L’Etat islamique en Afrique de l’Ouest – Boko Haram

Depuis l’aube de ce nouveau siècle, le groupe islamiste Boko Haram  (officiellement dénommé depuis 2015 « État islamique de l’Afrique de l’Ouest ») occupe l’un des tous premiers rangs des occupations internationales.

Il multiplie en effet les attentats, les massacres de civils, les kidnappings dans la partie septentrionale du Nigeria et, depuis quelques années, au Nord Cameroun, voire au Tchad et au Niger (cf. notamment,en 2014, l’enlèvement spectaculaire de quelque 275 lycéennes, à Chibok, dont le sort de certaines, à l’heure actuelle, reste encore singulièrement préoccupant !).

L’Organisation des Nations unies, après avoir affiché « ses plus vives préoccupations » à l’égard des agissements du mouvement, a fini par reconnaître officiellement Boko Haram comme « une organisation terroriste » le 22 mai 2014, reconnaissance confirmée la semaine suivante par l’Union européenne. Une reconnaissance inaugurée dès août 2013 par le Royaume- Uni et la Nouvelle Zélande, suivis en décembre par les États-Unis et le Canada. Une reconnaissance qui semble la moindre des choses quand on rappelle que le mouvement en question revendique plus de 23 000 morts au cours du dernier lustre.

Mais, phénomène relativement récent, les exactions de Boko Haram, longtemps quasiment confinées au sein de l’État nigérian (et appartenant de facto  au champ de la géopolitique interne) ont désormais franchi les frontières et singulièrement celle qui sépare ce dernier du Cameroun. Avec les dramatiques conséquences que l’on a pu constater sur les populations locales des régions septentrionales de Maroua, de Kolofala, du parc national de Mayo Sava, et de Kousseri. Une externalisation qui s’est récemment propagée sur les rives du Lac Tchad et le territoire des États nigérien et tchadien.

Dans cet article, nous tenterons d’évoquer ce dernier processus, en essayant, sans  prétendre à une quelconque exhaustivité, au plan géopolitique, d’analyser les « tendances lourdes » et les « variables contemporaines » rendant compte de la spécificité du phénomène.

Boko Haram : les tendances lourdes

Mais, tout d’abord, rappelons (et ce n’est pas neutre) d’où vient ce terme de « Boko Haram ».

Certes, le nom officiel du mouvement, depuis 2009, était « Groupe sunnite pour la prédication et le djihad » (Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’Awati Wal-Jihad). Puis, le 7 mars 2015, il prête allégeance à l’État islamique et abandonne ce patronyme en devenant une province de ce dernier, « la province de l’Afrique de l’Ouest » (Wilayat al- Sudan al Gharbï).

Mais, dans toute la littérature et au cœur d’une actualité toujours dramatique, il conserve son nom de Boko Haram. Il semble vraisemblable, même si cela est parfois contesté, que « Boko » serait tout simplement dérivé de l’anglais « Book », associé au terme arabe « Haram », « interdit » !

Boko Haram serait, ainsi, à l’origine un slogan proclamant la condamnation sans réserve de tout enseignement et de toute référence au monde occidental.

« Polluant l’Islam, l’éducation à l’occidentale est pur péché ».

Parmi les principales tendances lourdes », la première fait référence à l’histoire,  (certes relativement récente) du groupe islamiste lui même.

Le mouvement naît en effet au début des années 1970, sous la houlette de Muhammad Marwa qui, après de multiples exactions, est abattu par  l’armée nigériane en 1980 ou 1981. Le noyau dur formé à l’époque autour de ce dernier, le groupe « Maitasine », disparaît avec son fondateur. Mais ses membres, après s’être dispersés à travers le territoire nigérian, vont se regrouper progressivement, au cours des années quatre-vingt-dix, derrière un nouveau chef, Mohamed Yusuf, un prédicateur qui va accentuer le caractère radical et l’anti-occidentalisme de la mouvance. C’est à partir de cette période que la mouvance s’affiche délibérément, notamment à travers les déclarations publiques de son nouveau leader, comme un mouvement terroriste clairement revendiqué et multipliant attentats, coups de force, kidnappings et atrocités en tout genre au cours des deux dernières décennies.

Les ennemis désignés sont, à cette époque, les forces militaires, paramilitaires et de police d’une part, les populations civiles musulmanes considérées par Boko Haram comme « n’observant pas rigoureusement la charia », d’autre part. 

