Le dernier livre de Bernard-Henri Lévy : une leçon d’indépendance d’esprit et de salubrité intellectuelle à méditer

A l’occasion de la parution du dernier livre de Bernard-Henri Lévy Ce virus qui rend fou, Mathieu Creson livre une réflexion sur l’action des politiques et ses dérives à l’heure de la Covid-19. 

« Un vent de folie a soufflé sur la planète ». C’est ce que constate et déplore à la fois Bernard-Henri Lévy dans le pamphlet qu’il vient de faire paraître, intitulé Ce virus qui rend fou (Paris, Grasset, 2020). Plus qu’un cri de colère et d’indignation, ce livre est en réalité un appel à la vigilance lancé en direction de ses contemporains, afin que les mesures sanitaires prises pour combattre la Covid-19 ne puissent en venir à outrepasser le strict cadre d’un état d’exception transitoire. Plus qu’un livre d’humeur, il faut y voir une mise en garde contre la sinistre perspective de voir s’installer dans nos sociétés de mauvaises habitudes susceptibles de perdurer très longtemps. Bernard-Henri Lévy signe donc ici un livre d’une centaine de pages qui a avant tout vocation à secouer l’inertie de ses contemporains afin qu’ils se ressaisissent face au « préoccupant recul du goût de la liberté », comme le dit justement Mathieu Laine1.

Bref retour sur la période mars, avril, mai 2020 ou l’émergence subite d’un « désir mimétique » du confinement à l’échelle planétaire

L’extraordinaire docilité avec laquelle nous aurons accepté les mesures sanitaires de ces derniers mois – à commencer par le confinement aveugle, décrété initialement en France le 16 mars 2020 pour au moins 15 jours… et qui aura finalement duré quasiment deux mois – frappera peut-être un jour les historiens futurs qui entreprendront d’examiner les réactions qui furent les nôtres durant la crise de la Covid-19. Car si noble qu’en fût le but – empêcher que nos services de réanimation ne fussent débordés, afin de pouvoir sauver le plus de vies possible -, le confinement aveugle – à distinguer du confinement sélectif, ne concernant que les personnes testées positives au coronavirus – n’en aura pas moins représenté une solution extrême et éminemment lourde de conséquences, non seulement sur le plan économique, mais même sur le plan sanitaire2

Sidérante fut déjà l’extrême rapidité avec laquelle les pays occidentaux ont, les uns après les autres, tel un véritable jeu de dominos, décrété le confinement généralisé (9 mars en Italie, 14 mars en Espagne, 16 mars en France, 19 mars en Californie, 20 mars dans l’État de New York, etc.), alors même que l’on ne savait pas avec certitude si c’était bien la solution qu’il convenait de mettre en place3. C’est, nous dit Bernard-Henri Lévy, comme si le monde avait « fait carême », comme s’il « s’était mis en apnée » face à l’épidémie de peur qui l’avait gagné d’un bout à l’autre.

« Il y a eu une sorte de mondialisation de la peur », écrit-il ; « une épidémie de terreur s’est abattue sur le monde, [ce qui] ne s’était jamais produit. Il y avait là quelque chose à la fois de déraisonnable et d’effrayant4 ».

Ainsi, pour BHL, le vrai phénomène nouveau aura moins été le virus lui-même – il nous rappelle à cet égard les précédents de la « grippe asiatique » de 1957-1958 et de la « grippe de Hong-Kong de 1968-1969 – que le climat de psychose collective à l’échelle internationale qui en aura découlé.

Quelques pays avaient pourtant semblé initialement résister à cette déferlante mondialisée du confinement imposé, tels que le Royaume-Uni et les Pays-Bas, qui avaient un temps parié sur la stratégie de l’ « immunité collective », avant de devoir faire marche arrière. En définitive, seule la Suède aura choisi en Europe de ne pas contraindre sa population à un confinement aveugle, se contentant d’encourager celle-ci à la responsabilité et au civisme, ainsi qu’au respect des « gestes barrières »5– termes, il faut bien le dire, hideux, continuellement ressassés, et qui, au même titre que la « distanciation sociale », horripile BHL en tant que signes langagiers reflétant la tendance grandissante à vouloir se barricader à tout prix, à vouloir se replier sur soi coûte que coûte au nom d’impératifs d’ordre sanitaire. On se plait ainsi à demander si, durant cette période de quelques jours seulement où tout s’est accéléré à un rythme inouï, les dirigeants des pays occidentaux n’auront pas finalement cédé au choix du confinement strict et autoritaire, de peur qu’on ne leur reprochât par la suite leur manque de célérité et leur « irresponsabilité » face à l’urgence sanitaire6. Peut-être René Girard (que cite également BHL dans son livre) et son concept de « désir mimétique » offrent-t-il l’une des clefs de l’énigme que constitue « cette extraordinaire soumission mondiale à un événement […] tragique mais nullement sans précédent » (p. 13).

