Il est 20 h. « Aujourd’hui, samedi 29 mars 1986, les otages français détenus au Liban, Marcel Carton, Marcel Fontaine, Michel Seurat, Jean-Paul Kauffmann, et l’équipe d’Antenne 2, Philippe Rochot, Georges Hansen, Jean-Louis Normandin et Aurel Cornéa, n’ont toujours pas été libérés ». Les portraits s’évanouissent sur l’écran de télévision. Une pause. Claude Sérillon ouvre le journal. « Bonsoir. Désormais au début de chacune des éditions de la rédaction d’Antenne 2, nous rappellerons ainsi le sort des huit otages français détenus au Liban. Et nous le ferons jusqu’à leur libération ».
Tout le monde se souvient de ces quelques phrases. Chaque jour, pendant des mois, pendant deux ans, apparaissent au début de chaque journal les visages des captifs et, pour chacun d’eux, le nombre de jours passés dans les geôles tenues par les terroristes. Leurs noms sont égrenés, la liste variant au gré de l’actualité. Puis ces mots, lancinants : « Les otages français au Liban n’ont toujours pas été libérés ».
D’abord, le 22 mars 1985, deux diplomates sont capturés, Marcel Carton et Marcel Fontaine puis, le 22 mai, Jean-Paul Kauffmann, alors journaliste à L’Évènement du Jeudi, et Michel Seurat, chercheur. Le 27 février 1986, Marcel Coudari est lui aussi enlevé puis, le 8 mars, l’équipe d’Antenne 2, composée de Philippe Rochot, Georges Hansen, Aurel Cornéa et Jean-Louis Normandin. Elle venait d’arriver au Liban, après l’annonce de l’exécution de Michel Seurat le 5 mars, et couvrait alors une manifestation du Hezbollah à la mosquée Bir el-Abed, dans le quartier chiite, en hommage aux « martyrs » d’un attentat à la voiture piégée. Le 7 mai, Camille Son- tag, âgé de 84 ans, est à son tour plongé dans la nuit. Enfin, le 13 janvier 1987, le reporter de guerre Roger Auque est pris en otage également.
« Ce matin-là, il fait un temps superbe à Beyrouth. C’est l’hiver mais l’air est aussi tiède et la lumière aussi printanière qu’au mois de mai à Nice »1, se souvient-il. Il sort de chez lui, s’apprête à rejoindre le journaliste Paul Marchand et le taxi l’attendant à quelques mètres de là. Une voiture arrivée à toute allure s’arrête devant lui. Il est poussé à l’intérieur par trois hommes armés. Le véhicule démarre. Allongé sur le plancher à l’arrière, il est sommé de décliner son nom, de donner un document d’identité. Arrivé à destination, il est dépouillé de sa montre, de sa gourmette, de sa croix. Il est aussi obligé d’enlever sa ceinture et sa veste en jean. Puis il est traîné dans sa prison. Une cellule d’un mètre soixante-dix sur un mètre soixante-dix.
Roger Auque ne le sait pas encore. Mais sa captivité va durer 319 jours. 319 jours sans voir la lumière. Soustrait au monde des vivants. Presque un an de sa vie volé par le Hezbollah. Pour d’autres, ce sera encore plus long. 628 jours pour Jean-Louis Normandin, 1 078 jours pour Jean Paul Kauffmann, 1 139 pour Marcel Carton et Marcel Fontaine, enfermés dans des caves, des pièces aveugles, seuls ou à plusieurs, parfois attachés, « à un radiateur » pour Jean-Louis Normandin.
Les jours passent. Les semaines. Les mois. Les otages sont transférés en divers endroits, sans jamais savoir le sort qui leur est destiné, « des transferts effroyables d’une geôle à l’autre enfermé dans un cercueil, voire « momifié » par des bandes de sparadrap » 2 précise Jean-Paul Kauffmann. « C’étaient des courses en voitures ; nous avions les yeux bandés et on ne pouvait jamais connaître la distance réelle parcourue, car quelquefois nous avions l’impression de tourner en rond. Mais il est certain que nous avons changé une quinzaine de fois de lieu de détention » 3, indique Marcel Carton.
