laissons répondre les autorités taiwanaises :

([23]).

Le rendez-vous de Pyongyang

Les pourparlers entre Xi Jinping et le leader nord-coréen, Kim Jong Un, du 23 mars dernier, apparaissent comme la résultante du dialogue précédent. La mise en scène des désaccords entre les deux rivaux est emblématique de la volonté de Pékin de prendre le contre-pied des Etats-Unis en menant des rapprochements avec les pays du bloc des sanctions : de la Russie à la Turquie. Comme le rappelle fort justement l’analyse trivialement stratégique d’un objectif commun entre Chinois et Américains sur la dénucléarisation de la Corée du Nord. Mais alors que cette autre menace s’accentue, les derniers essais de missiles balistiques effectués par Pyongyang remontent au 25 mars 2021, et que Washington affûte sa stratégie vis-à-vis de la Corée du Nord, ils savent qu’ils ne peuvent pas compter que sur leurs propres forces. Dès lors la Chine, qui est l’adversaire militaire tout designé, est également le partenaire politique sur ce dossier. Conséquence paradoxale de leur échec à pacifier une péninsule coréenne avec la menace à terme de miner le statu quo de l’arme nucléaire en Asie du Nord-Est.     

Fait important, le Japon et la Grande-Bretagne sont confrontés à la même question sur leurs rôles et organisation de leurs forces maritimes.

Il s’agit de répondre de la façon la plus efficace à l’évolution de leur environnement international, comme à celle d’autonomie stratégique vis-à-vis de leurs alliés, ou de leurs partenaires. Au cours des débats en cours entre les ministres de la défense et les ministres des Affaires étrangères des deux États insulaires, c’est bien les défis auxquels la région de l’Indo-Pacifique fait face qui leur demandent d’intégrer la dimension globale d’une coopération accrue entre Londres et Tokyo. Dans ce domaine, leur complémentarité de puissance maritime pour façonner et non dominer en s’associant étroitement, est propice à la démarche d’une « relation spéciale ». Mais cette relation suppose également que leurs positions communes accompagnent la promesse de Joe Biden de réparer les alliances américaines et d’engager le monde dans son discours inaugural ([24]). Ce mouvement est déjà bien initié. D’où l’importance de la première escale depuis vingt-trois ans du porte-avions HMS Queen Elizabeth de la marine britannique dans le port de Yokohama en mai 2021. Cette escale élève explicitement la capacité militaire (aérienne et navale) de leurs forces à se compléter et à décupler leurs moyens en pleine mer. Dans ce nouveau plan, les alliés et l’US Navy n’agissent plus séparément mais en symbiose.

            Enfin, ultime accélération qui est à craindre en ce début de XXIe siècle, est celle des réalités du rapport de force. L’image globale de la situation de compétition entre deux modèles radicalement opposés et durablement incompatibles. Une opposition dont le centre de gravité se déplace vers les domaines de la confrontation de la politique de balance of power vers les périphéries du statu quo territorial. C’est la remise en cause de ce statut, nous avons en gros quelques années, en ce sens, à penser pour l’ordre international futur où les rapports de puissances seront autres, quels qu’ils soient, à l’ère des révisionistes. Il appartient aux politiques de trouver les cadres adequats pour l’action diplomatique. L’enjeu est mondial, la prise de conscience est là, et la détermination de tous est forte.

Hervé Couraye

[1] Sur ce propos, utile de relire le modèle rationnel utilisé par Russel Hardin au sujet de l’adhésion à un groupe face au recours à la violence lorsque le groupe se sent menaçé, « One for all : the Logic of Group Conflict », Princeton University Press, 1995.

[2] Graham Allison,  « Vers la guerre. L’Amérique et la Chine dans le piège de Thucyclide ? », Ed. Odile Jacob, 2019.

[3] Au sujet des groupes de travail thématiques de la Quad, texte en ligne : Fact Sheet: Quad Summit | The White House

[4] George Kennan, « Long Telegram », 22 février 1946, version disponible en ligne : 116178.pdf (wilsoncenter.org).

[5] Déclaration sur le dialogue trilatéral entre les Etats-Unis, le Japon et la Corée du Sud en matière de sécurité nationale, disponible en ligne : Statement by NSC Spokesperson on the U.S.-Japan-ROK Trilateral National Security Advisors’ Dialogue | U.S. Embassy & Consulate in the Republic of Korea (usembassy.gov).

[6] Pour la version complète du rapport sur la Loi de la concurrence stratégique de 2021 du Sénat américain, lien : DAV21598 (senate.gov).