Le choix du confinement par un grand nombre de pays de par le monde peut peut-être se comprendre d’autant plus aisément que nous avons tendance à vouer, dans nos sociétés prétendument « libérales », un véritable culte à l’État, autorité dont, surtout en France, on attend à peu près tout, depuis la relance de la croissance et la baisse du chômage jusqu’à la prise en charge de la santé et au paiement des retraites, en passant par l’enseignement supérieur et la gestion des « services publics ». Or les sociétés sur-étatisées tendent aussi à être des sociétés de déresponsabilisation, et si l’on veut donc encourager à bon droit le développement du sens des responsabilités à travers la société tout entière (lequel sens des responsabilités inclut la capacité de prévoir certains risques et dangers du futur), il convient alors peut-être de ne pas tout exiger de l’État seul et de faire un peu plus confiance aux acteurs privés de la société civile. Pour ma part, je l’ai dit et redit, la vraie responsabilité eût déjà consisté à tenter de prévoir – chose qu’il est certes toujours facile de dire après coup, une fois le malheur survenu, mais chose qu’avait pourtant faite Didier Raoult, en alertant l’opinion et les autorités, dès les années 2000, sur le « désastre considérable » susceptible d’être occasionné par un virus respiratoire touchant la France7, et en plaidant en conséquence pour la création d’ « infectiopôles » au sein des hôpitaux.

« Ravis de la crèche confinés » et servitude volontaire

Sans aller jusqu’à soutenir que l’on n’aurait pas dû opter pour le confinement généralisé, BHL n’en voit pas moins, dans le mot même de « confinement », « un mot qui sent mauvais », un  mot qui, ajoute-t-il, « sent le miasme ». Car c’est bien un sentiment de rejet viscéral, de profond dégoût jusqu’à la nausée de l’adhésion servile au confinement – que certains, je l’ai entendu de mes propres oreilles, ont été jusqu’à qualifier dans leur cas de « doux » et d’ « agréable » – qui a entre autres poussé Bernard-Henri Lévy à écrire ce livre. Disons-le clairement : nous avons fait preuve durant la crise de la Covid-19 d’une extraordinaire « servitude volontaire », et s’il y avait un ouvrage que nous devrions peut-être relire en priorité aujourd’hui, ce serait sûrement le Discours sur la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie, que Bernard-Henri Lévy cite d’ailleurs dans son livre.

Aucune cause, si grande fût-elle en elle-même, ne devrait en effet pouvoir s’accompagner d’une érosion de la vigilance des individus vis-à-vis d’un État qui lui ôte ou qui envisage de lui ôter certaines de ses libertés fondamentales, quand bien même ces privations de libertés ne seraient que « provisoires ».

On m’a dit qu’en Californie, État qui a pourtant été confiné, la mise en place d’un hypothétique système d’ « attestations dérogatoires de déplacements » comparable à celui qui a été appliqué en France aurait très certainement donné lieu à des mouvements de révolte dans la population ; en France, pays dont les habitants ont pourtant pu être qualifiés de « Gaulois réfractaires au changement », ces contestations ne semblent guère avoir eu lieu : tout au contraire, et c’est ce qui est le plus inquiétant, il semble même que plus de Français qu’on ne le pense ont en réalité « aimé » le confinement, allant jusqu’à s’adresser réciproquement des vœux de « bonne continuation de confinement », comme le rappelle BHL, et ce pour toutes sortes de raisons : les écolo-gauchistes biberonnés à la thèse du réchauffement climatique causé forcément par l’homme ont ainsi eu le sentiment de pouvoir s’émerveiller à nouveau devant un monde revenu à l’état de nature, purifié de la souillure que représente selon eux la civilisation ; les anti-mondialistes et les anticapitalistes y ont vu l’occasion inespérée de « faire une pause » dans la marche de la civilisation et libérale et mondialisée, appelant même de leurs propres vœux à l’émergence d’un « monde d’après », qui serait notamment un monde de la « décroissance », de la « démondialisation » et de la relocalisation. Quant aux populistes de droite, qui ont toujours autant abhorré la mondialisation capitaliste que les socialistes, le rétablissement autoritaire des frontières ne pouvait que les réjouir, leur donnant ainsi l’illusion d’être enfin à nouveau « chez eux », et d’avoir recouvré le contrôle du sacro-saint État-nation, désormais soustrait à l’abomination libérale. D’autres encore, répétant inlassablement la phrase de Pascal « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre », insistaient sur le caractère prétendument salutaire du « retour sur soi » que permettait le confinement, loin du tohu-bohu de la vie quotidienne et ordinaire.

