L’identité dans une société en plaie à vif

Pierre Larrouy, économiste et auteur d’Après. préface de François Hollande, revient sur ce que signifie aujourd’hui l’identité dans notre société pour la Revue Politique et Parlementaire.

 

Sentiment d’abandon, fracture de confiance, mise en cause des élites comme l’éloignement du politique caractérisent une société éreintée, en souffrance que révèlent des signaux multiples. La perte de confiance en l’avenir apparaît comme un trait fédérateur.

C’est bien d’une espérance collective dont a besoin la social-démocratie contemporaine, pour retrouver une société cohésive et une autorisation à repenser l’universalisme plutôt que de panser une mondialisation ramenée aux excès de la globalisation libérale.

L’éclairage par le débat public actuel fait ressortir le thème de l’identité aux côtés de celui de l’immigration au risque de dérapages. Celui-ci recouvre, aussi bien, des problématiques individuelles que collectives.

Car l’identité est un mot-valise dont on rate souvent le sens, en la réduisant à tel ou tel aspect de ce qu’elle recouvre vraiment.

Si, pour aller vite, on peut lui donner le nom d’un manque de repères, d’une difficulté d’individuation, d’une déshérence, la question de l’identité recouvre des attentes et des difficultés plus complexes :

  • Pour une part se fondre dans une ressemblance avec les autres (mimétisme)
  • Mais marquée aussi par une identité symbolique (culture, famille, religion, origine…)
  • Le désir, quant à lui, porte un souhait de singularité mais qui s’apparente encore aux désirs communs… il est un élément central de la communication entre les individus (ce qui faisait dire à Spinoza déjà, qu’il était l’essence de l’homme). C’est ce qui est le plus en souffrance aujourd’hui.
  • L’inquiétude ou le malaise quant à l’identité (difficultés avec son histoire personnelle qui se trouve renforcées par les phénomènes migratoires dans des sociétés déjà en doute d’individus qui se ressentent migrants chez eux – sentiment d’abandon -, dans une société qui bouge trop vite et qu’ils ne comprennent plus) se produisent au niveau de manifestations sociales aux formes inédites qui font irruption dans les enjeux politiques.

Les débats actuels sur l’identité se construisent sur les peurs et le sentiment de déclassement. Les populismes se nourrissent de cette situation.

On le perçoit avec les mouvements sociaux comme autour de la question des migrants.

Cette incertitude quant à l’identité imaginaire et symbolique met forcément en cause des valeurs fondatrices de l’identité symbolique, c’est-à-dire l’histoire, la famille, la religion, etc… auxquelles on veut se référer comme des repères sacrés auxquels on ne saurait toucher. C’est le substrat, sur fond de pureté ou d’ancêtres originels, au prix d’arrangements avec l’histoire, de l’offre populiste.

Cette crise est, aussi et ainsi, celle de la représentation. Cette dernière doit être entendue dans toutes ses composantes : des process d’individuation à celle du pacte social et de la démocratie mais aussi des modèles d’analyse qui n’ont pas pris la mesure des mutations de la société algorithmique, ce que j’appelle la Société du spectacle augmenté. Les technologies du temps réel et du virtuel nous désynchronisent dans notre rapport au passé et au futur.

L’individu contemporain se défend des références traditionnelles de l’individuation. Dans la confusion, simultanément il se fond dans une communauté de semblables qui partage une identification dans des objets tout en affichant une exigence de prise en compte de sa singularité constituée comme un droit et débarrassée des contraintes d’un quelconque devoir dans ce que l’on décrit comme une société horizontale caractéristique d’une société numérique et des réseaux.

Cette confusion individuelle se soutient d’un manque simultané dans l’imaginaire collectif.

Ceci conduit, donc, à deux axes inquiétants de la question de l’identité : une ‘mêmeté’ sans épaisseur (illusion horizontale), un symbolique dévoyé (pureté) comme le promeuvent les tenants de l’identité nationale caricaturée.

Le sentiment d’identité est ordinairement supporté par des marques diverses d’appartenance à une communauté et à sa nomination. Mais cette solidarité communautaire se confronte aux aspirations individuelles à faire reconnaître leurs singularités. Et la société horizontale actuelle se caractérise par des appartenances à des communautés multiples (aux valeurs parfois opposées), ce qui ne favorise pas l’unité de chacun.

D’où la confusion et le caractère illusoire d’un sentiment d’une permanence qui s’arrime, selon les situations ou les émotions, à des repères aussi divers et parfois contradictoires. C’est structurant d’une difficulté de cette place pour dessiner les contours d’un projet politique et de l’attrait de la simplification populiste.

Dans un tel contexte, il faut faire preuve de mesure et de responsabilité car toutes les conditions d’un embrasement possible sont réunies. Cela passe forcément par une réconciliation avec la vision de l’avenir et la restauration de la confiance.

 

Pierre Larrouy

Économiste