Du fait de la conjoncture favorable de 2021 et de nouvelles dépenses régulièrement annoncées par le Chef de l’État postérieurement au PLF 2022, le Gouvernement a été contraint d’élaborer un deuxième PLFR 2021 et une révision des PLF et PLFSS pour 2022.
Le HCFP a été saisi au sujet de ces nouveaux textes et a rendu un Avis en date du 29 octobre 2021, publié le 3 novembre courant. Cet avis est très explicite quant à la vulnérabilité financière de la France, qu’il s’agisse du déficit public ou du fléchage des surcroîts de recettes tirées de la croissance.
Avec des centaines de milliards injectés dans l’économie, parfois sans contrôle sérieux (voir les fraudes d’ores et déjà détectées pour ce qui concerne le chômage total partiel et en attendant un examen minutieux ultérieur de la Cour des comptes), la France présente des faiblesses structurelles que de nombreux économistes, dont Christian Saint-Étienne, retracent à l’envi. Si nous n’étions pas en état de vulnérabilité nationale, nous n’aurions pas un commerce extérieur significativement dégradé qui atteste de notre vive propension à importer et de nos carences à l’export.
La France de la production souffre tandis que celle de l’assemblage surnage
Nos dirigeants ont copieusement opté pour une voie keynésienne qui est, à ce stade, moins contra-cyclique qu’envisagée depuis Bercy. La preuve, notre croissance anticipée de 2021 (6,25% confirmés par le HCFP) ne permettra pas de retrouver notre niveau d’avant-crise, car il est impératif d’inclure dans cette comparaison interannuelle de taux de croissance l’essor de la dette publique annonciatrice d’une pression fiscale accrue à moyen terme, qui ne manquera pas d’altérer la croissance future. Il est franchement scolaire de loucher sur le rapport entre 2019 et 2021 sans intégrer dans le raisonnement que le pays considéré a plus de 16 points de PIB d’endettement supplémentaire sur l’intervalle temporel considéré.
Selon notre analyse, la volatilité de l’économie qui se déroule en ce moment sous notre regard collectif et vigilant est trop absente de l’avis du HCFP, qui est trop peu disert sur le phénomène de l’inflation qui ne va pas parcourir une bosse (idée d’un phénomène temporaire) mais s’inscrire dans la durée.
Dans de nombreux secteurs, la reprise est inégale et forme la lettre “K” tant certaines activités peinent à se rétablir après le black-out corrélé au Covid. Inflation durable et significative ? “Le HCFP estime que la prévision d’inflation pour 2022, inchangée en dépit de la hausse des prix de l’énergie et de la nette amélioration du marché du travail semble en revanche trop basse.”
Les maintiens omnisectoriels des pénuries de nombreux intrants et différés de commandes (difficiles à détecter dans l’appareil statistique), reprise en “K” représentent une séquence de “gamechangers”. Songeons que Stellantis (Fiat/PSA) est en retrait de 300.000 véhicules non produits faute de composants en 2021, ce qui ouvre une porte intellectuellement logique : et si le quatrième trimestre était déceptif ?
Objectivement, des goulets d’étranglement vont altérer d’ici à la fin de l’année les performances occidentales.
Pour réponse, assez insolite, d’aucuns s’accrochent à la notion d’acquis de croissance sans se soucier d’un fait simple : en 2022, la France risque fort de connaître un taux de croissance de la moitié de celui de 2021, soit 3,2% et non 4,0% comme l’indique statiquement le Gouvernement.
Il est assez regrettable que le HCFP n’ait pas engagé une discussion analytique quant à cette prévision de croissance. Son texte est prudent mais ne s’inscrit pas en dynamique là où des instituts ont déjà anticipé une amorce de la spirale salaires/prix et un risque de déconvenue d’activité : “la demande des entreprises qui faiblit” (Rexecode). Les signaux de reprise épidémique (univers scolaire et autres) vont accompagner un tassement de l’expansion de la consommation des ménages qui vivent la réalité crue de la vie chère.
2022 verra la croissance se replier, surtout si se produit un effet d’éviction (crowding-out) en liaison avec un resserrement des montants injectés dans la zone €uro par la BCE.
Pour vous soumettre ma formulation, je pense que nous allons rapidement passer du “whatever it takes” du président Draghi au “whatever it will may” pour éviter un découplage entre la FED et la BCE.
Notre zone monétaire ne peut s’offrir le luxe d’une hausse des taux (charges budgétaires accrues des dettes nationales) et ne peut tabler que sur une politique monétaire moins accommodante. D’autant plus que l’inflation a d’évidence un versant lié à l’ampleur pluriannuelle de la création monétaire.
Qui pourrait imaginer battre monnaie à cette cadence et depuis des années sans que la hausse des prix ne se propulse dans notre sphère économique ?
La conjoncture est bonne car portée par la manne publique bien davantage que par des ressorts internes. Le HCFP valide pour une large partie le scénario du Gouvernement mais souligne que “pour 2022, la dynamique de l’emploi et de la masse salariale laisse également attendre des recettes publiques plus élevées, mais le degré d’incertitude qui entoure la prévision de dépenses (sic) est important compte-tenu de mouvements d’ampleur affectant les nouvelles dépenses. Leur calendrier, leur rythme d’exécution et leurs montants demeurent à ce stade à préciser.“
Ce PLFR 2022 au doux relent de “Quai des brumes”
De surcroît, si l’on prend le soin de dédier du temps à la lecture posée de l’avis, on relève : “Le Haut Conseil observe que le repli du ratio de dette pour 2022 dans le PLF révisé par rapport au projet initial est plus fort que prévu (-1,8 point à 113,5 points de PIB, au lieu de – 1,5 point)“. Nous soulignons : “Cela ne résulte toutefois pas d’une réduction du déficit public mais d’opérations de gestion de trésorerie de l’État“. Une phrase à faire pâlir plus d’un macroniste pur sucre qui, sous le feu des soi-disant bonnes nouvelles, finirait par perdre sa lucidité. La brume se transformant, hic et nunc, en enfumage.
Nul ne peut contester la vigueur de la reprise de 2021. A condition de ne pas émettre une clause suspensive qui a valeur d’annonce d’un retournement conjoncturel qu’il est réaliste d’envisager.
Avec une croissance de 6,25% (projection), le bilan de la trajectoire de nos finances publiques est fort décevant. Il est loisible de schématiser où le pays en sera en 2022 sauf impact d’une éventuelle alternance.
Pour conclure, citation du HCFP qui explique le fond de la présente contribution : “Le Haut Conseil constate que, contrairement à ce qu’il préconisait dans son avis du 17 septembre 2021, le surcroît de recettes attendu n’est pas consacré au désendettement, mais qu’il est, au contraire, plus que compensé par un surcroît de dépenses ou de mesures de baisse des prélèvements obligatoires. Il souligne une nouvelle fois que la soutenabilité à moyen terme de la dette publique, prévue en hausse de 16 points de PIB en 2022 par rapport à 2019, appelle à la plus grande vigilance“.
On ne peut être plus clair dans la censure de la gestion de l’actuel Exécutif.
Jean-Yves Archer
Économiste, Membre de la Société d’Economie Politique