Or, comme le dit très justement Bernard-Henri Lévy, nous oublions, lorsque nous rapportons cette citation de Pascal, que l’expérience de la vie solitaire et sans divertissement auquel l’auteur des Pensées faisait référence était une véritable ascèse… et non une occasion, comme le dit encore BHL, pour s’essayer à de nouvelles recettes de cuisine « instagrammables » ou pour faire de la pâte à modeler. Ainsi voyons-nous poindre, comme l’a justement souligné la romancière et journaliste Solange Bied-Charreton (Valeurs actuelles, 23 juillet-29 juillet 2020), une autre influence qui s’est exercée ici sur Bernard-Henri Lévy : celle de Philippe Muray. En effet, l’illuminé du confinement qui a trouvé dans ce dernier la source d’un nouveau ravissement existentiel, n’est-il pas finalement le nouvel avatar l’homo festivus décrit et raillé par Muray ? J’ajouterai ceci à ce que dit Bernard-Henri Lévy : certes, il y a eu durant ce confinement des gens qui ont prétendu qu’il y avait là une occasion pour « revenir pleinement à soi » ; mais les apôtres du tout-solidaire et du tout-collectif n’étaient pas en reste : n’était-il pas en effet « merveilleux » de pouvoir se parler entre voisins d’une fenêtre à l’autre ? D’organiser des apéros virtuels via Skype ou Zoom ? De communier tous ensemble, d’une seule et même voix, à 20h au balcon ? (C’est, du reste, le rêve de tout dirigeant politique que de parvenir à transformer l’ensemble des individus d’une société en ce vaste « individu collectif » qu’est la foule, pour recourir à la fameuse définition qu’en donne Maupassant. Il n’est d’ailleurs pas impossible que nous nous soyons mués en « foule psychologique », comme le dit Gustave Le Bon dans sa Psychologie des foules, autre ouvrage qui, avec le Discours sur la servitude volontaire de La Boétie, semble pouvoir nous fournir des éléments clef en réponse au mystère que constitue le comportement que nous avons adopté durant la crise sanitaire.)

Bernard-Henri Lévy qualifie ainsi ceux qui ont aimé cette période, pourtant si étrange et lugubre, allant de mars à mai 2020, d’ « émerveillés du confinement », de « confits du confinement » (ne se sont-ils pas montrés en effet confits en dévotion vis-à-vis du confinement ?), ou encore de « ravis de la crèche confinés ».

(Il faut lire à cet égard en particulier le chapitre 3 du livre, intitulé « le confinement délicieux ».) Pourquoi ces derniers ont-ils paradoxalement été si nombreux ? Pourquoi si peu de voix discordantes ont-elles été émises durant au moins deux bons mois ? Il y a eu, certes, des voix, et même un bon nombre de voix qui se sont exprimées pour dire leurs craintes : celle de voir par exemple le confinement durer plus longtemps qu’il ne le fallait, d’où les appels à l’accélération du « déconfinement » qui ont pu être lancés avec raison8. Mais pourquoi ces points de vue semblent-ils avoir été somme toute assez minoritaires ? Pourquoi avons-nous à ce point « aimé » le confinement ? Comme l’a dit BHL à propos des masques – « il faut les porter, mais en râlant » -, il fallait peut-être se confiner – ce que nous avons tous dû faire -, mais il fallait le faire aussi « en râlant », en faisant comprendre au pouvoir en place que la vigilance des individus eu égard au respect de leurs droits ne serait pas entamée sous le prétexte de devoir conduire une politique sanitaire d’urgence qui justifierait l’adoption de mesures liberticides. Insistons avec Bernard-Henri Lévy sur le fait que nous avons eu raison d’acclamer les soignants, ainsi que toutes celles et ceux qui ont aussi été en première ligne et qui ont permis au pays de fonctionner tant bien que mal compte tenu des circonstances (caissiers, chauffeurs-livreurs, éboueurs, etc.).

Or la gratitude que nous leur devons à coup sûr ne doit pas pour autant nous conduire à abdiquer toute vigilance et tout sens critique vis-à-vis des autorités politiques, qui restent comptables de leurs actions devant les citoyens.   

