L’Europe et la Grèce – Deux siècles d’histoire

Qui ne connaît le mot de Talleyrand rapporté par Guizot : « celui qui n’a pas vécu en France dans les années voisines de 1780 n’a pas connu la douceur de vivre » ? On pourrait en dire tout autant de la vie en Grèce avant son entrée dans la communauté européenne en 1981 et préalablement à son adhésion à l’Euro en 2001.

La gestation du nouvel État au XIXe siècle ne s’était pas opérée sans douleur : initié dès 1821 par l’Église orthodoxe sous la houlette du métropolite de Patras, le combat pour l’indépendance avait fait rage pendant près de dix ans ; 200 000 Grecs y avaient trouvé la mort. Aux termes du traité d’Andrinople complété par le protocole de Londres en février 1830, la plus grande partie de la Grèce continentale (dont le Péloponnèse) était soustraite à l’empire ottoman.

Un « kivomitis » (gouverneur) est élu par la population : c’est Ioannis Kapodistrias, un corfiote devenu un personnage influent a la cour de Russie (Corfou avait été occupée par les armées du tsar de 1801 à 1807). Il se heurte à la fois à l’insubordination de factions locales et à la méfiance de l’Angleterre comme de la France, inquiètes de ses rapports privilégiés avec la Russie. Il est assassiné en octobre 1831 au sortir de l’église Saint Spyridon à Patras. Son jeune frère, élu président, suscite les mêmes hostilités et la Grande-Bretagne le fait écarter au profit d’une monarchie offerte a un tout jeune homme, le prince Othon, fils cadet du roi Louis 1er de Bavière, qui installe sa capitale à Athènes, où ne vivent alors que 4 000 habitants, et règne pendant une trentaine d’années. Mais au fil des décennies, son prestige s’amenuise et un coup d’État le contraint à  se retirer en Bavière en 1862. Les puissances européennes s’entendent alors sur le nom d’un successeur, ce sera un prince de la famille royale du Danemark qui, après un vote favorable d’une Assemblée nationale, prendra le titre de roi des Hellènes sous le nom de George 1er. Cette dynastie perdurera jusqu’en 1973, au prix de toutes sortes de tribulations, d’évictions momentanées et autres chassés-croisés gouvernementaux.

Georges 1er

Le règne de George 1er se révèle extraordinairement positif pour la Grèce qui s’accroît des îles ioniennes, de la Thessalie, de l’Épire et de la Macédoine. Ce roi assassiné en 1913 par un anarchiste, son fils Constantin 1er, peu intelligent et germanophile, est bientôt contraint à l’abdication par son Premier ministre, Eleutherios Venizelos. S’ensuivent diverses tribulations à l’issue desquelles la République est proclamée en 1924. Mais la monarchie est restaurée en 1932  avec George II, fils de Constantin, qui s’accommode à partir de 1936 du pouvoir dictatorial du général Metaxas que celui-ci conservera jusqu’à sa mort en janvier 1941. Attaquée par les Italiens en octobre 1940, la Grèce se défend farouchement. Hitler est contraint de venir au secours de son allié Mussolini : la Wehrmacht ainsi que la division SS « Adolf Hitler » envahissent le pays en multipliant les atrocités face aux mouvements de résistance qui se multiplient. Alors que le roi et ses ministres s’exilent en Égypte, les Allemands constituent un gouvernement « collaborationniste » composé de militaires félons autour du général Tsolakoglou. En face, à l’initiative des communistes, un gouvernement grec clandestin s’impose largement en province. Les puissances de l’axe vaincues, le retour du roi  est autorisé par un plébiscite, mais une guerre civile impitoyable ravage le pays ; elle ne cesse qu’en 1949.