Comment tenir, loin de ses proches, de sa famille, dans la longue obscurité, seulement traversée à certains moments par un faible éclairage quand l’électricité fonctionne ou par la lumière de quelques bougies qu’il faut économiser ? « On ne voyait rien, on ne savait plus ce qu’étaient la verdure, le soleil, les fleurs, la vie extérieure. […] En trois ans, un mois et douze jours, Jean-Paul Kauffmann et moi-même n’avons vu le ciel que trois fois et dix minutes chaque fois ! » 4, témoigne Marcel Carton.
Comment ne pas sombrer ? Jean-Paul Kauffmann répondra : « Dieu et la Bible m’ont beaucoup aidé. Les livres étaient perdus dans nos dix-huit déménagements, mais la Bible suivait tout le temps » 5. Marcel Carton s’est réfugié dans la prière : « Nous avions pris l’habitude de lire le psaume 143 qui est un appel d’amour d’un homme au bord du désespoir » 6 « Seigneur, écoute ma prière, prête l’oreille à ma supplication dans ta vérité […]. L’ennemi a poursuivi mon âme, il a écrasé à terre ma vie, il m’a placé dans les ténèbres […]. Fais-moi entendre ta miséricorde le matin puisqu’en toi je me confie, fais-moi connaître la route où je dois marcher, car c’est vers toi que j’ai élevé mon âme. Délivre moi de mes ennemis, Seigneur, près de toi je suis à l’abri ».
Roger Auque était seul et n’a jamais pu communiquer avec les autres otages. Mais lui aussi se réconforte à la lecture de la Bible. L’exemplaire reçu est un livre de poche en anglais. Il déchiffre les textes grâce à un lexique bilingue à la fin d’un livre de Roméo et Juliette qu’on lui a donné également. Lui aussi trouve dans les Psaumes un écho à sa détresse. Il apprend par cœur le psaume 91, le récite à haute voix dès que le désespoir le gagne : « Je dis à l’Éternel « Tu es mon refuge et ma forteresse, mon Dieu en qui je me confie ! ». C’est lui qui te délivre du filet de l’oiseleur, et de la peste qui fait des ravages. […] Tu n’as donc pas à craindre les terreurs de la nuit, ni les flèches qui volent dans la journée, ou bien la peste qui rôde dans l’obscurité, ou encore le coup fatal qui frappe à l’heure de midi. Que mille tombent à côté de toi, et dix mille à ta droite, toi, tu ne seras pas atteint. […] Si toi, tu fais du Très-Haut ton abri ».
Les phases d’espoir, de résignation et de découragement se succèdent. Les ravisseurs « cherchent à se défouler, à déverser sur nous la haine qu’ils ont pour l’Occident car ils vivent toujours avec ce sentiment du martyr » 7, note Philippe Rochot, qui continue d’être journaliste dans l’âme, essayant de comprendre la situation, d’analyser le comportement des islamistes, d’interpréter leur attitude, changeante. Aucun contact avec l’extérieur n’est possible. Certains ont eu une petite radio au début, qui leur a ensuite été confisquée. D’autres ont réussi à recueillir une bribe d’information un jour ou un autre, très rarement, grâce à un transistor dont les geôliers avaient négligé de baisser le volume dans une pièce à côté. Mais dans l’ensemble, rien. Ils sont coupés du monde. Roger Auque marque le décompte des jours sur le mur.
Comment supporter de telles conditions de détention, quand le bourreau s’emploie à humilier, à déshumaniser sa victime ? En posant une limite au geôlier debout, nourri, et armé, affirme Jean Louis Normandin, malgré le risque, malgré le danger. « Tu peux aller jusque-là. Mais au-delà, c’est moi qui décide de ma vie ou de ma mort. J’ai deux mètres de chaîne. Je fais un peu de yoga, je marche. Un gardien entre dans la pièce, claque des doigts et me dit : « Couché ! ». « Non ! ». J’ai ré- pondu non. Cela faisait plus d’un an que j’étais otage. Quand je dis non, je prends conscience que le pouvoir a basculé. Car le type va alors chercher ses chefs, palabre avec eux. J’étais très déterminé. Je n’ai pas cédé. La limite que j’ai posée ce jour-là, c’était ma dignité »8. Pour Jean-Paul Kauffmann, c’est la capacité à rêver, à s’évader : « [Nos geôliers] étaient tourmentés par la hantise de l’évasion, je suis sûr que leur esprit était moins en repos que le nôtre. Ils enrageaient de ne pas contrôler nos têtes. Le geôlier est toujours jaloux des rêves de son captif » 9.