Biopouvoir et animalisation des êtres humains

On redoute par ailleurs, au moins depuis le philosophe Michel Foucault – que Bernard-Henri Lévy cite plusieurs fois dans son livre – l’avènement d’un « biopouvoir », dont le risque serait qu’il en vienne à s’assurer la mainmise sur le fonctionnement de nos sociétés au nom d’un idéal de santé publique9« >https://laregledujeu.org/2020/04/03/35862/les-dangers-du-pouvoir-medical-chronique-du-coronavirus-2/]. Or ce qui avait pu être redouté dans le passé, argue Bernard-Henri Lévy, a failli ici se produire dans la réalité. Dans un article intitulé « Le fantôme de l’ordre retrouvé surgit », paru dans Le Point le 19 mars 2020, le philosophe Peter Sloterdijk insistait lui aussi sur le risque de l’avènement d’une « sécurocratie » déguisée en « médicocratie », un biopouvoir dont il est d’autant plus difficile d’en dénoncer les éventuels méfaits qu’il prétend œuvrer en faveur du « bien » sanitaire. 

Dans le droit fil de Foucault, Bernard-Henri Lévy insiste sur le fait que nous ne devons pas accepter de voir le « vieux contrat social » être remplacé par un « nouveau contrat vital » (l’individu renonçant à une partie de ses libertés, en échange de quoi l’État lui promet la santé). Tout en rendant hommage comme on l’a dit aux médecins qui étaient sur le terrain, et qui ont pris des risques pour venir en aide aux malades et les soigner, BHL s’en prend aussi avec force aux médecins des conseils scientifiques qui « venaient vider leurs querelles et arbitrer leurs débats sur les plateaux de télévision ». Pour BHL, les experts et les mandarins, adeptes des plateaux de télévision sur lesquels on les aura vus défiler à longueur de journée, s’en sont pris injustement à Didier Raoult, de même qu’ils ont contribué à créer un climat malsain de peur panique au sein de la société10. « Le spectacle qu’ont donné les médecins à cette occasion », soutient Bernard-Henri Lévy, « ce tintamarre, cette chamaillerie, cette pétarade […] à la table du roi, c’était l’illustration du pire sur les exagérations du pouvoir médical11 ».

Je nuancerai ici peut-être quelque peu ce dernier point : si on a tant vu les mandarins à la télévision pendant trois mois ou plus, c’est aussi et surtout parce que c’est nous – j’entends les médias en général, mais aussi nous tous sur les réseaux sociaux – qui avons accepté de leur donner autant la parole ou de la relayer à ce point, c’est aussi parce que c’est nous qui avons choisi de les solliciter à un tel degré. Peut-être nous appartenait-il de trouver un meilleur équilibre, notamment sur les plateaux de télévision, entre, par exemple, médecins, économistes, politologues, etc., de façon à pouvoir tenter de répondre aux problèmes engendrés par la Covid-19 sous une pluralité d’angles, et non sous le seul angle médico-sanitaire, pour essentiel qu’il fût. Certes, il fallait bien évidemment tirer profit de l’avancement de notre médecine afin de tenter de limiter autant que possible le nombre de morts. Les experts médicaux devaient bien entendu se voir accorder une place de choix dans les relais médiatiques, mais peut-être était-il de notre responsabilité de ne pas non plus leur accorder un quasi-monopole de la parole publique. C’est ce qui fait que la logique du tout-sanitaire l’a emporté de très loin sur les autres discours, et notamment sur le discours économique.

Or, comme le souligne avec justesse BHL, l’opposition santé/économie est en réalité une fausse opposition. Comment espérer en effet assurer la santé dans la pauvreté et la misère ?

Qui plus est, la doctrine qui a dominé une large part du débat public pour BHL, c’est l’ « hygiénisme ». L’hygiénisme, ajoute-t-il, n’est pas l’hygiène, laquelle est, quant à elle, souhaitable. Certes, comme il l’écrit dans son livre, l’hygiénisme a pu engendrer des résultats remarquables par le passé, ainsi dans le domaine de l’urbanisme, lorsque la ville de Paris fut assainie au XIXe siècle (p. 26). L’hygiénisme devient en revanche une doctrine malfaisante lorsqu’il se transforme en véritable dogme obsessionnel (p. 27), lorsqu’il devient le nouveau référent à l’aune duquel tout tend désormais à se décider. L’hygiénisme devient mauvais dès lors que « la volonté de guérir devient le paradigme de l’action politique ».

