Le Serment de Koufra : un engagement et un attachement à la liberté et à la grandeur

Cette année 2021 marque les 80 ans du Serment de Koufra qui restera l’un des faits marquants de la guerre de libération de la France, après son invasion par la Wehrmacht. Il faut rappeler qu’il s’agit d’un serment prononcé le 2 mars 1941 par les troupes du colonel Leclerc, suite à leur victoire de la veille sur les forces mussoliniennes. Bien évidemment, le Serment de Koufra rappelle l’héroïsme et le rôle décisif de la fameuse « Colonne du Tchad » dans la libération de la France, notamment de Strasbourg ou encore de Paris. Cette épopée guerrière va d’ailleurs se poursuivre jusqu’à Berchtesgaden, le « Nid d’aigle » de Hitler…

Mais au-delà des victoires militaires successives ayant abouti entre autres à la libération de Strasbourg le 23 novembre 1944, c’est sans doute aussi au triomphe des valeurs républicaines symbolisées par « les belles couleurs » (sic) de la République que le colonel Leclerc et ses frères d’armes pensaient en faisant ce serment pour la France.

Ces valeurs de la République, les quelques 400 soldats (une centaine d’Européens et 300 Africains, principalement des Tchadiens et quelques Camerounais) qui ont fait le serment susmentionné voulaient certainement les hisser le plus haut possible, davantage encore qu’ils ne l’avaient fait le 2 mars 1941 à Koufra dans le désert du Sahara ou encore le 23 novembre 1944 à Strasbourg. Plus de sept décennies après la libération de la France, et au-delà des commémorations annuelles, comment continuer d’élever ces valeurs républicaines de Liberté, d’Egalité et de Fraternité dont la mise en péril par l’occupation allemande a conduit le colonel Leclerc à choisir la voie de l’honneur et de la dignité tracée par le général De Gaulle ? De même, comment continuer d’honorer véritablement la mémoire de ces soldats africains et français qui avaient lié leur vie et leur destin à celui de la France alors même qu’elle était encore sous occupation étrangère et que très peu d’observateurs croyaient à une victoire sur les troupes d’Hitler ?

Les 80 ans du Serment de Koufra offrent aussi l’opportunité de repenser le sens même et la portée véritable de cette promesse faite à la République le 2 mars 1941 de ne jamais déposer les armes jusqu’au triomphe final de ses valeurs fondamentales sur les forces d’une idéologie hégémonique.

Un acte de solidarité agissante entre les peuples africains et français dans l’épreuve

Les quelques 300 soldats africains qui se sont engagés aux côtés du colonel Leclerc et qui ont fait le Serment du 2 mars 1941 ne connaissaient pas véritablement ni Strasbourg ni même la France. Le président Emmanuel Macron l’a d’ailleurs souligné à juste titre dans son allocution du 15 août 2019, à l’occasion des célébrations du LXXVè anniversaire du débarquement de Provence : « Ils sont des milliers à s’être sacrifiés pour défendre une terre lointaine, une terre souvent inconnue, une terre jusqu’alors jamais foulée, une terre à laquelle ils ont à jamais mêlé leur sang ». En effet, même sans une connaissance réelle de la France dont ils n’avaient jusqu’alors jamais foulé le sol, ces soldats africains avaient néanmoins pleinement conscience des valeurs pour lesquelles le néral De Gaulle avait lancé le fameux « Appel de Londres » du 18 juin 1940, un appel auquel la Colonie du Tchad avait répondu immédiatement par la voix du gouverneur Félix Eboué.

Quel sens et quelle portée donner aujourd’hui à ce serment chargé de symboles, ayant marqué la première victoire des Forces françaises libres qui, pour reprendre le général De Gaulle dans son message de félicitations du 3 mars 1941 au colonel Leclerc, a mis « les glorieuses troupes du Tchad et leur chef […] sur la route de la victoire » ? Quel travail de mémoire faut-il envisager pour la composante africaine des Forces françaises libres parties du Tchad pour la libération de la France, surtout en ce moment où les peuples de l’ex. Afrique équatoriale française (Aéf) sont confrontés à des défis considérables tant en termes de respect de la dignité, de gouvernance démocratique, que d’accès à la liberté et à la justice ?

