Les chagrins de l’Occident

À la lumière des évolutions ou des dérives actuelles, Alain Meininger, membre du Comité éditorial de la RPP, tente d’analyser le malaise du monde dit occidental. L’objectif n’est pas de disserter – encore moins de se lamenter – sur un hypothétique déclin mais d’identifier les fondamentaux tellement intériorisés qu’ils en sont devenus implicites dont l’altération jette un doute sur la pérennité d’une certaine vision du devenir de l’humanité.

Enfin ! j’aurai tenté ce que j’aurai pu. S’il faut regarder mourir l’Europe, regardons : ça n’advient pas tous les matins. » fait dire un Malraux, hanté par l’insignifiance des choses, au général de Gaulle dans ce qui fut sans doute leur dernier entretien en tête à tête à la Boisserie1. Innombrables sont les méditations sur le déclin de l’Occident, terme qui désigne originellement l’aire de disparition du soleil ; leur émergence, avant même les ouvrages d’Oswald Spengler et d’Arnold Toynbee, est presque contemporaine de la prise de conscience de son existence ; s’y pencher de nouveau est vain et n’est pas le propos d’autant que la réalité du fait ne constitue sans doute qu’une vérité très relative. Plus essentielle semble la nécessité de réfléchir à l’altération ou à la disparition des facteurs conditionnants, des impensés sous-jacents qui structurent et définissent cette région du monde ; est-ce du reste une géographie physique, culturelle ou politique ? Entre la Méditerranée antique, l’Europe dite occidentale et ses prolongements, les États-Unis, le Japon et l’Amérique latine, l’Occident originel et le monde occidentalisé, l’ « Occident puissance » et l’ « Occident influence », aucune définition ne peut être ni complètement fausse ni entièrement juste ; parlons plutôt d’un état d’esprit civilisationnel, d’un continent métaphorique où règnent l’humanisme, la science, la liberté de s’exprimer, de penser, de chercher et de créer, dont les fondamentaux qui ont permis son émergence n’apparaissent plus comme des certitudes.

La crise de l’imaginaire

Novembre 2019 : l’outrage à la cité des Doges fournit l’artifice d’un utile incipit ; pour peu qu’on se laisse emporter par un excès d’imagination – comme l’eût souhaité Sartre dans les pages toutes de mélancolie de La reine Albemarle2 – le symbole est troublant ; après une semaine d’une « acqua alta » presque inégalée dans son histoire, le spectre de l’engloutissement étreint les esprits.

Venise sera-t-elle, après avoir été celui de sa grandeur, le symbole du lent naufrage de la civilisation occidentale ?

L’image est forte : alors que les eaux boueuses ont envahi églises, palais et « campi », ruelles et canaux charrient des débris du passé ; sur la Giudecca, le jardin d’Eden où planent les mânes de Proust et de Rilke semble dormir pour l’éternité. Une fois de plus – mais jusqu’à quand ? – le pire a été évité ; mais le parallèle laisse songeur ; au même moment, à quelques centaines de mètres de la place Saint Marc, l’Arsenal et les Giardini abritent la Biennale d’art contemporain dont les œuvres exposées plongent nombre de visiteurs dans une certaine perplexité ; mais peut-on vraiment se rassurer en plagiant à l’envi Giuseppe di Lampedusa ou ne doit-on pas plutôt craindre l’irréversible « flèche du temps » qui induit qu’à force de tout changer, demain ne sera définitivement plus, en rien, semblable à aujourd’hui ?

Mis à part Faust et Dom Juan, dit-on parfois, l’époque moderne n’a pas produit de mythes ; comme si la Méditerranée antique avait fait le tour des tourments existentiels de l’âme humaine. Cette civilisation occidentale qui n’a su construire « ni un temple, ni un tombeau » disait Malraux, excessif, comme souvent, par nécessité stylistique. Sans donner dans le systématisme d’une excommunication de « la grande imposture de l’art moderne » ni même l’évocation d’une crise de la créativité, une fréquentation même distraite des vernissages et expositions actuels pousse à quelques nécessaires introspections. Le XIXe siècle finissant nous avait gratifié de l’esthétique de son « décadentisme », plus proche d’une attitude que d’une conceptualisation ; l’après 14-18 avait donné naissance à des mouvements artistiques reflétant la sidération et la désespérance liées au carnage et au suicide européen qu’il venait de signer ; expressionisme, dadaïsme, cubisme et leurs succédanés avaient déchaîné l’ire ou suscité le scepticisme, plus rarement l’enthousiasme de nos aïeux. Du moins ces mouvements reflétaient-ils une approche fondée sur une réflexion et pouvaient-ils se rattacher à une lecture artistique.