Notre collègue Pérouse de Montclos, fin observateur du mouvement et de son évolution, rappelle aussi qu’au cours de cette période, Mohamed Yusuf proclamait « l’école occidentale détruit la culture islamique et conquiert plus sûrement la communauté musulmane que les croisades (sic). Il en condamne tout à la fois la mixité des sexes, le relâchement des mœurs, la corruption des valeurs traditionnelles, l’utilisation du calendrier grégorien et la… pratique du sport. Il demande à ses fidèles de renoncer à fréquenter les établissements privés d’inspiration occidentale et les écoles publiques nigérianes héritées du système colonial britannique ».

Comme le soulignait Romain Caillet, ce rejet s’accompagnait d’une lecture littérale du Coran, lecture qu faisait dire par exemple à Yusuf que la Terre est plate et que la pluie ne provient pas de l’évaporation… mais est une création d’Allah.

En juillet 2009, à l’issue de combats qui opposent l’armée nigériane aux hommes de Yusuf, ce dernier meurt le 26 juillet. Après une période passablement agitée pour sa succession, Abubakar Shekau prend la tête du mouvement. Tout en poursuivant les initiatives de son prédécesseur et en semant la terreur, Shekau va, au cours des cinq années suivantes, accentuer l’internalisation des actions du mouvement au Nord Cameroun et sur les rives du Lac Tchad. C’est lui qui fera le premier allégeance à l’État islamique en 2014, avant que son omiprésence soit remise en question progressivement par Al Bagradi et Al Barnaoui.

Autre tendance lourde, loin d’être négligeable, Boko Haram va recruter ses militants et ses membres actifs dans les régions les plus déshéritées de l’État nigérian, où les fléaux classiques du sous- développement se sont pérennisés au cours du dernier tiers de siècle.

Mieux, ou plutôt pire, le fossé préexistant au plan économique entre les provinces orientales de l’État fédéral et les contrées du Nord va se creuser progressivement au cours des dernières décennies.

En 2001, par exemple, dans l’État de Borno, 50 % des enfants n’étaient pas scolarisés ; plus de 80 % des jeunes de moins de 18 ans étaient illettrés. La sous-nutrition, la malnutrition, les pandémies, les maladies de carence, des taux de chômage très élevés, une industrialisation quasi inexistante composent un paysage socio-économique régional singulièrement propice au recrutement. Ces « oubliés de la croissance nigériane » vont ainsi constituer les plus gros bataillons de Boko Haram, dirigés par un noyau dur de fidèles fanatisés, mieux éduqués. Et ce n’est pas un hasard si, au cours des années 2014 et 2015, les exactions commises par le mouvement se sont aussi multipliées, paradoxe apparent, contre les populations musulmanes du Nord !

Autre tendance lourde encore, bien que localement contestée, l’éventuelle collusion entre Boko Haram et certaines personnalités locales, politiques ou militaires, du Nord du Nigéria ! Témoins, les nombreuses confidences de maints responsables nigérians ou camerounais, tel le commandant du Bataillon d’intervention rapide de Yaoundé, soulignant « qu’il y a de fortes chances de collusions entre la secte et les décideurs locaux dans la plupart des districts du pays ». Constat qui repose notamment sur un double phénomène, singulièrement édifiant : la médiocrité, ici et là, jusqu’à une période récente, des « ripostes » de l’armée nigériane aux multiples accrochages générés par la secte, et l’approvisionnement spectaculaire de cette dernière en armes souvent très sophistiquées, voire en uniformes de l’armée nigériane, fort utiles pour susciter la confusion au moment des attentats !

Nous touchons ici du doigt un aspect certes controversé, mais incontournable quant à l’évocation de la « force de frappe » de Boko Haram. On dispose désormais de preuves difficilement réfutables quant à la collusion matérielle entre la secte, les potentats locaux et certains hauts gradés de l’armé nigériane : entre 2002 et 2010, par exemple, des politiciens de la région de Miduguri, notamment le propre gouverneur de l’État de Borno, Ali Mood Sheriff, financent Boko Haram pour obtenir l’appui électoral de ce dernier ! Et de mai 2015 à juin 2016, « dix-huit officiers généraux de l’armée nigériane sont condamnés pour avoir livré des armes et des informations au mouvement terrroriste ».

Quant aux financements proprement dits, la plupart des observateurs se rejoignent pour rappeler que les dons des fidèles en constituaient la principale source à l’époque de Mohamed Yusuf, mais que depuis la disparition de ce dernier, « la générosité » des potentats locaux, les attaques de banques, les pillages et l’appui, discret mais efficace, de l’État islamique, ont pris le relais !

