Ruralité : stop ou encore

Souvent négligée, mal considérée, la ruralité présente toutefois un potentiel considérable qui, sans politiques ambitieuses et sans investissements, risque de dépérir. L’effondrement du monde rural fragiliserait également l’unité du pays tout entier. Le mouvement des « gilets jaunes » a, entre autres, provoqué une prise de conscience des réalités rurales dans les dynamiques territoriales.

Yves Krattinger, président du Conseil départemental de la Haute-Saône et Emmanuel Faivre, docteur en géographie et aménagement du territoire, directeur général des Services du département de la Haute-Saône, en tant qu’acteurs et analystes, ont une approche pragmatique qui intègre les travaux antérieurs enrichis par leur propre expérience de terrain. Ils soulignent l’enjeu de la ruralité dans les politiques publiques, réaffirment la nécessité de concevoir et mener des politiques ambitieuses, en s’appuyant sur la décentralisation comme « électrochoc » pour préparer des changements profonds à travers un bouquet de mesures.

Les auteurs posent pour commencer un diagnostic clair, lucide, sans concession sur la ruralité plurielle et pointent les stéréotypes qui ont longtemps miné l’action.

La première des « quatre pathologies » dont souffre le monde rural est bel et bien son « gommage des statistiques et cartographie nationale au service de l’idéologie urbaine dominante » preuve à l’appui donnée par les auteurs le dernier recensement de l’Insee livré fin 2018. En effet, « Le monde rural, cette « France périphérique » décrite par le géographe Christophe Guilluy, a beaucoup de mal à émerger sur les cartes et se retrouve régulièrement caricaturé par les statistiques. La nomenclature même employée par l’Insee fait état de « communes isolées en dehors des pôles urbains », menant à une représentation tronquée du monde rural, au service d’une idéologie urbaine dominante ».

La deuxième pathologie est « la vision nostalgique de la vie rurale qui bloque bien souvent son évolution ». Il faut construire deux communautés complémentaires : la villageoise, centrée sur le lien humain qui maintient la démocratie locale et la proximité des élus et une intercommunalité renforcée, avec une gestion efficace des équipements et du personnel.

Troisième pathologie : la ruralité qui subit de plein fouet l’accroissement des inégalités territoriales et sociales, souvent à l’écart des profits générés par les mutations économiques et des centres de décision. Ces inégalités se traduisent entre territoires et par prolongement entre collectivités territoriales mais aussi au sein même des entreprises de plus en plus mondialisées.

La quatrième pathologie est la persistance d’un déficit structurel de hautes qualifications de la jeunesse du monde rural, résultat du désengagement fort de l’État depuis trente ans et de l’exode rural des personnes qualifiées.

« L’ éléctrochoc » conseillé n’est ni un programme de développement ni un plan Marshall ou un Grenelle pour l’avenir du monde rural, précisent les auteurs, mais une approche pragmatique loin des effets d’annonce. Pour relever les multiples défis, ils proposent des mesures thématiques réalisables rapidement avec un fort effet de levier : emploi, numérique, éducation, santé, mobilisation des professions médicales, mobilité (covoiturge) en priorisant trois secteurs d’activité : l’habitat privé, l’agriculture et la gestion de l’eau, la transition énergétique, etc. L’objectif est de créer les conditions de profonds changements et d’envoyer des signaux positifs aux acteurs et aux populations de ces espaces ruraux éprouvant souvent un sentiment de délaissement.

À travers ces mesures, les auteurs présentent le devenir du monde rural comme un investissement d’avenir pour le pays, au même titre que les métropoles. « S’il ne faut pas opposer urbain et rural, l’État par l’absence de réflexion étayée sur le monde rural nourrit cette opposition. C’est ainsi que le ressentent de plus en plus les acteurs ruraux » soulignent les auteurs.

Ruralité : stop ou encore
Yves Krattinger et Emmanuel Faivre
Atlande, 2019
224 p. – 15 €

Katia Salamé-Hardy