Certes, l’appel lancé le 15 août 2019 par le président Emmanuel Macron, en invitant les communes de France à honorer la mémoire des soldats africains ayant contribué à la libération de la France, mérite d’être salué. Cependant, il serait bien dommage que ce travail de mémoire ne se limite qu’à l’érection des monuments ou à baptiser quelques sites aux noms de ces artisans de la Libération. En effet, comme l’a si bien dit le président français dans son allocution précitée, « ces hommes qui rendent fière toute l’Afrique […] disent de la France ce qu’elle est profondément : un engagement, un attachement à la liberté et à la grandeur, un esprit de résistance qui unit dans le courage ».

C’est pourquoi, l’une des manières les plus justes d’honorer véritablement la mémoire de ces hommes de conviction, ces valeureux soldats africains qui se sont battus pour les valeurs de la République au prix du sacrifice suprême, serait fondamentalement de continuer d’œuvrer pour le triomphe permanent des nobles principes et idéaux que ces artisans de la Libération ont courageusement contribué à défendre. De même, ce travail de mémoire n’aura véritablement de sens que si les idéaux républicains, pour lesquels ces soldats africains et français se sont battus unis dans l’épreuve et le courage, étaient mêmement hissés au plus haut niveau possible dans les pays qui les ont vu naître et d’où sont partis ces fameux « Tirailleurs » de la « Colonne du Tchad » : principalement des Tchadiens, mais aussi quelques Camerounais, avant d’être rejoints par des Gabonais, des Centrafricains et des Congolais.

Pour la France, ce serait un juste retour des choses, un acte de fidélité à elle-même et aux valeurs qui ont tant fait sa grandeur, que d’être aux côtés de toutes celles et tous ceux qui, aujourd’hui encore, s’engagent à ne jamais baisser la garde tant que les droits fondamentaux de l’homme, la liberté, la dignité et la valeur de la personne humaine ne seront pas érigés en principes intransgressibles et respectés comme tels.

Les crises politiques chroniques que connaissent l’ensemble des Etats de l’ex. Afrique équatoriale française (Aéf), que certains observateurs considèrent comme le maillon faible de l’Afrique, doivent interpeller la France qui a une dette de sang à l’égard des peuples de cette région qui ont parfois le sentiment persistant d’être abandonnés par le reste du monde. Mais, au-delà des peuples d’Afrique centrale d’où sont partis les glorieuses troupes de la « Colonne Leclerc », c’est aux peuples de toutes les anciennes colonies françaises d’Afrique que la France doit aussi sa liberté et sa dignité retrouvées, comme l’a justement rappelé le président Emmanuel Macron dans son discours précité du 15 août 2019 : « La très grande majorité des soldats de la plus grande force de l’armée française de la libération venaient d’Afrique ».

En pensant à l’esprit de sacrifice de ces soldats africains, au sens de l’honneur et de la dignité qui les ont caractérisés, ce serait également pour la France un juste retour des choses que de contribuer aujourd’hui au respect effectif des valeurs pour lesquelles ils sont battus et ce, dans leurs pays d’origines.

Un acte d’élévation des valeurs républicaines et d’engagement pour leur défense à toute épreuve

L’engagement du colonel Leclerc et de ses compagnons pour la libération de la France, victime de l’occupation étrangère, est indétachable de la défense des valeurs de la République symbolisées par « les belles couleurs de la France » (sic), qui sont elles-mêmes l’expression des idéaux de Liberté, d’Egalité et de Fraternité.

Le colonel Leclerc et ses frères d’armes africains ne se sont pas battus pour des intérêts conjoncturels ou des privilèges quelconques mais pour l’honneur et la dignité de la France, pour les nobles idéaux de la République dans leur vocation intrinsèquement universelle. C’est pourquoi, au-delà des commémorations rituelles et des déclarations parfois incantatoires, le Serment de Koufra doit in concreto rappeler à la France sa dette notamment à l’égard des peuples de l’ancienne Afrique équatoriale française qui, eux, aspirent toujours à la liberté, à l’égalité citoyenne et à la fraternité républicaine.