Le roi Paul 1er a succédé à son frère George II en 1947 ; sous son règne débonnaire, la Grèce panse ses plaies et se reconstruit peu à peu avec le secours du plan Marshall. Son économie reste essentiellement rurale avec une prédominance de petits producteurs de coton, de céréales, d’huile d’olive et de raisin auxquels s’ajoutent de modestes éleveurs, des artisans, des pêcheurs et des commerçants traditionnels, l’armement maritime constituant un appoint essentiel… Le tourisme s’avère aussi de manière croissante une ressource appréciable pour de nombreuses familles dans les villages et dans les îles ou, faute d’hôtels en nombre suffisant, les visiteurs se logent « chez l’habitant ». Certaines îles grecques deviennent des destinations de vacances célèbres dans le monde entier, comme Mykonos avec ses immenses plages de sable fin… Simultanément, les dévaluations successives de la drachme facilitent l’exportation des productions locales. La fiscalité se maintient à un niveau modeste, mais les budgets sont votés en équilibre : ils représentent 21 % du Pib en 1958 et ne s’accroissent que très modérément d’une année sur l’autre, soit 32 % du Pib en 1980. Le roi Paul meurt en 1964. Son fils, Constantin II, est un sympathique jeune homme plus doué pour les sports nautiques que pour la politique. En juillet 1965, il renvoie le Premier ministre sorti des urnes, Andreas Papaandreou, fondateur du Pasok (parti socialiste panhellénique). Deux ans plus tard, à la veille de nouvelles élections susceptibles d’être remportées à nouveau par ce mouvement, il se soumet a un coup d’État militaire, débouchant sur la « dictature des  colonels » cautionnée en sous-main par les États-Unis.

« La dictature des colonels »

L’artisan de ce putsch est un officier peu reluisant, le colonel Georgios Papadopoulos : il n’avait pas hésité en 1940 à se mettre au service du gouvernement pro-allemand du général Tsolakoglou et s’était ensuite réfugié aux États-Unis où la CIA l’avait recruté avant de le renvoyer en Grèce faire le coup de feu contre les communistes. Le roi comprend assez vite sa bévue et tente un contre-coup d’État qui échoue : Papadopoulos le contraint à l’exil et fera quelques années plus tard proclamer (une nouvelle fois !) la République… Force est de reconnaître qu’économiquement parlant, le régime autoritaire des colonels s’est avéré plutôt profitable, la croissance annuelle du Pib se maintenant autour de 9 %. Mais en 1973, à la suite de la crise pétrolière mondiale, la hausse calamiteuse des prix à la consommation engendre une vague de mécontentement que met à profit un groupe d’officiers conduits par le  général Gizikis pour remplacer Papadopoulos dans les fonctions de président de la République qu’il s’était arrogées. Cette nouvelle junte pense s’assurer l’appui de l’opinion en soutenant à Chypre un aventurier, Nikos Sampson, qui déclenche une insurrection contre l’archevêque Makarios en revendiquant l’annexion de l’île à la Grèce.

Le gouvernement turc prend prétexte de cette action pour envoyer des troupes à Chypre et réaliser la partition de l’île en expulsant de la fraction qu’il contrôle désormais plusieurs dizaines de milliers de Grecs. À Athènes, l’indignation tourne à l’émeute et les étudiants de l’école polytechnique sonnent le glas du régime des colonels au bénéfice du retour à un gouvernement parlementaire sous l’autorité du leader conservateur Caramanlis qui créé le mouvement « Nouvelle démocratie ». Dès 1975 la Grèce connaît alors une amélioration significative du Pib, mais celui-ci fléchit en 1980 pour devenir régulièrement négatif dès l’adhésion de la Grèce à l’Europe de Bruxelles en 1981, sous l’effet vraisemblablement de la disparition des protections douanières dont bénéficiaient jusque-là ses produits. Certes, en contrepartie, la Grèce reçoit de la communauté européenne d’abondants concours financiers pour la réalisation d’investissements publics et privés tels que routes, aéroports îliens, ports et marinas, hôtels de tourisme, etc. Malheureusement, le choix de ces investissements et les conditions de leur concrétisation n’échappent pas toujours au clientélisme politique ambiant, ce qui est peu dire !