Et la moindre petite chose obtenue est une victoire. Roger Auque aussi s’évertue à conserver un maigre rapport de force avec ses ravisseurs. Avant que ceux-ci n’ouvrent la porte, il sait toujours ce qu’il va leur réclamer. Tout. N’importe quoi. Du shampooing, une tasse de thé en plus, des nouvelles des négociations. Il repère le terroriste le moins obtus parmi les gardiens, membres du Hezbollah et Palestiniens, négocie avec lui, réussit à bénéficier d’une douche supplémentaire hebdomadaire, deux au lieu d’une. Puis il parvient à récupérer ses chaussettes. Il peut marcher, deux pas et demi, en diagonale. Et il a moins froid. Et enfin il reçoit des livres. Des livres qui tournent, dans son cas, entre les différents otages. Il cherche d’ailleurs à travers les pages un message, une éventuelle inscription, un appel de la part d’un autre prisonnier. Mais il ne voit rien.
« Les livres, la littérature m’ont permis de survivre, confie Jean-Paul Kauffmann. Le deuxième volume de Tolstoï Guerre et paix, ce livre ne m’a pratiquement jamais quitté. Le premier tome était égaré. Cela posait un problème d’ailleurs car Marcel Carton ne l’avait pas lu. Alors j’ai dû le lui raconter. J’ai passé plusieurs jours à lui expliquer » 10. Il est particulièrement touché par ce passage : « Est-ce vraiment la mort ? se dit le prince André en considérant d’un regard neuf, envieux, l’herbe, l’armoise et le filet de fumée qui s’élevait de la balle noire tourbillonnante. Je ne veux pas, je ne veux pas mourir, j’aime la vie, j’aime cette herbe, cette terre et l’air »11.
Chacun est en proie à « l’incertitude qui corrode et qui détruit »12, à l’idée obsédante que chaque jour peut être le dernier. Les ravisseurs sont en effet totalement imprévisibles, capables de tout. « Ma principale préoccupation, raconte Jean-Louis Normandin, c’était de savoir quel serait mon rapport à la mort le jour où j’allais comprendre qu’elle était sur le point de survenir, comment j’allais réagir quand je comprendrais que c’était fini, parce que c’était une probabilité assez forte » 13. Les simulacres d’exécution sont particulièrement cruels. Dans son livre Dans l’islam des révoltes, Philippe Rochot écrit : « Un jour, ils nous font agenouiller tous les quatre face au mur et laissent planer dans la pièce un silence pesant. Ils nous obligent à fermer les yeux. L’un d’eux claque dans ses mains comme pour imiter un tir au pistolet » 14. Ou le terroriste vise l’otage face à lui, puis tire à vide ou à côté en riant, comme c’est arrivé maintes fois à Roger Auque. Il y a toujours la crainte qu’un des ravisseurs, plus colérique que les autres, plus inconscient, ayant la détente un peu facile, décharge sa kalachnikov sur un otage pour se rendre intéressant.
Des menaces plus ou moins tangibles planent en fonction des négociations. « Une fois, se rappelle Marcel Carton, on nous a ligoté les poignets derrière le dos, couchés par terre, sur le ventre, la tête contre le mur en nous prévenant : « On attend des ordres très importants dans les trois heures qui suivent. On recevra un message qui nous indiquera si on vous tue ou si on vous laisse en vie ». Vous ne pouvez vous imaginer dans quel état nous étions ; nous n’arrivions même plus à avoir peur. On priait seulement, on ne s’arrêtait pas de prier. Et, grâce à Dieu, après chaque alarme, c’était un retour à la vie normale du prisonnier, une vie très dure »15.