[7] Propos de Joe Biden « on the Way forward to Afghanistan », 14 avril 2021, Maison blanche, disponible en ligne : Remarks by President Biden on the Way Forward in Afghanistan | The White House.

[8] Tiré des dialogues du Traité  Dell’Arte della guerra, sur les idées exposées sur l’armée et dans les Discours et le Prince, chapitre VII, édition disponible en ligne : Le_Prince (1).pdf.

[9] Disponible en ligne : President of Russiaさん (@KremlinRussia_E) / Twitter.

[10] Dans le contexte de cet article, relire le chapitre X sur la manière de gouverner « Methods of Handling Affairs », Reflections on Things at Hand, The Neo-Confucian Anthology compiled by Chu Hsi and Lu Tsu-Chien, Columbia University Press, New York, 1967, pp. 238-239 et J. Percy Bruce, « Chu Hsi and His Masters », Probsthain & Co Press, Londres, 1922.

[11] Xi Jinping, « The Governance of China », volume II, section Beautiful China, texte du 28 novembre 2016, pp. 425-426, Foreign Languages Press, Beijing, 2020.

[12] Visite successive en Arabie Saoudite, en Turquie, en Iran, aux Emirats arabes unis, à Oman et à Bahreïn, pourparlers successifs avec Singapour, la Malaisie, l’Indonésie et les Philippines. 

[13] Pour information : Distance Taiwan → Xiamen, Fujian, CHN – Trajet aérien, trajet par route, point médian

[14] Raymond Aron, Paix et Guerre entre les Nations, Paris, Calmann-Lévy, 1968.

[15] Texte intégral du discours du Président Xi Jinping, le 22 septembre 2015, The National Committee on U.S.-China Relations, lien du programme du gala : Xi-Jinping-Dinner-Program.pdf (ncuscr.org).

[16] Manuscrit publié à hauteur d’une centaine d’exemplaires par l’auteur et partagé dans son cercle d’amis avant que le livre ne connaisse un succès important et soit publié à titre posthume en 1918. Henry Adams, « The Education of Henry Adams », New York , The Modern Library by Random  House, Inc, pp. 474-475.

[17] Disponible en ligne : Ambassador Deng XijunさんはTwitterを使っています 「#China’s FM #WangYi made a speech at Virtual Dialogue w/ Council on Foreign Relations Friday, suggesting the #US how to view China-US relations. https://t.co/ADsylbO0eF」 / Twitter.

[18] Déclaration commune nippo-américaine « US-Japan Global Partnership for a New Era », 16 avril 2021, disponible en ligne : U.S.- Japan Joint Leaders’ Statement: “U.S. – JAPAN GLOBAL PARTNERSHIP FOR A NEW ERA” | The White House.

[19] Transcription du texte de Winston Churchill, « Iron Curtain Speech », donné à l’université de Westminster dans le Missouri, le 5 mars 1946,  et disponible en ligne : FO371-51624.jpg (2606×2011) (nationalarchives.gov.uk) et/ou : The Sinews of Peace (‘Iron Curtain Speech’) – International Churchill Society (winstonchurchill.org).

[20] Voir le Fact sheet « US Relations with Japan », publié le 21 janvier 2020 par le bureau East Asia and Pacific Affairs de la Maison blanche, disponible en ligne : U.S. Relations With Japan – United States Department of State et l’étude économique sectorielle du Jetro : Japan-U.S. Investment Report | USA – JETRO.

[21] Déclaration commune entre le Président Nixon et le Premier ministre Eisaku Sato, le 21 novembre 1969, Washington D.C, version en ligne : Sato-Nixon – 1969 (ryukyu-okinawa.net) et sur la position japonaise au sujet du statut de Taiwan, la conférence de presse d’Eisaku Sato au Japan National Press Club (JNPC) le 4 octobre 1970, lien : jnpc-b-197005.pdf.

[22] Déclaration commune nippo-américaine disponible sur le site du MOFA : Japan-U.S. Security Consultative Committee (2+2) | Ministry of Foreign Affairs of Japan (mofa.go.jp).

[23] Disponible en ligne : 外交部 Ministry of Foreign Affairs, ROC (Taiwan) 🇹🇼さんはTwitterを使っています 「We welcome the statement by @POTUS & @sugawitter in which they underscore the importance of peace & stability across the Taiwan Strait. #Taiwan🇹🇼 will keep working with the #US🇺🇸, #Japan🇯🇵 & other like-minded partners in forging a free & open #IndoPacific. https://t.co/g2VKp3hPZQ」 / Twitter.

[24] Discours d’investiture du Président Joe Biden, le 20 janvier 2021, au Capitol, Washington D.C, version en ligne : Inaugural Address by President Joseph R. Biden, Jr. | The White House.