« Les raisins de la colère »

Force est de constater, derrière le chaos apparent de ce conflit entre le pouvoir et les « gilets jaunes », que les linéaments économiques d’un affrontement entre bloc élitaire et bloc plébéien/populaire sont discernables. On peut légitimement se poser la question des origines économiques du mouvement des « gilets jaunes », du contenu évolutif des revendications de ce mouvement et d’y déceler l’émergence d’un nouveau clivage ou d’une ligne de fracture politico-économique distincte de la ligne de démarcation progressistes/conservateurs.

Les fondements économiques du mouvement des « gilets jaunes »

La litanie des échecs économiques de la France au cours des vingt dernières années ne devrait pas ici nous conduire à égrener toutes les contreperformances. Mais il n’en demeure pas moins que certaines sont à garder à l’esprit pour comprendre la genèse de la colère actuelle. 

Les masses populaires atteintes par l’échec économique français

Les masses populaires qui ont rejoint spontanément le mouvement des « gilets jaunes » sont d’abord les premières victimes de la désindustrialisation de notre pays. Culminant à 22 % du PIB dans les années 1980, notre part des activités industrielles et manufacturières dans la richesse nationale s’est effondrée à 11 %, alors que la plupart des autres économies développées, malgré le développement foisonnant de leurs services et de l’immatériel, ont gardé un tel ratio au-delà de 15 %. Cette désindustrialisation a décimé la classe ouvrière en France mais aussi la classe moyenne de ce que Christophe Guilluy a appelé la France périphérique, en la privant des meilleurs emplois traditionnels sans que l’appareil éducatif français ne puisse rapidement reconvertir cette classe moyenne pour les besoins des nouvelles industries.

Cette insuffisance de l’investissement productif résulte directement d’un niveau de fiscalisation élevé. Ainsi, nos prélèvements obligatoires, encore à seulement 40 % du PIB en 1981 (pour un système de santé et de protection sociale qui fonctionnait mieux qu’aujourd’hui) ont cru jusqu’à 47 % au cours des dernières années. Ces prélèvements obligatoires sont imparfaitement consistants avec nos dépenses publiques, dont le chiffre officiel (56,4 % du PIB contre 52 % en 2007, contre une moyenne européenne vers 45 %) se décompose entre 58 % de transferts sociaux, un tiers de dépense de fonctionnement (en augmentation de 2,2 %), 6 % d’investissements et 3 % de charges de la dette. 384 milliards d’euros de cotisations ne suffisent pas à financer les 600 milliards de dépenses sociales, d’où un recours croissant à l’impôt pour financer notre État providence ; on retrouve ici dans les chiffres le sentiment diffus d’un excès de charges pour les entrepreneurs mais aussi de fiscalité ubuesque pour la population générale. Le différentiel de 10 points de PIB, soit 210 milliards d’euros est un prélèvement net sur la richesse des Français (afin de couvrir une partie de la protection sociale assumée directement par les agents dans d’autres pays mais aussi les coûts de fonctionnement de l’État et de ce système, moins efficients que dans les systèmes libres), dont la société française a payé le prix en termes de croissance atone et de chômage.

Le programme économique de Macron a aggravé cette tendance

Le décor économique étant ainsi planté, il convient de rappeler le contexte économique précis dans lequel émerge le mouvement des « gilets jaunes » en octobre 2018. Les mois qui précèdent l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron confirment la reprise d’un cycle normal d’expansion, trop longtemps décalé dans le temps par les scories de la crise de 2008 et sa seconde branche en 2011 en Europe. Macron arrive à l’Elysée avec une année faste devant lui en termes de croissance (et le plein effet du stimulus monétaire européen). Certains de ses conseillers, dans la fabrique de son programme ou même lors des objectifs pluriannuels contenus dans son premier budget (le budget 2018 déposé à l’automne 2017), prévoient 2 % de croissance par an durant tout le quinquennat. Cet objectif irréaliste alors que la phase d’expansion – certes biaisée et atone avant 2016 – dure déjà depuis cinq ans – accrédite l’idée d’un nouveau régime de croissance sous l’égide d’une nouvelle équipe réformatrice. 