L’espoir demeure néanmoins. « On s’y habitue. On ne revient pas des camps de la mort, il ne faut pas exagérer non plus. Mais on n’a pas vécu. On a survécu »16, déclarera Jean-Paul Kauffmann à sa libération. Philippe Rochot est détenu avec Aurel Cornéa. Sa détention à lui est sans issue. Ses ravisseurs l’ont prévenu : « – Tu vas être exécuté me dit en français un homme dont j’entends la voix pour la première fois. Je ne suis pas surpris. Je dirais même que j’attends cela. Je pense au fond de moi-même qu’il vaut mieux en finir tout de suite plutôt que de traîner pendant des mois ou des années comme une loque humaine, dans les caves de la guerre du Liban » 17. En attendant, il lit. Et il relit même. Trois fois le Lagarde et Michard du XIXe siècle, au cours de ses 105 jours de captivité, sans comprendre comment ce livre a pu atterrir là. Chaque matin, il se demande s’il sera encore vivant le soir. Puis vient le jour où il est emmené dans une pièce où il découvre avec effroi des batteries de camion. Il est persuadé qu’il va être torturé à l’électricité, comme ses ravisseurs l’en avaient menacé. En réalité, c’est sa libération que lui annonce un homme cagoulé. On lui rend ses habits, ceux portés le jour de son enlèvement. Georges Hansen est amené lui aussi. Les batteries servent à recharger les talkies-walkies. C’est le 20 juin 1986. Leur captivité s’achève enfin.
En 1987, François Mitterrand est président de la République, Jacques Chirac est Premier ministre depuis mars 1986. Le premier n’est pas favorable à des négociations. Le second confie le dossier au ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua. Celui-ci fait appel à Jean-Charles Marchiani, un ancien officier d’origine corse du SDECE (devenu la DGSE, Direction générale de la Sécurité extérieure), et à Iskandar Safa, un homme d’affaires, homme d’action également, « originaire d’une riche famille chrétienne de Ghadir, dans le nord du Liban. Son père était haut fonctionnaire dans l’administration française, du temps du mandat de la France sur ce pays. [Il avait] ses entrées auprès des services secrets libanais, alors aux mains des Syriens, et n’ignorait rien des écoutes du Hezbollah » 18. Il connaît aussi des personnes influentes en Iran. Son frère, Akram, apporte également sa contribution.
Iskandar Safa, surnommé « Sandy », est « un ami de la France, comme beaucoup de chrétiens libanais, dira Charles Pasqua. Ils considèrent que leur seconde patrie est la France, et ils font parfois pour la France des choses que d’autres ne font pas » 19. Ainsi, Jean-Charles Marchiani et Iskandar Safa vont travailler en équipe, se complétant parfaitement, effectuant des allers-retours entre Paris et les capitales du Moyen-Orient et multipliant les contacts sur le terrain. Les ravisseurs sont en effet rapidement identifiés et localisés.
Mais les otages détenus sont de nationalités différentes. Il faut donc l’aval non seulement des autorités françaises, mais aussi celui des autres pays pour mener une opération conjointe, explique Roger Auque. « Il avait été prévu que les troupes syriennes apportent un appui en bombardant le quartier, afin de faire diversion, en coupant le courant électrique. Les agents secrets français devaient alors, avec l’aide des milices chrétiennes libanaises, investir les lieux pour nous délivrer. Malheureusement, les Américains, les Britanniques et les Français ne sont pas parvenus à trouver un accord. Et Mitterrand n’a jamais donné son feu vert » 20. Alors, les deux émissaires peaufinent leur méthode, resserrent les contacts. « Revolver à la ceinture, Jean-Charles Marchiani se rend dans la banlieue de Beyrouth pour négocier avec le Hezbollah : « Je passe un marché avec vous. Je vous parle comme à des bandits corses. Si vous ne respectez pas nos accords, il y aura des représailles contre vous et vos proches » 21.
Le 27 novembre 1987, Roger Auque, un bandeau sur les yeux, est sorti de sa cellule et emmené dans le coffre d’une voiture. S’y trouve déjà Jean-Louis Normandin. Ils ne se connaissent pas, se présentent l’un à l’autre. Puis ils sont déposés à 300 mètres de l’hôtel Summerland. Ils sont libres. Enfin ! Ils marchent jusqu’à leur destination où ils sont accueillis par les représentants de l’ambassade. Ils échappent, grâce à la détermination de ces derniers, au détour par Damas qu’avaient imposé les officiers syriens à Philippe Rochot, Georges Hansen, puis à Aurel Cornéa, libéré le 24 décembre 1986, pour promouvoir le rôle de médiateur de Damas dans l’affaire des otages.