La Renaissance a certes permis l’affirmation des individualités et l’émancipation des formes dans lesquelles elles peuvent s’exprimer. Pour s’en tenir à la peinture, on se surprend néanmoins à imaginer les réactions de quelques esthètes du XXe siècle face à l’art dit « post-pop » ; qu’auraient pensé Bernard Berenson, Frederico Zeri ou Mario Praz devant certains des objets exposés à la Dogana et au Palazzo Grassi ? Au fil des siècles et même des millénaires, s’était dégagée l’essence de tout processus de création artistique : fondé sur la sincérité, la recherche du beau, du sentiment d’éternité, il visait par cette quête de l’absolu à dépasser le néant et l’absurdité de la condition humaine. Qu’en reste-t-il lorsque s’imposent le pastiche, la dérision, le message politique au énième degré quand ce n’est pas l’imposture revendiquée ? L’humilité du retour aux sources permettra-t-elle de retrouver la transcendance première ? Picasso disait qu’il était né avec le don de dessiner comme Michel Ange et qu’il avait passé sa vie à réapprendre à le faire comme un enfant. Brancusi nous renvoie aux épures lumineuses de la sculpture cycladique. Les grands modernes savent ce qu’ils doivent aux arts premiers ou aux peintures pariétales de la préhistoire.

L’effondrement des représentations

Lorsque l’évolution du monde et la place que vous y occupez ne correspondent plus à la représentation que vous vous en faisiez… C’est une des définitions, aux allures de truisme, suffisamment vague pour être généralement retenue, de la motivation profonde du suicide des individus ; peut-elle être aussi celle du suicide des sociétés ?

L’Occident est-il en train de se suicider et, d’abord, si les civilisations périssent incontestablement, se suicident-elles ?

Le paradoxe du colosse aux pieds d’argile ne cesse d’intriguer : militairement invulnérable ou à peu près – les États-Unis veillent depuis longtemps à préserver par devers eux une supériorité absolue sur l’ensemble des forces de la planète réunies – le monde occidental s’affaisse chaque jour un peu plus sous les coups de boutoir, toujours plus divers, plus nombreux et plus rudes, d’une remise en cause interne et externe. Fin de notre suprématie, s’interrogent les exégètes européens et états-uniens ? Non, fin de ce qui ne fut qu’une parenthèse, rectifient les élites des pays émergents.

La haine de soi peut-elle prendre une forme collective ? Sentence « aronienne » s’il en est, l’histoire est tragique et les civilisations sont mortelles ; comme le fit remarquer il y a quelques années un homme politique israélien à ses homologues français, quand on commence à réfléchir à ce que peut être son identité c’est qu’on l’a déjà perdue. Et pourtant : vingt siècles s’écoulèrent dont cinq furent ceux d’un improbable miracle ; le monde européen redécouvre à la Renaissance que ses racines antiques recèlent la quintessence de son génie et les sources de son progrès. Dans Gilles et Jeanne3, Michel Tournier nous livre une évocation saisissante de cet ébranlement : pour le sauver de lui-même, le confesseur de Gilles de Rais l’emmène vers l’étincelante Toscane du Quattrocento où un nouvel âge d’or est en train de naître. Erasme s’apprête à devenir l’archétype de l’intellectuel européen ; la peinture intègre la perspective et la sculpture l’anatomie ; Léonard embrasse tous les savoirs, Michel Ange renouvelle la perfection formelle de la statuaire classique tandis que le Bernin s’apprête à sublimer l’esthétique hellénistique du Laocoon. Eratosthène qui sût avec si peu de moyens calculer la circonférence de la terre revient en grâce et, non sans mal, les vieilles cosmogonies s’effacent au profit de la cosmologie de Copernic et de Galilée ; la pensée expérimentale prend le pas sur la révélation, la science sur le dogme. Une telle révolution ne va pas sans martyrs ; Étienne Dolet, Michel Servet, Giordano Bruno et bien d’autres la payèrent de leur vie. Dans L’Œuvre au noir4 , avec son personnage magnifique de Zénon, Marguerite Yourcenar leur rend implicitement le plus bel hommage ; ils préfigurent ceux qui au cours des siècles suivants se sacrifièrent pour préserver une liberté de pensée, aujourd’hui contestée, sans laquelle nous ne serions pas ce que nous sommes. Il n’empêche ; pendant que la majeure partie de la planète est en dormition, un monde moderne éclot.

