Les lignes franchies…

Eric Cerf-Mayer revient sur l’agression du Président de ce 9 juin.

9 juin 2021, la France célèbre avec le retour des habitués au comptoir une étape du déconfinement et un pas de plus vers un retour à une vie moins contrainte, dans une allégresse accentuée par un soleil généreux sur l’ensemble du territoire à l’exception de l’Est de l’hexagone frappé par des orages prémonitoires… Elle se réveille également au lendemain d’une ligne franchie avec les images en boucle sur les médias de l’incident survenu hier après-midi à Tain l’Hermitage, unanimement condamné par une classe politique qui prend conscience, à travers une gifle portée par un jeune homme de 28 ans au visage du Chef de l’État, de la violence banalisée subie hélas quasiment quotidiennement par la population depuis bien trop longtemps désormais et aussi d’un délitement généralisé, où les limites n’existent plus entre expression d’une contestation raisonnée, tempérée par des débats politiques maîtrisés et argumentés et débordements dangereux pour une démocratie dont le sens et la légitimité durement acquise au fil du temps semblent s’ estomper de plus en plus dans l’esprit d’une portion grandissante de Françaises et de Français, au sortir timide des contraintes et restrictions imposées par la pandémie…

28 ans, c’est à quelques années près l’âge des youtubeurs conviés récemment à l’Élysée dans un exercice inédit de communication politique de plus en plus marquée par la prédominance de la réaction immédiate sur les réseaux sociaux et l’absence de réflexion et de pondération à travers des tweets dégainés avec la rapidité de la gifle, objet de l’émotion générale aujourd’hui et symbolique d’une ligne franchie dangereusement par un jeune Français qui n’a sans doute pas pleinement mesuré la grande gravité de son geste et dont les intentions demeurent à être instruites et jugées à leur juste mesure… L’incident aurait pu revêtir un aspect beaucoup plus sinistre si l’individu au profil encore flou avait été porteur d’un couteau ou toute autre arme, pour autant il est révélateur d’une confusion et d’une dérive des plus inquiétantes à l’approche des échéances électorales à venir. Les perquisitions effectuées au domicile des deux jeunes protagonistes de l’incident, celui qui a levé la main sur le Chef de l’État et celui qui l’accompagnait, révèlent des indices apparemment fort contrastés- découverte d’un drapeau de l’Union soviétique et d’un exemplaire de Mein Kampf dont la réédition a été autorisée récemment en Europe notamment, sur fond de nostalgie pour la période médiévale, un cocktail improbable et étrange, dont il serait hasardeux de tirer des conclusions définitives et péremptoires à ce stade-. L’enquête en cours livrera ses conclusions, mais on s’interrogera sans doute longtemps en vain sur les motivations qui peuvent bien pousser deux jeunes Français de 28 ans à encourir trois ans d’emprisonnement et de lourdes amendes à travers un geste aussi inconsidéré, signe vraisemblable du grand désarroi de l’heure…

L’histoire de France est émaillée d’actes de violence perpétrés à l’encontre de ceux qui ont incarné ou ont été détenteurs de l’autorité suprême.

Les Rois sacrés ont été victimes de crimes de lèse-majesté punis des châtiments les plus effroyables et dissuasifs – Henri III victime du moine Clément, Henri IV poignardé par Ravaillac ou Louis XV blessé par Damien pour ne retenir que ces trois souverains, avant l’humiliation subie par Louis XVI le 20 juin 1792 forcé d’arborer sur sa tête le bonnet rouge phrygien par les émeutiers qui avaient envahi les Tuileries, deux mois avant la chute de la monarchie… Le nombre d’attentats visant à tuer Napoléon 1er, Louis-Philippe ou Napoléon III, est également impressionnant, sans oublier l’assassinat du Duc de Berry, héritier du trône sous la Restauration, et qui nous rappelle combien la violence ne date pas d’aujourd’hui. La troisième République comptabilise la disparition, sous le couteau de l’anarchiste italien, Caserio, âgé de 20 ans, du Président Sadi Carnot à Lyon le 25 juin 1894 et celle du Président  Paul Doumer abattu le 6 mai 1932 au Salon annuel des écrivains anciens combattants par Paul Gorgulov… Et les années qui ont précédé la deuxième Guerre mondiale en France resteront dans les annales du pays comme marquées par une violence verbale et physique au sein même des Assemblées rarement égalée, sur fond d’antisémitisme notamment et d’agression contre les personnes allant jusqu’aux coups et blessures… Nous en avions perdu, après l’attentat du Petit Clamart le 22 août 1962 contre le couple présidentiel, le souvenir amer, en dépit des abominations terroristes qui jalonnent les quinze dernières années et des crimes et incivilités au quotidien actuels…

L’exercice du pouvoir expose au danger et aucune mesure pour assurer la sécurité de ceux qui exercent la lourde tâche d’incarner la conduite du destin des nations n’est infaillible. Ce qui semble néanmoins difficilement contestable c’est que chaque atteinte à cette incarnation est un signe d’une ligne franchie vers un danger à prendre très au sérieux si on ne veut pas sombrer dans l’inconnu de périls incontrôlables… Il est urgent de restaurer un minimum de dignité dans l’exercice du pouvoir et de conscience des limites à ne pas franchir dans le débat politique si ceux qui briguent le suffrage de leurs concitoyens ne veulent pas complètement rater leur rendez-vous avec l’histoire dans la période qui s’ouvre un peu partout en France, en Europe et dans le monde…

Eric Cerf-Mayer