L’ambassadeur, Paul Blanc, arrive à son tour. Roger Auque et Jean-Louis Normandin montent dans la voiture blindée qui leur est réservée, s’assoient aux côtés d’un homme à l’accent corse : « Je suis Alexandre Stefani, dit-il, le négociateur de Charles Pasqua et du gouvernement Chirac ». En fait, il s’agit de Jean-Charles Marchiani, sous pseudonyme. Tandis que la voiture roule, il demande la communication avec le ministère de l’Intérieur : « Charles ! Mission accomplie ! Je les ai avec moi ». Bientôt Baabda, le quartier de l’ambassade. Le territoire français. Cette fois, c’est sûr. Ils sont sauvés.
Un hélicoptère a été affrété par le général Michel Aoun. À Larnaca, la ville chypriote sur laquelle veille Lazare de Béthanie, « l’ami du Christ », ils rencontrent Iskandar Safa et son frère Akram. Un jet privé les emmène tous ensuite à Corfou où ils s’arrêtent pour une escale technique, puis à Solenzara, en Corse, où Charles Pasqua les attend. Enfin, ils arrivent à Orly, accueillis par le Premier ministre Jacques Chirac.
3 mai 1988. La France se prépare à une nouvelle élection présidentielle. Jacques Chirac se présente en face du président François Mitterrand. Si les trois otages encore en détention ne sont pas libérés avant le 8, jour du second tour, et qu’il y a un changement de gouvernement, « les socialistes vont devoir reprendre les négociations à zéro, [s’inquiète Jean-Charles Marchiani alors à Salonique, en compagnie d’Iskandar Safa, s’apprêtant à partir avec lui pour Beyrouth]. L’Iran et le Hezbollah libanais en sont conscients, il faut espérer qu’ils vont accepter notre deal. Mais jusqu’au 8 mai 20 heures, j’ai une mission à remplir. Et je compte bien mettre tout ce temps à profit pour me donner toutes les chances de la remplir jusqu’au bout » 22. 4 mai 1988. Le journal de 20 h sur Antenne 2 s’ouvre encore selon le même rituel : « Une journée supplémentaire de détention pour Marcel Fontaine, Jean-Paul Kauffmann, Marcel Carton. Les otages français au Liban n’ont toujours pas été libérés ». Le journal commence.
Après un peu moins de cinq minutes, Henri Sannier mentionne une dépêche de l’AFP venant de tomber annonçant au conditionnel la libération de deux d’entre eux. Quinze minutes plus tard, la nouvelle se précise. Les trois otages seraient libérés. À la fin du journal, à 20 h 27, le ministère de l’Intérieur envoie un message indiquant que « les otages sont en lieu sûr, avec Monsieur Alexandre Stefani ». Henri Sannier s’adresse aux téléspectateurs : « C’est officiel. La confirmation vient juste de nous parvenir. Les trois otages retenus au Liban ont été libérés » 23.
Plus tôt dans la journée, « Jean-Paul Kauffmann, décharné, à bout de forces, certain qu’il va mourir, au bout de trois ans de captivité, abandonné dans son cachot avec ses compagnons d’infortune, voit surgir, pistolet au poing, un Français, déterminé à les sortir de là, défiant les miliciens du Hezbollah qui arment leurs kalachnikovs » 24.
Cet homme, c’est Jean-Charles Marchiani. Peu après, il appelle Charles Pasqua : « Ici Beyrouth, 4 mai 1988, 19 h 34. Il n’y a plus de Français détenus au Liban. Mission accomplie » 25.
Le lendemain, le journal s’ouvre avec les mêmes portraits mais le texte prononcé est différent : « La liberté enfin pour Marcel Fontaine, Jean-Paul Kauffmann, et Marcel Carton ». Les trois hommes sont arrivés en France, à l’aéroport de Villacoublay, accueillis par Danielle Mitterrand, l’épouse du président, Jacques Chirac et Charles Pasqua. Les premiers mots de Jean-Paul Kauffmann, à sa descente de l’avion, rendent hommage à Michel Seurat, avec lequel il avait été enlevé, et que lui et ses compagnons de détention ont vu lentement s’éteindre, « avec noblesse ». Il était tombé malade, avait été déplacé dans une autre pièce le 28 décembre 1985, d’où ils l’entendaient tousser effroyablement. Puis plus rien. Il est mort seul. Aussi, la joie est assombrie, car l’absent l’est pour toujours.