Pourtant, le programme économique de la nouvelle équipe reste timidement réformateur. Malgré cette forte croissance attendue, il ne prévoit de baisser les prélèvements obligatoires que de 3-4 points et la dépense publique de 3 points sur tout le quinquennat : les deux tiers de ces avancées dépendent de la croissance du PIB elle-même… Deux séries de réformes vont monopoliser les analyses à l’automne 2017 : en premier lieu, la simplification de la fiscalité du capital avec la transformation de l’ISF en IFI et la flat tax sur le capital ou PFU. L’autre série de réformes concerne la question de la CSG, impôt jugé indolore qui est fortement et unilatéralement augmenté : c’est de cette réforme mal comprise que l’on peut dater la réémergence de l’arlésienne du pouvoir d’achat dans le débat économique et social. À la genèse de cette réforme pourtant, il n’y a aucun lien avec le pouvoir d’achat ou le coût du travail. Macron a simplement l’intention de reprendre la main sur l’assurance chômage et l’Unedic pour faire des économies et mieux contrôler les chômeurs. Cela se fait par le remplacement d’une partie du financement, celle assise sur les cotisations employeurs ; par une augmentation de la CSG. Malheureusement, si la CSG est augmentée dès janvier 2018, les baisses de cotisations elles sont étalées sur l’année 2018, ponctionnant ainsi le pouvoir d’achat des Français.

Dès la mi 2018, si la nouvelle politique macroéconomique n’a pas porté de fruits, deux images vont être attachées par les citoyens à ce nouveau pouvoir en conséquence des deux séries de réformes étudiées supra : celle du président des riches et celle d’une politique contre le pouvoir d’achat des Français.

Le contenu évolutif des revendications

Dès octobre 2017, nous analysions l’impact de ces mesures sur les classes moyennes1. Elles s’avéraient perdantes en termes de revenu net disponible après ces réformes.

La lutte contre la fiscalité trop lourde est à la genèse du mouvement

Le mouvement des « gilets jaunes » prend racine dans le mécontentement qui s’exprime dès le printemps 2018 : historiquement, les contestations sociales naissent non pas au milieu des crises économiques ou récession, mais quand la situation s’améliore (hors à la fin 2017 début 2018 les médias ont trop rapidement  et prématurément annoncé le triomphe de la politique économique de la nouvelle équipe, la confondant avec le pic mondial de croissance du cycle) alors que certaines catégories ont le sentiment de ne pas profiter des prébendes de la croissance : c’est alors qu’elles expriment des revendications, comme lors de l’affaire de la cagnotte pour Jospin. 

Cependant, trois nouveautés sont à mettre en exergue dans cette France de 2018 qui sera la matrice des « gilets jaunes ». Tout d’abord, loin de ne concerner que quelques perdants, comme toutes les réformes classiques, celles de Macron coagulent les classes moyennes avec les retraités, et in fine fait de plus de la moitié des Français des perdants du macronisme. Ensuite, le gouvernement a commis une erreur en communiquant très tôt sur ce « thèmepiège » du pouvoir d’achat. Ce dernier souffre d’un problème de définition : sa mesure statistique par l’Insee (organe contrôlé par le gouvernement) est sans cesse sujette à questions et contestations. Enfin, le gouvernement n’a déjà plus de marges de manœuvre fin 2018 car la croissance a ralenti fortement au second semestre : cela rendra la réponse aux « gilets jaunes » ardue et son poids de 10 milliards d’euros dangereux pour les dépenses publiques, là ou un an auparavant l’ajustement aurait été plus aisé. En parallèle de ces mécanos sociaux fiscaux, le gouvernement avait lancé dès fin 2017 une fiscalité et réglementation punitive contre les pollueurs afin de financer la transition énergétique, avec entre autres une hausse de la taxe sur les carburants. 

La hausse du prix du carburant affecte moins les habitants des métropoles utilisant les transports publics que ceux de territoires non métropolisés, dont tous les déplacements dépendent de leur voiture. On retrouve ainsi la première vraie illustration des affres de ceux que Guilluy appellent les habitants de la France périphérique, ou les gens de « somewhere » vs « anywhere » dans la typologie de Goodhart. La voiture va cristalliser l’ire de catégories populaires qui a) ne vivent pas dans la France des métropoles b) n’ont jamais été sensibles au changement macroniste et n’ont pas massivement voté pour lui c) se recrutent politiquement à gauche, à droite, et beaucoup dans l’abstention… Macron a d’abord assumé la hausse des taxes au nom d’une politique écologique avant de demander aux régions, financièrement exsangues, d’aider les foyers modestes avec un « chèque carburant » pour ensuite réunir les distributeurs et leur demander de mieux répercuter les baisses de prix du baril à la pompe, ce que l’État refuse de faire. 