Le retour de Papaandreou

La persistance d’une montée anormale des prix ainsi que du chômage se traduit aux élections de 1981 par le retour aux affaires d’Andreas Papaandreou. Sous son autorité, le Pasok base sa politique sur la relance de la consommation par l’augmentation des salaires et de la dépense publique, ce qui fait fuir les quelques industriels étrangers, tels que Péchiney, qui avaient tenté de s’implanter durablement en Grèce. Pour endiguer le chômage, on généralise le recrutement massif d’agents publics dans les villes comme à la campagne. Cette politique assure à M. Papaandreou un succès indéniable aux élections de 1985. Mais, en 1989, éclate le scandale « Koskotas »… Yorgos Koskotas est un aigrefin de haut vol, arrivé des USA en 1980 qui s’est assuré en quelques années, avec l’appui financier du Pasok et moyennant des pots-de-vin faramineux, le contrôle de divers journaux, du populaire club de foot Olympiakos et surtout de la banque de Crète sur les fonds de laquelle il s’approprie personnellement 20 millions de dollars. Démasqué, il est emprisonné mais ses déclarations embarrassent le Pasok et son leader qui sont défaits aux élections.

Le retour au pouvoir de « Nouvelle démocratie » n’empêche pas les dépenses publiques de continuer à s’accroître, la dette publique d’enfler démesurément et le chômage de s’installer durablement. L’événement majeur de ces années-là est l’introduction de l’euro aux lieu et place de la drachme. Passons sur les conditions suspectes à la faveur desquelles cela s’est effectué avec l’assistance coupable de certains acteurs majeurs de la finance internationale. Voyons plutôt quelles en furent les conséquences. Essentiellement, en Grèce comme en  France, mais plus encore, une augmentation insupportable des prix à la consommation ainsi qu’un fléchissement accéléré de la compétitivité à l’exportation. Enfin on constate une décroissance continue du tourisme grec du fait de la disproportion de ses coûts avec ceux de ses voisins extra-européens d’autant que  la multiplication absurde de gigantesques hôtels-casernes sans charme déçoit les vrais amoureux de la Grèce.

La crise

Les économistes bruxellois avaient une large part de responsabilité dans cette situation : ils avaient copieusement encouragé les gouvernements grecs successifs à multiplier les investissements touristiques et les banques à prêter à « tout-va » dans ce secteur, politique de « l’easy money ». Lorsque les autorités européennes ont pris la mesure du désastre, elles ont envoyé des « missionnaires » à Athènes, la fameuse « troïka ». Les remèdes préconisés par celle-ci s’apparentent curieusement à la médecine moliéresque : « clysterium donare, postea purgare, ensuita saignare… ». Augmenter les ressources fiscales de l’État grec en faisant payer les riches, pourquoi pas ? Mais cela ne peut aller sans difficultés… ! La propriété immobilière est difficile à appréhender, faute d’un vrai cadastre. L’église orthodoxe, qui possède 130 000 hectares, excipe des missions caritatives, qu’elle assume tant bien que mal pour refuser de mettre la main à la poche.

L’armement maritime concourt à 7 % du Pib avec 3 000 navires (soit 15 %  du tonnage de la planète) et donne du travail à près de 200 000 salariés. C’est dire combien l’État grec ne souhaite pas    mécontenter ses armateurs et risquer de  voir leurs navires s’évader vers d’autres ports d’attache, sachant que 75 % de la flotte marchande hellénique navigue déjà sous d’autres pavillons. L’article 107 de la Constitution les exonère d’ailleurs de toute contribution autre qu’une modeste taxe forfaitaire assise sur le tonnage.