En cinq siècles l’Occident inventera à peu près tout ce qui fait notre vie d’aujourd’hui et le propagera de gré – souvent – ou de force – parfois – à la surface de la planète.

Mais Origène et le Livre d’Isaïe nous ont convaincu que l’orgueil est à l’origine de la chute de l’ange. Impérialisme, colonialisme, esclavagisme, holocauste, deviennent dès lors le visage de Lucifer. Adossés à une certitude de supériorité civilisationnelle qui a pu quelques fois se transmuter en sentiment de suprématie raciale, ils ont jeté les ferments d’une remise en cause à venir. L’homme européen se penche désormais sur les faces d’ombre de son apothéose ; les ambiguïtés du poème de Rudyard Kipling, le « Fardeau de l’homme blanc » sont dévoilées et inversées en 1961 par le birman U Thant dans son célèbre discours d’installation, en tant que troisième secrétaire général, à la tribune des Nations unies. On redécouvre la profondeur humaniste des arts premiers et on fait le bilan des civilisations amérindiennes malmenées – voire décimées – par la conquête coloniale. Les regards se décentrent : en 1492, l’Europe a complété sa connaissance du monde en débarquant sur un continent dont elle ignorait l’existence mais l’Amérique préexistait à Christophe Colomb. La mythification de l’aventure des Pilgrims Fathers interroge ; en dépit de leur flamboyante légende, les États-Unis réalisent qu’ils sont nés d’une confiscation territoriale et d’un ethnocide ; qu’une partie de leur accumulation initiale de capital provient de la déportation de populations africaines. Leurs textes fondateurs eux-mêmes sont-ils autre chose que la transposition, en termes altruistes, d’intérêts économiques bien compris de leur classe dirigeante « WASP » en cette fin du XVIIIe siècle ? Leur septième président, Andrew Jackson, dont l’actuel se fait le thuriféraire, a laissé le souvenir de l ’« Indian Removal Act » et de la « piste des larmes » qui vît en 1838, pour les remplacer par les nouveaux colons, l’expulsion de leur terre ancestrale et la mort en chemin de milliers d’Indiens cherokees. À l’extrême fin du XIXe siècle, Cecil Rhodes, qui connaît aujourd’hui un regain d’intérêt dans l’Angleterre du Brexit, était à ce point persuadé de la supériorité de la race et de la civilisation anglo-saxonnes qu’il l’estimait destinée à gouverner le monde, voire, si l’occasion devait se présenter, d’autres planètes.

La fin de l’infinitude

La théorie du Big Bang nous a certes convaincus de l’expansion indéfinie de l’Univers mais d’autres planètes colonisables, accessibles au rêve occidental d’extension continue des bienfaits de son développement économique et de sa civilisation, il n’y a pas à horizon prévisible. Sur terre, il y a déjà longtemps que le droit international public a enregistré la disparition des « res nullius », les terres sans maîtres. Le mythe de la « Frontière » ressuscité dans les années 1960 par John Kennedy avec la conquête de la Lune s’estompe pour longtemps. Une tentative de colonisation de Mars poserait, en l’état actuel de la science et de la technique spatiale, plus de problèmes qu’elle n’en résoudrait.

Pour reprendre la phrase de Paul Valéry, « le temps du monde fini commence », celui accessible à une conquête humaine immédiate en tout cas.

La crise actuelle du coronavirus en est une belle allégorie. Inutile d’imaginer un quelconque « alien », revenant en passager clandestin d’un vaisseau spatial décimer les terriens ; les zoonoses issues des déforestations liées à l’extension des emprises humaines suffisent ; le « territoire des autres » nous résiste. Peut-être faudra-t-il se départir de l’idée qu’à chaque problème créé par nous, correspondra une solution que nous aurons imaginée.

Est-ce le grand vide du scepticisme et le vertige qu’il suscite qui hantent l’Occident ? Après l’espace, le temps ; tout ce qui pourrait s’approcher d’une conception téléologique de l’aventure humaine devient incertain.