Priscillia Ludosky, auto-entrepreneuse de 32 ans, lance, dès le mois de mai 2018, une pétition contre la hausse du prix du carburant. Un routier de 33 ans, Éric Drouet, la contacte alors qu’il prépare un rassemblement contre la hausse du prix de l’essence. Les deux initiatives coagulent pour donner naissance à l’acte 1 des « gilets jaunes » le 17 novembre.

C’est donc une montée en puissance graduelle de six mois, sur fonds d’erreurs de politique économique du gouvernement, qui culmine en ce mouvement inédit.

Deux types de revendications économiques vont émerger durant ces différents actes. Les premières demandes, dans la foulée de ces six mois de pré-mobilisation, concernent la remise en cause de la hausse de la fiscalité environnementale et de la taxe sur les carburants. Spontanément, s’agrège à cette révolte fiscale un mouvement plus général contre les impôts, les charges et les normes. Nombre de libéraux voient alors le mouvement comme une jacquerie fiscale ou un soulèvement libéral et girondin, qui exprime son ressentiment contre une France jacobine, centralisatrice, incarnée par les énarques parisiens au pouvoir. Les premiers actes des « gilets jaunes » sont clairement anti-élites, ancrés dans les territoires, et expriment plus généralement ce que l’on baptisera une nomophobie (rejet des normes). Comme en 1789, si le parallèle osé nous est permis, la demande générale est celle de plus de liberté. Les petits patrons, notamment du secteur routier, les auto-entrepreneurs, les retraités mécontents de cette hausse de la CSG, constituent les piliers du mouvement.

La détresse sociale magnifie et diversifie les revendications

Cependant, cette révolte révèle aussi la détresse financière et sociale des premiers manifestants tout comme de ceux qui vont bientôt les rejoindre : les doléances s’étendent rapidement au simple constat des difficultés du quotidien, dont la fiscalité et les normes (en ponctionnant de la richesse brute sur les ménages) ne sont qu’un aspect (l’autre aspect étant des salaires qui n’augmentent pas assez ou des pensions/revenus de distribution/transferts sociaux entamés). Ainsi, le double mouvement de révolte contre l’État et le jacobinisme, et de doléance pour plus de protection et d’aides, est caractéristique du mouvement dès la fin novembre, et brouille d’ailleurs son expression publique. 

Les adversaires du mouvement ont beau jeu de montrer l’apparente incohérence entre des revendications libérales de « droite » pour simplifier, et des demandes sociales de « gauche » : ce discours caricatural sera entendu dans les médias. En réalité, du point de vue macroéconomique, les deux sont intrinsèquement liées : comme exposé dans notre préambule sur le contexte économique de l’échec français, le maintien de l’État providence a nécessité une ponction importante sur la richesse des ménages et des entreprises ; le chômage en est la première manifestation. Or en France (à l’inverse de l’Angleterre, du Canada ou des États-Unis) un taux de chômage élevé depuis trois décennies a constitué une armée de réserve (pour reprendre un terme marxiste) de chômeurs : dès que la croissance économique reprend comme en 2016, il ne peut y avoir d’augmentation de salaires des moins qualifiés et donc du pouvoir d’achat puisque les entreprises ont le choix, plutôt que de céder à des revendications salariales, d’utiliser de nouveaux entrants issus des rangs des chômeurs. À titre d’exemple, aux États-Unis, si la reprise est avérée dès 2011, il faudra que le chômage descende à 5 % avant de voir la moindre tension sur les salaires… Les « gilets jaunes », qui manifestent contre la fiscalité et déplorent la baisse du pouvoir d’achat, ne sont donc pas si incohérents. 