D’une manière générale dans ce pays, les grands possédants ne manquent pas de « recettes » pour se soustraire, au moins partiellement, à l’impôt. Restent les petits : agriculteurs, commerçants, médecins, maçons, menuisiers, pêcheurs, employés, fonctionnaires, retraités, etc. Pour ceux-là, les agents du fisc appliquent instinctivement le conseil cynique que l’on prête à Joseph Caillaux, l’inventeur en France de l’impôt sur le revenu : « il faut faire payer les pauvres parce que ce sont les plus nombreux… ». Comment décrire la stupéfaction angoissée de ces modestes contribuables à qui on réclame sur l’exercice courant des sommes qui, avec les nouveaux impôts, dépassent allègrement leurs gains de l’année entière ?

Avec un Pib en chute de 7 %, un chômage touchant plus de 25 % des actifs, des caisses publiques partiellement en cessation de paiement, des banques qui refusent tout crédit aux entrepreneurs faute de liquidités suffisantes, des familles entières financièrement asphyxiées par le poids de leurs dettes, enfin une fuite massive de capitaux vers l’étranger, le gouvernement de M. Samaras ne pouvait guère espérer se maintenir au pouvoir…

Toutes les classes sociales, toutes les professions se partageaient entre l’incompréhension et la révolte face à une crise catastrophique dont elles imputaient la responsabilité à l’insuffisance de sens civique des politiques et des possédants comme des hauts fonctionnaires nationaux et internationaux ainsi qu’à la cupidité inconséquente des pontes de la finance qui, durant des années, ont prêté à guichets ouverts pour n’importe quoi !

Tsipras

L’opinion cristallise sur l’Allemagne, dont les industriels ont été les fournisseurs privilégiés de la Grèce notamment en matière de matériels militaires, l’animadversion que lui inspire l’intransigeance des États de l’Europe septentrionale qui mettent la Grèce sous la tutelle implacable de Bruxelles, de la Banque européenne et du FMI. Les élections qui ont alors porté au pouvoir ce que l’on appelle peut-être un peu abusivement « l’extrême-gauche » avec à sa tête un jeune leader charismatique, soutenu par les États-Unis, ont suscité un immense espoir dans les classes populaires. Mais le gouvernement de M. Tsipras s’est immédiatement heurté  au conservatisme économique et monétaire qui prévaut dans les instances de l’Union européenne ainsi qu’au FMI, partie prenante dans la stratégie appliquée à la Grèce.

Les « scribes accroupis » de la nouvelle « troïka » ont donné le choix à M. Tsipras entre :

  • se soumettre aux diktats élaborés par l’Allemagne et la majorité des gouvernements de l’Europe septentrionale ;
  • ou abandonner l’euro et quitter l’Union européenne.

En Grèce, les plus sévères avec ce gouvernement sont bien sûr ceux et celles qui avaient mis leurs espoirs dans les promesses qu’il avait prodiguées. Les agriculteurs et les éleveurs dressent sans discontinuer des barrages sur les routes et font entendre leur mécontentement jusqu’à Athènes sous les fenêtres du Parlement. Fonctionnaires, médecins, retraités, etc. emboitent le pas cependant que les policiers avertissent qu’il ne faut pas compter sur eux pour réprimer de massives manifestations populaires.

S’est ajoutée à cette incompréhension mutuelle entre l’Europe de Bruxelles et  la population grecque la crise des migrants : les commissaires européens, mecontents de l’afflux des « réfugiés » venant de Turquie et de Syrie transitant par la Grèce, feignent d’ignorer que ce pays de dix millions d’habitants recèle des dizaines d’îles en mer Égée facilement accessibles, sans parler des difficultés naturelles qui compromettent la sécurité de sa frontière avec la Turquie.

Et c’est sans prendre de gants que l’on menace la Grèce de l’isoler du reste de l’Europe en verrouillant sa propre frontière avec ses voisins européens…

On en est là !

Que va t’il se passer ensuite ? Qui peut le prévoir ?

Robert-Noël Castellani
Préfet(h)
Ancien président de l’Office des migrations internationales
Auteur de « Vers l’apocalypse », l’harmattan – Les Impliqués