Comme en 1983 quand a eu lieu l’attentat contre le Drakkar, les prises d’otages de ressortissants français se sont produites dans un contexte de fortes tensions entre Paris et Téhéran, toujours à cause du contentieux Eurodif et de la vente d’armes par la France à l’Irak, deuxième fournisseur après l’URSS, tandis que sévit encore la guerre contre l’Iran. « Après notre enlèvement, le 22 mai 1985, révèle Jean-Paul Kauffmann, je suis persuadé que nos ravisseurs hésitaient sur notre sort. Il fallait agir vite, envoyer des émissaires. Les premiers jours, la première semaine, le premier mois étaient décisifs. Le gouvernement socialiste de l’époque et, surtout, le Quai d’Orsay n’ont pas été à la hauteur. Un temps précieux a été perdu. Trois années plus tard, sous la pression de mes amis et de l’opinion, le gouvernement Chirac a fini par obtenir notre libération. Je ne puis l’oublier, surtout le rôle de Jean-Charles Marchiani, qui est allé nous chercher dans la fosse aux lions » 26.
En effet, depuis des années, l’Iran n’a eu de cesse de soumettre la France à de multiples pressions aussi bien au Liban avec la séquestration de ses ressortissants que sur son territoire. Il parvient ainsi à faire chasser par Paris des opposants condamnés par son régime, tel Massoud Radjavi, dirigeant de l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien, réfugié en France et expulsé deux semaines avant la libération de Philippe Rochot et de Georges Hansen le 20 juin 1986.
Surtout, une vague d’attentats terroristes commandités par le Hezbollah frappe la France en 1985 et 1986, faisant 14 morts et 300 blessés, dont celui de la rue de Rennes en septembre 1986. Le chef du commando est un Tunisien formé en Iran, Fouad Ali Saleh. Le numéro 2 de l’ambassade d’Iran, Wahid Gordji, est soupçonné de complicité. Il est entendu et lavé de tout soupçon deux jours après la libération de Jean-Louis Normandin et de Roger Auque le 27 novembre 1987.
Peu après, un autre complice présumé des attentats perpétrés sur le territoire national, Mohamed Mouhajer, Français d’origine libanaise lié aux intégristes pro-iraniens, est remis en liberté après un an de détention, le 25 mars 1988, soit un peu plus d’un mois avant le rapatriement des trois derniers otages.
Si les ressortissants français ont donc tous été libérés, le retour à la lumière est un long chemin. « Nous sortions des ténèbres ; nos gestes, nos réactions s’adaptaient mal au monde des vivants, dira plus tard Jean-Paul Kauffmann. Nous étions comme Lazare jaillissant du tombeau : hébétés, éblouis par la lumière, transfigurés, titubant comme si nous venions de quitter nos bandelettes » 27. Puis se pose la question de la réparation. Pour les preneurs d’otages, il n’y a ni procès, ni peine. « Les victimes n’ont jamais droit à la justice parce que les groupes fondamentalistes ou extrémistes ne sont jamais jugés » 28 se désole Jean-Louis Normandin. « Notre système démocratique semble bien impuissant face à ce spectre insaisissable et tentaculaire, souligne Roger Auque. Ce spectre qui dispose de la vie d’autrui selon son bon vouloir » 29. Philippe Rochot partage le même constat, et déplore l’impuissance de la France et l’ingratitude du pays où il a été emprisonné et auquel il avait consacré tant de reportages, dans des conditions dangereuses, pour faire connaître sa situation.
Jean-Louis Normandin a fondé avec Martine Gauffeny une association, « Otages du monde », pour essayer de rendre possible la « prise en charge des affaires d’otages par la justice, [afin de] désigner le crime, mettre des mots sur des choses factuelles, mais aussi permettre aux otages de se reconstruire » [30 .Jean-Louis Normandin, op. cit. ]. Il s’est ainsi mis au service d’autres victimes. Marcel Carton essaie de rattraper le temps perdu. Il a pardonné à ses geôliers : « J’ai compris que c’étaient des primitifs sans culture, des fanatiques aveugles. Dieu m’a écouté et m’a sauvé. Je vis ; c’est l’essentiel. Je continue, ainsi que ma femme et ma famille, à prier et à remercier Dieu » 30.