Un gouvernement en perpétuel décalage avec les revendications

Le gouvernement lui-même, dans sa réponse à la crise, va osciller entre ces deux tendances des revendications. Initialement mais trop tardivement, il réagit en décrétant un moratoire puis l’annulation de la hausse de la fiscalité énergétique. Malheureusement quand il acte définitivement cette annulation, il est déjà derrière les « gilets jaunes » qui ont étendu la liste des revendications à la question du pouvoir d’achat. Encore une fois très tardivement, Emmanuel Macron finit par reconnaître le problème et laisse filer les dépenses publiques en promettant un package de mesures de 10 milliards d’euros : hausse indirecte du Smic via la prime d’activité, remise en cause de certaines hausses de CSG, défiscalisation et désocialisation (partielle, la CSG reste due) des heures supplémentaires, prime exceptionnelle facilitée. Ce faisant, il tente de répondre aux manifestants tout en reprenant une mesure sarkozyste et une autre de Xavier Bertrand afin de maintenir son oxymore politique du « et de gauche et de droite » dans le champ de la politique économique. 

L’accueil mitigé des mesures s’explique de deux manières : premièrement, dans le détail elles ne sont que marginales ou exceptionnelles et ne compensent pas l’absence de hausse des salaires en France ; deuxièmement, ce mouvement, toujours évolutif et mouvant, accorde désormais la priorité aux revendications ayant trait à la démocratie participative et citoyenne comme le référendum d’initiative citoyenne.

Les « gilets jaunes » sortent clairement du champs de l’économique et du social stricto sensu dès la mi-décembre 2018.

Vers une redéfinition des clivages politico-économiques ?

On constate aussi avec le phénomène des « gilets jaunes » la traduction directe des travaux de Guilluy ou Goodhart sur les oubliés de la mondialisation. Il revient à l’économiste américain Dany Rodrik d’avoir défini ce phénomène avec son « trilemme » politique de l’économie : souveraineté nationale, démocratie et mondialisation ne peuvent coexister (on aurait pu accoler à mondialisation la construction européenne), l’un doit céder. Sans préjuger de la validité de ce trilemme, il est à l’esprit des manifestants en jaune et explique que derrière l’incohérence apparente des revendications, un corpus de politique économique issue des « gilets jaunes » est déchiffrable.

Le clivage économique entre bloc élitaire et bloc populaire

Il l’est d’autant plus qu’il propose une grille de lecture plus efficace que le poncif habituel sur l’opposition ouvert/fermé, progressistes/conservateurs, proposé ces dernières années et mis en avant par les médias et le macronisme, et qui ne correspond à rien de lisible en matière de politique économique. Le mouvement des « gilets jaunes » demande fondamentalement une meilleure création de richesses (moins de fiscalité et de normes, plus de pouvoir d’achat laissé aux ménages) dans un contexte d’équité où les règles du jeu sont claires : pas de distorsion en faveur des plus riches, pas de concurrence inacceptable ou de pression venant de l’étranger.

Il combine donc fondamentalement libéralisme économique et normatif avec une protection économique (souveraineté nationale, protection des industries, refus des excès de la mondialisation et de l’imposition de normes venant d’entités internationales).

Une version originale et hexagonale du populisme global ?

On retrouve ainsi dans les revendications des « gilets jaunes » des éléments du
trumpisme économique et de certains des nouveaux mouvements dits populistes qui essaiment de par le monde. Le macronisme s’arc-boute sur le mythe technocratique de l’élite éclairée capable de guider les masses populaires à marche forcée à travers la mondialisation et la modernité mais ce logiciel semble dépassé : ce que par le monde demandent les peuples, c’est bien de reprendre en main le processus de démocratie représentative, de régénérer une élite capable de prendre en compte les revendications populaires. La collision se fait plutôt entre un bloc élitaire, imposant de manière technocratique une adaptation aux exigences perçues comme telles de la mondialisation et de la construction européenne, et un bloc plébéien/populaire, qui n’est pas anticapitaliste en tant que tel, mais qui veut redéfinir les règles du jeu du capitalisme entrepreneurial et le rôle de l’État. Pour aussi passionnant que soit le phénomène des « gilets jaunes », pour l’économiste il s’inscrit dans ce vaste mouvement de résurgence des peuples dans l’équation économique…. 

Sébastien Laye
Economiste-investisseur

Crédit Photo : Wikipédia

  1.  https://www.lefigaro.fr/vox/economie/2017/ 10/16/31007-20171016ARTFIG00208-les-classes-moyennes-perdantes-de-l-ere-macron.php. En reprenant la définition du Pew Center, on peut catégoriser dans la classe moyenne les Français gagnant à l’heure actuelle entre 1 700 euros et 3 900 euros par mois.