Les variables contemporaines : l’internationalisation du phénomène

Nous passerons rapidement sur la question, certes non négligeable, de l’évaluation des effectifs de l’organisation criminelle car, par essence, les estimations sont fortement sujettes à caution.

Les données chiffrées sont imprécises, et pour cause ! Au début de l’année 2015, les estimations sur ses forces allaient, selon les sources, de 6 000 à 30 000 hommes ! (6 000 hommes pour Pérouse de Monclos ; 7 000 pour Chatham House ; 9 000 pour la C.I.A. ; 15 000 pour l’Institut d’études stratégiques de Prétoria ; 20 000 pour le ministère des Affaires étrangères du Cameroun et 30 000 pour son homologue  nigérian !!!

Le phénomène spatial le plus récent repose sur l’exportation des actes criminels des séides de Boko Haram hors des frontières de l’État nigérian, eu égard à leur proximité géographique, dans les régions septentrionales du Cameroun et, plus récemment encore, sur les marges du Tchad et du Niger.

Ces régions représentaient naguère essentiellement des « zones de repli », voire  de refuges temporaires pour les groupes islamistes, au lendemain des attentats et  autres exactions commises au Nigéria.

La donne a effectivement changé depuis une décennie, avec :

  • L’essor des activités « commerciales » illicites pratiquées par Boko Haram, du trafic de drogue (acheminée notamment depuis la Corne de l’Afrique à travers le continent) à celui des armes.
  • La multiplication des raids meurtiers sur les villages ou les centres urbains de la zone : Zipaguez, Hi Halifa (sur les rives du Lac Tchad) ou Kolofata…

Trois facteurs essentiels se combinent pour rendre compte de ce processus récent « d’exportation » des actions de Boko Haram :

  • La proximité géographique, avec des frontières, tant vis-à-vis du Cameroun que du Tchad ou du Niger, étirées sur plus de 2 000 kilomètres, particulièrement poreuses et difficilement contrôlables par les forces militaires ou paramilitaires. Des frontières artificielles, héritées de la colonisation, comme près de 85 % des frontières du sous-continent…
  • L’état endémique de sous-développement manifeste de ces régions : dans le Nord Cameroun, par exemple, 45 % de la population avait moins de 16 ans en 2014 et plus de la moité n’était pas scolarisée. La plupart de ces jeunes sont directement concernés par un chômage endémique particulièrement élevé.Comme le soulignait en 2015 l’universitaire camerounais Mannassé Endong, « Boko Haram n’a aucun mal à trouver des volontaires. Ces jeunes étaient au mieux vendeurs de carburant ou chauffeurs de moto taxis. Ils gagnaient en moyenne l’équivalent de deux euros par jour. Avec leur recrutement et leur participation ponctuelle à des coups de main ou des enlèvements, ils peuvent toucher des « salaires » équivalents à plus de 1 500 euros, tout en devenant de surcroît propriétaires de leur moto ! » Nous sommes, ici, bien loin de l’image de recrues idéologiquement fanatisées véhiculée à longueur d’années par la presse internationale, même si, aujourd’hui, près de 2 000 Camerounais, adhérents de la secte, auraient fréquenté les écoles coraniques du Nord Nigeria.
  • Troisième facteur, certes plus discutable : la passivité ou, au mieux, l’impuissance, jusqu’à ces toutes dernières années, des autorités locales et des forces de l’ordre.

La réaction des États 

L’État nigérian, au-delà des atermoiements, voire des complicités évoquées supra, va être, (fort logiquement), le premier à réagir face à ce fléau longtemps considéré comme émergeant strictement à la géopolitique « interne » de la Fédération. Avec les résultats mitigés que l’on sait.

A fortiori à partir du 28 mars 2015, date de l’élection à la présidence de Muhammadu Buhari, candidat de l’APC, face au président sortant Goodluck Jonathan.

L’attitude de Buhari face à Boko Haram est généralement jugée comme « très ambigüe ». En 2011, il était officiellement considéré par la secte « comme l’une des personnalités avec qui il était possible et souhaitable de coopérer ». En 2012, Muhammadu Buhari demande au gouvernement fédéral de Goodluck Jonathan de « cesser les massacres de militants de Boko Haram ». Il dénonce la bienveillance de Lagos à l’égard des militants chrétiens, et va même jusqu’à regretter que des membres de la secte soient abattus ! Une déclaration à la suite de laquelle le président de l’Association chrétienne du Nigeria, Ayo Orisejafor, demande son arrestation !