La conscience d’une progression linéaire de l’humanité, en partie héritée du christianisme – du péché originel à la rédemption finale et l’espoir du paradis – est une des caractéristiques des sociétés industrielles.

Elle est à la base du progrès et de la notion capitaliste de la valeur économique du temps. Elle les différencie des civilisations archaïques, immobiles, percevant leur devenir immuable comme une boucle sans cesse réinitialisée. Pour les Grecs anciens, l’espoir, tourné vers un futur non conceptualisé, en tant que faiblesse qui empêche d’affronter le présent n’a pas lieu d’être ; à la fin du VIe siècle avant notre ère, Héraclite raisonnait sur la base d’une conception cyclique du temps.

L’idée est moins gratuitement théorique qu’il n’y paraît. S’il s’y ajoute une absence d’écrits, les communautés concernées seront vite considérées comme n’étant jamais entrées dans l’Histoire ; construction certes européo-centrée qui pour l’Afrique notamment a nourri des controverses trop connues. Il reste que cette vision est à l’origine d’une attente constante de nos sociétés d’un demain meilleur qu’aujourd’hui. Mais en Occident la mort de Dieu a changé la donne ; de spirituelle, l’aspiration est devenue temporelle ; et le constat se fait jour peu à peu d’une incertitude à la satisfaire. Les premières générations apparaissent qui appréhendent de moins bien vivre, matériellement et biologiquement, que leurs parents. Baisses du niveau et de la qualité de la vie, voire de sa durée, nourrissent à tort ou à raison une angoisse première. Nos ancêtres interrogeaient prêtres et philosophes pour savoir s’il y avait une vie après la mort ; reprenant une question en forme de boutade, paraît-il posée dans les années 70 par des étudiants gauchistes à Paul Ricoeur5, les jeunes générations actuelles se demandent s’il y en a une avant. Entendre s’ils en auront une avant qui vaudra la peine d’être vécue. Et de légitimement se demander à quoi peuvent bien servir cinq siècles d’efforts au service du progrès, de la science, de la technologie, de la médecine et de la productivité économique si c’est pour que demain soit moins bien qu’aujourd’hui. La fin de l’infinitude se mue en une crise de la finalité.

L’impasse du matérialisme

S’affranchir des limites et des pesanteurs de la nature est un des mythes fondateurs de la modernité occidentale. L’Antiquité l’avait pensé, la Renaissance l’a initié, le XIXe siècle l’a fait triompher.

Pour un entrepreneur du capitalisme industriel comme pour un fonds d’investissement de l’ère néo-libérale, la nature est, au choix, un obstacle ou un gisement gratuit de richesses qu’il convient d’asservir, mieux, de s’approprier pour l’exploiter.

Réjouissements chinois, trumpiens et poutiniens convergent à propos de la disparition des glaces de l’Arctique qui, de leurs points de vue, élargit le champ des possibles ; peu importent les conséquences de la fonte du « permafrost » ; la route maritime du nord s’ouvre durablement et les ressources afférentes deviennent accessibles. Avers et revers de la même médaille, les États marxistes, adeptes du matérialisme historique, se faisaient fort d’abolir l’exploitation de l’homme par l’homme mais partageaient cette idée d’un « progrès » de l’espèce humaine dans un combat continu contre le milieu naturel qui l’avait fait naître. Entre le primat de l’industrie lourde et des grands barrages de l’URSS des années 30 – le communisme c’est les soviets plus l’électricité – et le mythe de la conquête de l’Ouest, la convergence, en dépit d’un référentiel philosophique et d’imaginaires différents, est sur ce point absolue.

En 1972 le rapport du Club de Rome sur « la croissance zéro » avait prévenu ; telle que conçue et menée, l’expansion économique n’est pas soutenable à terme. Depuis, des bibliothèques entières ont été consacrées au sujet. On sait le nombre de planètes qu’il nous faudrait pour pouvoir continuer sur les errements actuels en intégrant l’augmentation de la population et la généralisation du mode de vie occidental ; on sait aussi chaque année, à quelle date, l’humanité a entamé son capital terrestre en ayant extrait de son environnement plus de ressources qu’il n’est capable d’en reconstituer. Les indicateurs mesurant l’activité ne sont-ils pas eux-mêmes dénués de pertinence et décorrélés des véritables aspirations de la nature humaine ? L’accumulation ne saurait être une fin en soi et rendre l’homme heureux répétait à l’envi Jean-Paul II, même si l’indice de bonheur ressenti est plus complexe à mettre au point que ceux mesurant le PIB.

