Les joueurs de bonneteau

Par la malfaisance d’un virus qui semble déjouer les prévisions des experts de tout poil dans nos médias, avec ses mutations dont celle originaire du Brésil vient aujourd’hui alimenter nos plus grandes craintes, les dirigeants du nouveau monde en Europe et au-delà sont en passe de se transformer en joueurs de bonneteau, ceux qui ont disparu des artères au pied du Sacré-Cœur à cause de la pandémie, dans la belle cité de Paris, défigurée par des travaux incessants et l’incurie de ses édiles rattrapés sur les réseaux sociaux par le triste délabrement de l’heure, et des images récentes ou anciennes de fatras dignes des rues de Port au Prince (c’est ainsi que nos frères d’Haïti désignent les amoncellements de débris ou d’ordures ménagères qui encombrent les rues de la capitale de ce qui fût la perle des Antilles)…

L’actualité en ce 13 avril 2021 ne peut que nourrir les plus grandes interrogations sur le cap suivi par ceux qui ont la lourde et exigeante charge de mener le navire à bon port, et force est de constater que la navigation est de jour en jour plus difficile et chargée d’incertitudes qui pèsent sur le moral des Françaises et des Français, de louvoiements en contradictions au gré d’une communication fébrile qui prend le pas sur l’action véritable. 

Le manque criant de doses de vaccins, objets de polémiques ou de calculs politiciens lamentables en Europe, s’inscrit en faux sur les images de vaccinodromes mis en place par des élus locaux courageux (désormais sous la forme de drive-in  !) face aux témoignages de particuliers, qui voient leurs espoirs de recevoir leur première injection reportés à des dates ultérieures, faute d’une logistique maîtrisée et d’un calendrier fiable. Il s’agit d’une guerre nous a-t-on dit, et au-delà des batailles perdues que l’on peut bien admettre si tout est organisé pour remporter la victoire finale, on constate avec effroi qu’on se rapproche inéluctablement de la barre des 100 000 victimes en France, à bas bruit mais sûrement… Certes ce chiffre peut paraître infime comparé aux dizaines de millions de victimes de la peste noire en Europe en des temps bien reculés, de la grippe espagnole au lendemain de la première guerre mondiale ou du SIDA depuis son apparition dans les années 80 du XXe siècle, il n’en demeure pas moins un seuil épouvantable dans notre beau pays de France. Peut-on imaginer des cités telles que Toulon, Angers, Brest, Grenoble, Dijon, Le Mans ou Clermont- Ferrand, brutalement amputées de l’immense majorité de leur population, pour donner une idée de ce que nous allons vivre à l’échelle de l’hexagone dans peu de temps ? Car c’est cela, la réalité qui nous attend dans les jours à venir, la souffrance et le deuil d’ores et déjà pour tous ceux qui ont perdu dans cette pandémie des êtres chers et 100 000 vies brisées, pour qui et pour quoi ?

Comme un malheur arrive rarement seul, le gel qui s’est abattu sur les vignes et les vergers de France vient rajouter une plaie additionnelle aux infortunes de l’heure, en dépit du soleil qui brille sur les champs et les campagnes de France… L’annonce d’un report des joutes électorales prévues au mois de juin à l’automne, tel un coup de bonneteau de parieurs intrépides jouant leur va-tout, a suscité un tel émoi et s’est tellement inscrite à contre-courant des annonces d’une levée des mesures sanitaires de lutte contre la pandémie à la mi-mai, qu’elle s’est finalement traduite par un décalage d’une semaine pour la tenue de ce scrutin crucial, car il dessine la vie à venir de nos territoires. Quel crédit accorder à ce compte aux annonces d’un retour à un semblant de vie d’avant dans des délais proches, malgré l’arrivée tardive de tests réalisables à domicile, quand tout semble aussi fluctuant et susceptible de changer du jour au lendemain ?

Tout vote est un pari sur l’avenir et sans doute bien imprudent est celui qui confie son sort à un joueur de bonneteau, car la survie d’une nation ne se construit pas sur des spéculations ou des prises de risques hasardeuses…

Dans le meilleur des cas, elle se forge sur la défense d’une certaine idée de son destin, voire d’une intuition ou d’une vision de son futur, au service d’une ambition et du respect profond de celles et ceux dont on brigue les suffrages. Gouverner, c’est aussi anticiper, prévoir et prévenir les difficultés, préparer les échéances et ne jamais perdre de vue la destination que l’on veut donner à sa route, pour autant que les valeurs qu’on entend défendre soient légitimes et dignes de partage.

Le pays tout entier retient son souffle avec ici et là les signes inquiétants du découragement ou désabusement de ceux qui ne respectent plus les gestes barrières et défient les autorités, sans se soucier de la mise en danger de la vie d’autrui, sur fond de débat sur l’euthanasie au moment où plus que jamais est mise à rude épreuve la mobilisation exemplaire de ceux qui sont en première ligne pour lutter contre la troisième vague de la pandémie. Raison de plus pour inciter les parieurs et les joueurs de bonneteau à renoncer à leurs parties funestes et à retrouver le pragmatisme et le bon sens nécessaires pour éviter le naufrage…

Eric Cerf-Mayer