Méditons les leçons de Didier Raoult sans en faire une « idole »

Matthieu Creson, enseignant-chercheur, revient sur le rapport qu’entretient Didier Raoult avec la littérature et la philosophie.

J’ai écrit le 11 mai dernier pour le site de la Revue politique et parlementaire un article dans lequel, au terme d’une petite investigation que j’avais menée essentiellement dans la presse, je me suis clairement rangé du côté de Didier Raoult, Christian Perronne et Philippe Douste-Blazy, pour ne citer que les défenseurs les plus représentatifs en France du traitement du Covid-19 par hydroxychloroquine et azithromycine – lequel traitement, rappelons-le, ne constitue que le troisième volet de la stratégie défendue par Didier Raoult, après le dépistage massif de la population et l’isolement des seuls malades1. Je partais également d’un constat : contrairement à ce que l’on disait, ou ce que l’on voulait nous faire croire, la « communauté scientifique » était en fait divisée sur ce qu’il convenait de faire (voir par exemple la tribune de Fabien Calvo, Jean-Luc Harousseau et Dominique Maraninchi dans Le Figaro du 6 avril 2020). À partir de là, et bien que je ne fusse pas médecin moi-même, j’ai tâché d’écouter les arguments respectifs des uns et des autres, et de me forger ma propre opinion.

Une autre chose m’a conduit à soutenir Didier Raoult : l’interdiction faite aux médecins de ville, par le décret du 26 mars 2020, de prescrire librement l’hydroxychloroquine aux patients atteints de Covid-19. Il y avait là à mon sens une grave intrusion de l’État dans la relation médecin-patient. D’ailleurs, je rappellerai que la pétition lancée par Philippe Douste-Blazy, pétition dont on s’est parfois moqué, ne portait pas sur la question « êtes-vous pour ou contre l’utilisation de la chloroquine ? » – question qui aurait été absurde en soi, car il n’appartient pas au grand public de trancher ; la raison d’être de cette pétition était en fait la défense d’un principe fondamental de la médecine, à savoir celui de la liberté de prescription médicale.

Ces choses étant dites, je souhaiterais ici développer et compléter certains aspects que j’avais évoqués dans mon article du 11 mai, à commencer par la place qu’occupe chez Didier Raoult la littérature et la philosophie.

La littérature et la philosophie

Dans la première partie de mon article, j’essayais de voir ce qui pouvait éventuellement expliquer, au moins en partie, la singularité de Didier Raoult comme chercheur. Un des éléments de réponse que je trouvais était son profond attachement à la littérature et la philosophie : « Je suis un littéraire, je le revendique2 », a-t-il dit en effet, avant d’ajouter : « Cela m’aide à penser. L’une de mes forces a été de ne pas trop adhérer aux croyances scientifiques de mon époque3. » Et il va même jusqu’à dire : « Au fond, je suis beaucoup plus proche des philosophes et des anthropologues que des scientifiques français » (Paris-Match, 30 avril-6 mai 2020). Du reste, lorsqu’on lit les livres de Didier Raoult, on s’aperçoit clairement que les références aux philosophes sont nombreuses, et qu’elles entrecoupent régulièrement les passages qui portent plus spécifiquement sur le fond de ses découvertes scientifiques.

En écrivant dans mon article que l’attachement chez Didier Raoult à la littérature et la philosophie pouvait en partie expliquer sa défiance vis-à-vis de certaines idées dominantes exprimées par la « communauté scientifique », je ne m’étais toutefois pas rendu compte à quel point celui-ci est imprégné par les idées de ce que l’on appelle la philosophie « postmoderne ». On prend ainsi conscience de cette réalité en lisant des ouvrages tels qu’Arrêtons d’avoir peur, Votre santé, Dépasser Darwin, ou encore De l’ignorance à l’aveuglement : pour une science postmoderne, titre qui parle ici de lui-même. Le paradoxe de la démarche de Didier Raoult tient à mon sens en ceci que son adhésion au postmodernisme – courant constitué notamment par des conceptions d’ordre sociologique sur la science – lui a peut-être permis d’acquérir, dans la pratique du soin et dans la conduite de la recherche médicale, une liberté et une indépendance d’esprit vis-à-vis de la « communauté scientifique ». Dans son livre Dépasser Darwin (Paris, Plon, 2010), Didier Raoult écrit ainsi : « Ce sont les philosophes postmodernes français qui, au XXe siècle, ont révolutionné l’approche de la recherche. À mon sens, nous devons beaucoup, en effet, aux philosophes de la déconstruction : Foucault, Deleuze et Derrida. » Et Didier Raoult d’ajouter : « La déconstruction a ceci de bon qu’elle permet de revenir à une véritable observation des choses. Souvent, paralysés par des théories construites a priori, et même en disposant de nouveaux outils qui permettraient de s’en libérer, nous avons une difficulté intellectuelle à sauter le pas, à détrôner le dogme scientifique en vigueur. La déconstruction, en faisant tabula rasa de ce que l’on croit savoir et tient trop vite et trop fermement pour acquis, permet cette audace créatrice ».