Là réside sans doute l’une des fractures les plus profondes et les moins explicitées ; un modèle macro-économique fondé sur le quantitatif est en décalage croissant avec les aspirations individuelles avides de qualitatif et surtout de sens.

Dans son dernier livre, Sauver la beauté du monde6, l’essayiste Jean-Claude Guillebaud invite à repenser un progrès tel que le siècle des Lumières l’a imposé, en opposition à la nature ; et de ne pas hésiter à mettre le ressenti au service du raisonnement, l’émotion guidant l’analyse, l’émerveillement façonnant la réflexion. Interrogé sur les risques liés aux armes nucléaires qu’il avait contribué à faire naître, Einstein s’était dit beaucoup plus préoccupé par la croissance démographique. Les crises sanitaires actuelles sont une invite à réfléchir. La terre a préexisté à l’espèce humaine et lui survivra très probablement ; mais entre-temps l’anthropocène aura produit ses effets.

La trahison des clercs

À moins qu’au commencement ne fût le verbe. Toute société a besoin de repères. Hommes d’État, magistrats, professeurs, médecins, religieux et sachants en font partie. L’intellectuel, souvent – et abusivement – présenté comme une figure spécifique de l’Occident moderne en est un. Là où le religieux est le médecin des âmes, il pourrait – ou devrait – être celui des intelligences. Le savant en est un autre et Rabelais avait su nous rappeler combien l’activité scientifique requiert d’exigence morale. Le titre de l’ouvrage publié en 1927 par Julien Benda est aujourd’hui usé jusqu’à la corde et pourtant ? Renvoyant à la définition de l’intellectuel, son émergence et l’essence de sa fonction, il brasse, en dépit de ses limites et des critiques dont son auteur fît l’objet en son temps, quelques questions essentielles relatives à la place de cette figure dans nos sociétés. L’intellectuel – qualité qui ne se superpose pas nécessairement avec intelligent comme aiment à le souligner quelques malins esprits – a occupé depuis les Lumières une place centrale dans des sociétés européennes peu à peu façonnées par l’imprimerie, la généralisation de l’enseignement et le débat d’idées. Le thème a ses clichés : comment éviter le Voltaire de « l’affaire Calas » ou le Zola de « J’accuse » ? Ce premier modèle qui formatera l’archétype et donnera définitivement ses lettres de noblesse à la fonction est celui du doute, de la tolérance, de l’humilité et plus que tout de la posture d’interrogation permanente au service de la recherche de la justice et de la vérité : il y a longtemps qu’on en n’est plus là.

Car la chrysalide a fini par opérer sa mue imaginale et la chenille s’est faite papillon ; d’idéaliste, barricadé dans sa tour d’ivoire ou avide de joutes et de dialogues spéculatifs avec ses pairs devant une opinion publique prise à témoin, l’intellectuel s’est fait idéologue, claquemuré jusqu’à l’absurde dans des certitudes parfois terrifiantes pour quelquefois finir idéocrate, de ce fait perverti, avide d’action pour le meilleur (rarement) ou le pire (souvent). Robespierre et Saint Just prétendent mettre en pratique Montesquieu tandis que Lénine et Staline font suite à Marx et chacun débattra de la part de fidélité ou de dévoiement dont les doctrines initiales – humanistes et progressistes – ont pu faire l’objet de la part de leurs zélés thuriféraires et praticiens. On ne compte plus les dictateurs sanguinaires ayant sévi dans ce qui fût un temps dénommé le tiers-monde, issus des universités européennes souvent françaises et du Temple de Robert de Sorbon en particulier. La péninsule indochinoise et quelques États africains ou moyen-orientaux gardent de certaines de ces expériences, pour le coup hasardeuses mais surtout désastreuses, lors des cinq ou six dernières décennies, quelques souvenirs amers et parfois dramatiques.