C’est directement à l’égard de ces peuples africains, à qui la France doit en grande partie sa libération, à ces peuples et à eux seuls que la France doit s’acquitter de sa dette de sang. C’est pourquoi, œuvrer à rendre effectives et observables les valeurs fondamentales de liberté, d’égalité, de démocratie inclusive, de justice et de bonne gouvernance, auxquelles les peuples africains sont tout autant attachés que le peuple français, serait l’une des plus belles preuves de reconnaissance de la France à l’égard de l’Afrique. Et c’est au travers de ces valeurs fondamentales que doivent se structurer les relations afro-françaises, qu’elles soient à la fois crédibles et pérennes, et non sur des considérations souvent conjoncturelles et même personnelles.

Pour un nouveau pacte afro-français de solidarité

In fine, les 80 ans du Serment de Koufra offrent également l’opportunité de repenser les relations entre l’Afrique et la France, qui sont unies par une longue histoire faite d’épreuves. Le président français le dit d’ailleurs avec raison dans son discours précité du 15 août 2019 : « La France a une part d’Afrique en elle. Et sur ce sol de Provence, cette part fut celle du sang versé ».

Le renouveau du partenariat afro-français, en particulier entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique, un changement maintes fois évoqué mais jamais réalisé, s’impose désormais, et avec un niveau d’urgence et de gravité élevé. Cependant, parler d’un nouveau pacte de solidarité suppose nécessairement la définition préalable des fondamentaux à partir desquels envisager un horizon qui soit axé sur l’intérêt supérieur et pérenne des peuples africains et français, et non sur des intérêts conjoncturels et individuels. Le président Emmanuel Macron, qui a régulièrement manifesté la volonté de redéfinir ce qu’il appelle lui-même « les fondamentaux de la relation entre l’Afrique et la France », pourra-t-il enfin « transformer l’essai » ? Le Nouveau Sommet Afrique-France, qui se tiendra à Montpellier les 9 et 10 juillet 2021, offre une telle possibilité et, chose inhabituelle, le Chef de l’Etat français souhaite avoir un dialogue direct et ouvert avec les jeunes générations afin de poser les bases de ce nouveau partenariat.

La France, qui n’a aujourd’hui de profondeurs stratégiques véritables qu’en Afrique, y a particulièrement intérêt si elle a toujours foi dans l’avenir et, surtout, si elle aspire toujours à jouer un rôle de premier plan dans un monde aux mutations profondes et rapides.

A ce sujet, justement, il sied de rappeler que lorsque la France est fidèle aux nobles idéaux de la Révolution de 1789, elle est non seulement respectée mais admirée partout dans le monde. Et c’est fondamentalement autour de ces mêmes idéaux, universels par leur essence et auxquels aspirent également les peuples africains depuis toujours, que la France doit savoir bâtir le nouveau partenariat envisagé avec les Etats africains. Aussi, est-il sans doute superfétatoire de rappeler que toute autre considération que l’on chercherait à privilégier, quelles qu’en soient les justifications, serait purement conjoncturelle et fort logiquement éphémère !

L’heure est plus que jamais au changement de paradigmes dans la politique africaine de la France, et avec elle toutes les démocraties occidentales, en vue d’une réforme profonde et sincère des relations avec le continent africain. Cela y va de l’intérêt et de l’avenir des peuples africains et européens qui, quoi que l’on en dise, doivent unir leurs efforts pour faire face aux défis communs qui sont non seulement nombreux mais surtout de taille…

Roger Koudé
Professeur de Droit international

Titulaire de la Chaire Unesco « Mémoire, Cultures et Interculturalité » à l’Université catholique de Lyon (UcLy). Son dernier ouvrage, intitulé Discours sur la Paix, la Justice et les Institutions efficaces, vient de paraître aux Éditions des Archives Contemporaines (Paris, 3/2021), avec la préface du Docteur Denis Mukwege, Prix Nobel de la Paix 2018.