La vision économique du Président Macron

Après un effacement médiatique relatif laissant un horizon au Premier ministre, le Chef de l’État a prononcé, dimanche soir, une allocution préalablement qualifiée de solennelle par les services de l’Élysée. Une vingtaine de minutes assez denses mais fort habilement assez floues pour que tout le monde – ou presque – y trouve son compte. Sur le fond politique, le Président nous a montré son art de la triangulation voire son talent pour se raccrocher au modèle du projet attrape-tout cher à un certain François Mitterrand à l’orée des élections législatives de 1978, souligne Jean-Yves Archer.

Économie et confiance

Le Président Macron a lourdement dédié son attention au quelque 60 milliards d’euros d’épargne forcée que le confinement a induit. Sans l’évoquer trop abruptement, il a développé un argumentaire selon lequel l’économie prospère va de pair avec la confiance. Ainsi, il veut juguler le risque d’un choc de demande persistant en stimulant précisément – voir le plan de soutien à l’achat d’automobiles – la consommation. Si cette dernière est effectivement une des clefs de la reprise, le Chef de l’État a largement sous-estimé la portée de la théorie des anticipations rationnelles qui, hic et nunc, rapporte que le corps social légitimement anxieux du retour du chômage de masse déploie une préférence pour l’épargne dite de précaution.

Chômage, uchronie, « jours heureux »

Le soir du 10 mai 1981, l’homme d’État Pierre Mendès-France dînait en compagnie d’amis dont Françoise Giroud qui a rapporté un mot de l’ancien président du Conseil : « Maintenant, çà va tanguer ! ». Si l’on songe que la crise de 2008 a été une bourrasque pour le marché de l’emploi, il faut noter que la récession d’alors n’était « que » de 5,5 % soit la moitié de celle que l’Insee, la Banque de France et autres ont en ligne de mire pour l’année 2020. Il est par conséquent illusoire – compte-tenu de la structure de l’emploi en France – de limiter l’impact de la hausse du chômage à 0,8 million de personnes comme persiste à le proclamer le ministre Le Maire.

Rappelons à bon escient que Laurence Boone, économiste en chef de l’OCDE, a évoqué – il y a moins de dix jours – deux possibilité pour la France : une récession de 11 % ou une récession stricte de – 14 %.

Si l’on prend le soin, à valeur d’uchronie, de concevoir une récession reconstituée à hauteur de – 11  % en 2008, on voit bien que les compteurs s’affolent pour reprendre un terme de Philippe Aghion, professeur au Collège de France, dont il n’est pas indifférent de noter qu’il tient désormais un discours empli de distanciation fondamentale à l’égard des choix de politique économique d’Emmanuel Macron.

Considérant la violence à venir sur le marché de l’emploi, on a franchement du mal à adhérer à l’expression – réitérée – du Président quant à la survenue des « jours heureux ». Au mieux elle relève de l’incongru et au pire d’une mauvaise illustration de la méthode Coué.

Le vent mauvais de la crise est devant nous, le nier est autant stérile que dérisoire.

A la mi-octobre, plus d’un million de travailleurs alors privés d’emploi et victimes des coups d’éperons de la récession se souviendront de cette soirée de printemps où un jeune président – planté devant l’agréable espace de verdure – leur aura asséné un discours lénifiant. On ne s’attendait pas à voir Churchill mais on a eu l’hologramme intellectuel d’Harold Wilson.

Trianguler à la mode du carré SCVD

Le Chef de l’État est avant tout dans l’optique de sa future candidature à l’élection présidentielle et le volet économique de son allocution le démontre clairement. En prenant quelques mots-clefs habilement logés en deuxième partie de prise de parole, il a suinté l’ambition comme un juge avait « suinté la haine » pour reprendre une interjection fameuse et cruelle de Danielle Mitterrand.

Pour les admirateurs de Nicolas Sarkozy, il a fait mention du « travailler plus » tout en se gardant bien de préciser le contenu de cette notion. Certains y verront une remise en cause des 35 heures, d’autres y verront un plan ambitieux pour des heures supplémentaires afin de tenir le choc – inégalement sectoriel – de la reprise. Bref du grand art : suggérer sans expliciter pour ne pas trop s’engager. Le « S » de la triangulation était là, le premier côté du carré aussi.

Produire plus, aller vers une France plus indépendante et souveraine ont été des passages terriblement simples à énoncer mais au total politiquement amphigouriques. Pour être courtois, n’y voyons que le « C » de Chevènement et de ses thèses bien connues sur l’indépendance et le rayonnement de la France. Mais pour demeurer lucide, on ne peut que constater que cette frange du discours économique du Chef de l’État établit une sorte de viaduc subliminal entre Belfort et le parc de Montretout cher à l’enfance de Marine Le Pen. Il y a eu emprunts sémantiques et quête de connivence avérée avec les nationalistes : c’est incontestable autant que porteur d’un syllogisme aux contours risqués pour les jours heureux de notre démocratie représentative.

Après le « S » et le « C », le président Macron ne pouvait se dispenser d’une sorte de coup d’encensoir à destination des Verts. L’auditoire a dû subir la traditionnelle saillie décrivant un monde plus beau, plus sain et plus libre.

Ce troisième côté du carré, le « V », aura forcément trouvé l’acquiescement du public à défaut d’avoir capté, par manque de densité intrinsèque, son attention « franche et massive » comme disait le Général de Gaulle.

Attaché à une posture d’apparence méta-partisane, Emmanuel Macron a ensuite – ici et maintenant – eu des références empruntées à Jacques Delors. Sur le mode du Père de la Nation et de l’humanisme social-démocrate, il nous a dit que la reprise dépendait de nous et qu’il fallait se lancer. Ce « D » à valeur de dernier côté du carré de l’art triangulatoire aurait dû être raccroché à une notion chère au Club « Échange et Projets » (https://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1981_num_22_2_3419) : celle de la « révolution du temps choisi ».

José Bidegain, Antoine Riboud ont été des porteurs de vista et ils ont su détecter que le monde du travail allait changer.

La crise et l’épreuve du confinement ont bel et bien modifié notre rapport au travail. Lassés des usants trajets domicile-travail et de la congestion des métropoles, il est net que le télétravail ne sera plus marginal. De même, notre rapport à la consommation semble avoir été modifié.

Dire « travailler plus » sans ouvrir la fenêtre du télétravail et du temps choisi traduit une sérieuse carence d’énoncé.

L’allocution solennelle n’a pas rejoint les préceptes de Cicéron. Loin de là.

Pour mémoire : l’orateur se doit « de gagner la faveur de celui qui l’écoute, surtout d’exciter en lui de telles émotions qu’au lieu de suivre le jugement et la raison, il cède à l’entraînement de la passion et au trouble de son âme ». (Cicéron, II 1966 : 178).

Au demeurant, le fait qu’il y ait eu une évaporation de plus de 12 millions d’auditeurs (23 millions ont suivi cette allocution contre 36 précédemment) rapporte que bien des Français avaient anticipé, de manière ultra-rationnelle, la portée contenue de l’argumentaire présidentiel.

Ne pas disposer de l’arme de la passion à la veille d’un sérieux orage n’est pas gage d’un succès politique par-delà d’hypothétiques résultats économiques. Un certain Monsieur Jospin peut en attester.

Jean-Yves Archer
Economiste et membre de la Société d’Economie Politique

Photo : Frédéric Legrand – COMEO/Shutterstock