Le « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » certes apocryphe mais néanmoins proche, si ce n’est de la lettre du moins de l’esprit, de ce que Voltaire avait écrit à propos du De l’Esprit d’Helvétius, s’apparente à un lointain souvenir. On n’aura pas la cruauté de rappeler les inepties et les anathèmes proférés dans la seconde moitié du siècle dernier par une « intelligentsia » germanopratine qui a mis quelques années à comprendre que le monde à venir ne se pensait plus autour du café de Flore mais dans la Silicon Valley. Les centres de gravité se déplacent et les errements actuels, largement issus des dérives des campus nord-américains, suffisent hélas à étayer la démonstration. Pour le meilleur et le pire. Le premier amendement – voté dès 1791 – à la Constitution américaine de 1787 a certes révélé les ambivalences d’interprétation juridique dont il pouvait être l’objet ; du moins fait-il de la liberté d’opinion et d’expression le principe. Certains rêvent d’un équivalent en France où la législation dérive vers la création de délits d’opinion par nature antinomiques avec l’essence même de la démocratie. On attend avec intérêt le traitement juridique dont les « phobies » feront l’objet ; seront-elles qualifiées de nouvelles « schizophrénies torpides » et enfermera-t-on les « islamophobes » dans des hôpitaux spécialisés en psychiatrie punitive comme le furent les déviants politiques dans l’URSS des années 707 ?

Incrédulité face aux concepts avancés : « cancel culture », lynchage et meurtre médiatique, en attendant pire, « intersectionnalité des luttes » et « privilège blanc » signent, par la faiblesse des réactions qu’ils suscitent, une forme de défaite de la pensée. Le summum est sans doute atteint par le thème de l’ « appropriation culturelle » dont les promoteurs n’ont apparemment pas pris la mesure de la charge raciste qu’il emporte : que diraient-ils si, en son nom, on interdisait à toute personne dite « racialisée » de jouer Shakespeare ou Racine ? Le poison s’est instillé jusqu’au cœur de la recherche en sciences sociales puisqu’il devient semble-t-il acquis dans certaines universités américaines qu’une personne blanche n’est pas à même, par principe, de mener à bien des travaux sur les « minorités ».

Les comportements induits n’en laissent pas moins d’inquiéter : annulation de parution de livres – à quand les autodafés ? – impossibilité de jouer Les Suppliantes d’Eschyle au sein même de la Sorbonne, réécriture des grands classiques par nos modernes Torquemada, interdiction de parole dans des universités françaises pour des intellectuels reconnus ou des hommes politiques de premier plan au nom de la prétendue non-conformité de leurs idées avec la doxa dominante, recension des gens de couleur dans une salle de spectacle ; un sommet a été atteint lorsqu’une universitaire afro-américaine a pu en 2019 – plaisanterie ou non, l’ambigüité demeure – sereinement exposer sur une chaîne de télévision française, à une heure de grande écoute et sans susciter de réactions excessives, que la race blanche, inadaptée au réchauffement climatique (sic), devrait se métisser sous peine de disparaître.

Lorsque l’abdication des intellectuels accompagne une injonction des masses à penser d’une seule façon et une incitation à chercher par tous moyens des coupables, on peut craindre d’assister à la naissance d’un proto-fascisme, autrement dit d’un fascisme sans moyens de contrainte physique, pour l’instant.

La gestion ou l’observation des grandes organisations sociales montre qu’elles finissent souvent, du fait de la nature humaine, par s’écarter de leurs objectifs originels ; l’inquiétant n’est pas la déviance mais l’absence de force de rappel aux paramètres initiaux. La trahison des clercs en fait partie ; elle menace les bases de ce continent métaphorique qu’est l’Occident dont l’une, vitale, est la liberté de penser, de concevoir et de s’exprimer.

Alain Meininger 
Membre du Comité éditorial de la RPP  

  1. André Malraux, Le Miroir des Limbes, Gallimard, 1976.
  2. Jean-Paul Sartre, La reine Albemarle ou le dernier touriste, Fragments, Gallimard 1991.
  3. Michel Tournier, Gilles et Jeanne, Gallimard, 1983.
  4. Marguerine Yourcenar, L’Œuvre au noir, Gallimard, 1968.
  5. Voir Michaël Foessel, Libération du 12 décembre 2019.
  6. Jean-Claude Guillebaud, Sauver la beauté du monde, Édition L’iconoclaste, 2019.
  7. La publication du livre d’Iegor Gran Les services compétents (P.O.L. éditeur, 2020) à propos de l’arrestation du dissident André Siniavski remet en mémoire cette ambiance de l’URSS des années 60 et 70.