Tout change après le kidnapping des élèves du lycée de Chibok. Buhari s’empresse alors, eu égard à l’émotion internationale suscitée par l’enlèvement, de montrer du doigt « ces fanatiques insensés déguisés en musulmans ». Une prise de position qui va, quelques semaines plus tard, déclencher l’attentat de Kaduna (plus de quatre-vingts morts) auquel il échappe quasiment par miracle…

L’internalisation de la riposte

Depuis deux ans, Lagos et ses voisins du Cameroun, du Niger et du Tchad prennent des initiatives communes face aux exactions de la secte. Yaoundé est naturellement aux premières loges.

Ceci se concrétise notamment par la mise en place par le Président Paul Biya d’un « Bataillon d’intervention rapide », unité camerounaise  d’élite postée le long de la frontière dans la partie septentrionale du pays (et dont les premiers résultats sont jugés encourageants par l’ensemble des observateurs internationaux, même si son action est limitée par le fait que, en théorie, il ne dispose pas de droit de poursuite sur le territoire nigérian).

Simultanément, Yaoudé va créer une nouvelle région militaire, à Maroua, dotée d’une gendarmerie et d’un commandement autonome, dans la foulée de l’initiative du Président Biya de mettre en place « un grand plan d’urgence pour le développement du Grand Cameroun ».

Le Tchad et le Niger vont participer progressivement aux opérations anti-Boko Haram, menées notamment dans la région du Lac Tchad. La « Force multinationale mixte » (renforcée les derniers mois par un contingent béninois) recense aujourd’hui plus de 8 000 hommes. Et le Maroc, le 17 juillet, s’est également engagé militairement, au lendemain des attentats de Bosso perpétrés par les hommes de Bana Blachera, (l’un des nouveaux chefs autoproclamés de la secte) contre un camp de l’armée nigérienne. Initiative auprès de son allié traditionnel, mais vite relayée, ces dernières semaines, par le gouvernement… algérien (soucieux manifestement de ne pas laisser le champ libre, dans cette région stratégique, aux velléités chérifiennes…

Au delà d’indéniables succès ponctuels, l’année 2016 semble devoir  s’achever par un bilan mitigé.

L’éradication complète de Boko Haram, objectif décrété par les gouvernements concernés, tend encore au vœux pieux.

Certes, outre les importants revers récemment subis par la secte, les scissions annoncées, ou indirectement révélées, au sein du mouvement, peuvent accélérer le processus de sa disparition à moyen terme. (À court terme, en revanche, la lutte pour le contrôle de l’organisation terroriste, entre les Aboubakar Shekau, Bana Blachera et autres Al Barnaoui, sans parler du rôle majeur de Daesch dans ce contrôle, peut aussi se traduire par la multiplication d’attentats et d’exactions de toutes sortes…).

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Il est naturellement trop tôt pour émettre un pronostic sérieux quant à l’issue, à moyen terme, des initiatives multilatérales conduites contre les djihadistes de Boko Haram.

Nonobstant la volonté clairement affichée par les Nations unies de voir éradiquer ce fléau le plus rapidement possible, un fléau qui, au cours de la dernière décennie, a fait plus de 23 000 morts, trois constats nous incitent à un relatif pessimisme :

  • le comportement, ici ou là, des forces fédérales ou multilatérales, bafouant allégrement les codes de bonne conduite à l’égard de populations civiles (1 000 morts à Maduguri lors de l’arrestation et de l’exécution de Mohamed Yusuf, par exemple) et contribuant à voir de nombreux civils rejoindre Boko Haram pour se venger ou pour se défendre ;
  • la médiocrité (pour ne pas dire plus) des relations bilatérales entre Yaoundé et Lagos, compte tenu de la pérennisation du contentieux lié à la revendication de l’île de Bakassi. Rappelons que dès novembre 2013, au Sommet de Paris, les deux présidents des États concernés s’étaient engagés « à collaborer ensemble pour lutter contre Boko Haram ». Formule que l’on peut considérer, aujourd’hui encore, comme bien proche de la simple incantation… ;
  • dernier constat : la position ambiguë des États-Unis. Lors du dernier  Sommet « Afrique/États-Unis », tenu à Washington, Barack Obama avait insisté sur l’importance de la question sécuritaire des nations d’Afrique subsaharienne. Dont acte ! Mais avec un bémol de taille : l’actuel locataire de la Maison Blanche a confirmé que le Nigeria continuerait à bénéficier du Plan d’aide américain à l’Afrique subsaharienne… Mais pas le Cameroun. Ce qui pourrait inciter les nouveaux chefs de Boko Haram à avoir les coudées plus franches, paradoxalement, dans les trois pays riverains du Lac Tchad, qu’au sein même de l’État fédéral nigérian !