Le Hezbollah est toujours resté en retrait, ses actions étant revendiquées sous différents prête-noms, comme le Jihad islamique, l’OJR (Organisation de la Justice révolutionnaire), et Jound Allah (les « soldats de Dieu »), usant ainsi de la tradition de la dissimulation (taqîya) encore en vigueur aujourd’hui avec notamment le recours par Téhéran aux intermédiaires tels le Hezbollah, donc, ou les Houthis au Yémen. Quoi qu’il en soit, « le Liban a décrété une amnistie qui ne permet plus d’engager des poursuites contre les acteurs de la tragédie » 31. Ce constat, particulièrement révoltant, relève de l’infamie, car non seulement aucun des commanditaires ou ravisseurs n’a été puni mais, aujourd’hui, des députés du Hezbollah siègent au Parlement libanais. Ainsi va le triste monde. Et pourtant, « une part de moi-même erre à jamais dans le royaume des ombres, confiera Jean-Paul Kauffmann. Dans le fleuve des morts, nous avons approché de très près l’autre rive » 32.
Carine MARRET
Femme de lettres Auteur de romans, de théâtre et d’essais Dernier ouvrage paru Les chrétiens d’Orient et la France, mille ans d’une passion tourmentée, Balland, 2025
- Roger Auque, Otages de Beyrouth à Bagdad, Anne Carrière, Paris, 2005. ↩
- Jean-Pierre Perrin, « Otages du Liban. « Une part de moi-même erre à jamais dans le royaume des ombres ». Jean-Paul Kauffmann n’a jamais écrit sur ses 1 078 jours de détention », Libération, 7 mai 1998. ↩
- Mary Yazbek Azoury, « Marcel Carton : « J’ai toujours gardé l’espoir » », La Revue du Liban, n° 3689, 22 au 29 mai 1999. ↩
- Mary Yazbek Azoury, op. cit. ↩
- Jean-Paul Kauffmann, lors de la conférence de presse suivant sa libération, extraits diffusés sur Antenne 2, Journal de 13 h, 11 mai 1988. ↩
- Mary Yazbek Azoury, op. cit. ↩
- Philippe Rochot, Dans l’islam des révoltes, Balland, 2010. ↩
- Jean-Louis Normandin, propos recueillis le 26 novembre 2013. ↩
- Jean-Pierre Perrin, op. cit. ↩
- Jean-Paul Kauffmann, op. cit. ↩
- Léon Tolstoï, La Guerre et la Paix, tome II. ↩
- Jean-Paul Kauffmann cité dans Jean-Claude Raspiengeas, « Il y a 20 ans, libération des otages français du Liban », La Croix, 4 mai 2008. ↩
- Jean-Louis Normandin, op. cit. ↩
- Philippe Rochot, Dans l’islam des révoltes, Balland, 2010. ↩
- Mary Yazbek Azoury, op. cit. ↩
- Jean-Paul Kauffmann, à sa descente de l’avion à l’aéroport de Villacoublay, reportage dans le Journal de 20 h, Antenne 2, 5 mai 1988. ↩
- Philippe Rochot, op. cit. ↩
- « Frères de l’ombre et des affaires », L’Orient-Le Jour, 8 janvier 2002. ↩
- Charles Pasqua, extrait d’un entretien diffusé dans le Journal de 20 h, Antenne 2, 5 mai 1988. ↩
- Roger Auque, op. cit. ↩
- Roger Auque, op. cit. ↩
- Roger Auque, op. cit. ↩
- Journal de 20 h, Antenne 2, 4 mai 1988. ↩
- Jean-Claude Raspiengeas, « Il y a 20 ans, libération des otages français du Liban », La Croix, 4 mai 2008. ↩
- Roger Auque, op. cit. ↩
- Jean-Pierre Perrin, op. cit. ↩
- Jean-Claude Raspiengeas, op. cit. ↩
- Jean-Louis Normandin, op. cit. ↩
- Roger Auque, op. cit. ↩
- Mary Yazbek Azoury, op. cit. ↩
- Jean-Pierre Perrin, op. cit. ↩
- Jean-Pierre Perrin, op. cit. ↩



