En outre, l’hygiénisme pourfendu par BHL implique une conception de la vie humaine et des êtres humains tout aussi vivement critiquée par lui : l’idée selon laquelle les êtres humains ne seraient que simples « paquets de matière ». L’application grandissante de la doctrine hygiéniste constitue pour BHL le signe de l’avènement de l’ « animalisation de la vie », tendance qui considère que « la vie n’est que la vie ». Or la vie, ainsi que le rappelle BHL, ce n’est pas qu’un « paquet de matière », ce n’est pas comme il le dit le « silence des organes » (Paul Valéry), c’est aussi un supplément d’âme, c’est aussi la culture et la civilisation. BHL convoque ici le théoricien de la fin de l’histoire et commentateur de Hegel, Alexandre Kojève, lequel avait décrit selon BHL le stade d’animalisation de la vie humaine dans lequel nous serions entré, c’est-à-dire un stade où, réduits à nos besoins vitaux essentiels, nous serions désormais nourris et soignés, à défaut d’être libres. BHL esquisse ici quelques-uns des traits de ce qui serait une véritable « dystopie » de type orwellien, où attestations de sortie vous donneraient le droit de promener votre animal de compagnie entre telle et telle heure (rappelons-nous que durant le confinement, le joggeur en région parisienne n’avait pas la possibilité de sortir de chez lui pour courir entre 10h et 19h…), où des caméras permettraient de s’assurer que tout le monde porte bien le masque dans les magasins, et où des labradors viendraient renifler les porteurs de Covid-19 dans les espaces publics. BHL redoute ainsi la survenue d’un « monde de maîtres-chiens où nos maîtres seraient des chiens et nous traiteraient comme des chiens » ; un monde qui serait également réduit, ajoute-t-il, au gel hydroalcoolique et à Netflix…

Au-delà de ce dernier livre de Bernard-Henri Lévy, hâtons-nous donc de lire ou relire le Discours sur la servitude volontaire de La Boétie, qui nous dit certainement quelque chose de nous-mêmes et de la manière dont nous nous serons comportés durant la crise de la Covid-19. Jean-François Revel parlait quant à lui d’une « tentation totalitaire » qui sommeille en chacun de nous, prête à refaire surface à la moindre folie collective.

Ce désir de soumission à la tyrannie a toujours été, et reste une énigme politique et philosophique.

On trouvera sûrement quelques éléments précieux d’explication dans le texte de La Boétie, mais aussi dans certains écrits de Henry David Thoreau (1817-1862) et Lysander Spooner (1808-1887), deux penseurs qui, à l’instar de La Boétie, se sont interrogés sur les mécanismes de l’obéissance et de la soumission au pouvoir.

Matthieu Creson
Enseignant, chercheur (en histoire de l’art), diplômé en lettres, en philosophie et en commerce

  1. https://www.lesechos.fr/idees-debats/livres/bhl-ce-livre-qui-reveille-les-consciences-1210620
  2. De très nombreux articles ont été écrits sur ce sujet. Je renverrai ici à l’un de mes textes précédents : https://www.revuepolitique.fr/crise-du-covid-19-incoherences-et-mefaits-dune-strategie-erratique-ou-quand-le-politique-empiete-indument-sur-le-medical/
  3. Certains ont dit et répété que c’était là la seule solution, vu la pénurie de tests, de masques, etc.  En tout état de cause, nous avons fait collectivement le choix d’un véritable saut dans l’inconnu, comportement dont on peut aisément imaginer qu’il ne manquera pas d’intriguer les historiens des générations à venir qui se pencheront sur notre époque. Sur l’alternative entre stratégie de confinement et stratégie de dépistage, voir par exemple mon article sur https://fr.irefeurope.org/Publications/Articles/article/Aurions-nous-pu-agir-differemment-Ce-que-revelent-les-strategies-de-lutte-contre-le-Covid-19.
  4. https://www.youtube.com/watch?v=Cy1kpKbpz3I
  5. Les universités ont toutefois été fermées et les rassemblements de plus de 500 personnes, puis de plus de 50 personnes ont été interdits – https://www.lefigaro.fr/flash-actu/la-suede-se-resigne-a-interdire-les-rassemblements-de-50-personnes-20200327
  6. https://www.lesechos.fr/monde/europe/conoravirus-la-suede-fait-cavalier-seul-1190725
  7. https://www.youtube.com/watch?v=7Z0l5g5s5sk
  8. Voir parmi bien d’autres exemples la chronique de Nicolas Baverez dans Le Figaro du 19 avril 2020 :  https://www.lefigaro.fr/vox/societe/nicolas-baverez-le-deconfinement-une-urgence-nationale-20200419
  9. https://www.youtube.com/watch?v=b3Y9QcjjC3s
  10. https://www.youtube.com/watch?v=Cy1kpKbpz3I