Même si je ne suis ni médecin ni épistémologue, je n’adhère pas du tout à ces derniers propos de Didier Raoult, et je ne pense pas que les postmodernes ont « révolutionné » en quoi que ce soit l’approche de la recherche. Dans le domaine de recherche qui est le mien, à savoir l’histoire de l’art, il m’est arrivé d’assister à des conférences prononcées par des « professeurs » d’histoire de l’art, lesquels maniaient à la perfection le même jargon prétentieux et fumeux que celui dont usent ordinairement les philosophes postmodernes. L’adoption en histoire de l’art des schémas de pensée et du langage issus du postmodernisme constitue à mon sens une régression de la recherche en histoire de l’art, assimilable à une véritable nouvelle scolastique.

Toutefois, la table rase postmoderne a peut-être joué un rôle positif pour Didier Raoult en ceci qu’elle l’aura conduit, comme le disait le philosophe Husserl, à « revenir aux choses mêmes » – Zu den Sachen selbst. Mais l’existence de cette possible « audace créatrice » chez Didier Raoult ne doit pas pour autant masquer les éventuels préjugés épistémologiques qui sont les siens, et qui tiennent à mon sens à une adhésion excessive de sa part aux théories forgées par les sociologues et les philosophes postmodernes de la science.

Une vision « postmoderne » de la science

Si l’on sait bien que Didier Raoult est médecin et chercheur, on sait peut-être moins (bien qu’il l’ait rappelé à plusieurs reprises ces derniers temps) qu’il est aussi professeur d’épistémologie. Parmi les épistémologues qui comptent le plus à ses yeux figurent notamment Karl Popper et Paul Feyerabend. Didier Raoult parle aussi de David Bloor, pour qui la science serait foncièrement influencée par le contexte socioculturel.

Ainsi donc, si Didier Raoult semble être assez largement exécré au sein de la « communauté scientifique », du moins en France, il devrait au contraire largement trouver grâce aux yeux de quantité de « chercheurs » en sciences sociales, notamment dans les universités américaines… où prolifèrent justement les idées « postmodernes », connues là-bas sous le nom de French Theory.

Qu’entend-on exactement par « philosophie postmoderne » ? Il s’agit d’un courant d’idées dont on voit parfois en Jacques Lacan le « fondateur », et qui compte des noms tels que Deleuze, Derrida, Bruno Latour, Félix Guattari, Jean Baudrillard, parmi bien d’autres, tous cités et plébiscités par Raoult dans nombre de ses ouvrages.

Cette proximité idéologique entre un chercheur scientifique et les philosophes postmodernes paraît à première vue tout à fait étonnante quand on sait que ces derniers ont largement développé des positions anti-scientifiques.

Par « anti-scientifique », j’entends là deux choses : les postmodernes se sont souvent plu à « déconstruire » – pour recourir à leur propre verbiage – certaines théories scientifiques que nous avions eu la naïveté de croire « vraies » ; et, dans leur entreprise de « déconstruction », ils font largement usage de moyens non-scientifiques, se contentant le plus souvent d’affirmer plutôt que de démontrer par la preuve rigoureuse et convaincante. Newton se refusait à « feindre des hypothèses » – non fingo hypotheses, déclarait-il. Les postmodernes au XXe auront réintroduit la pensée philosophique hypothétique, laquelle n’a rien à voir avec l’hypothèse scientifique, qui est consubstantielle à la science elle-même.

On se rappelle comment Bruno Latour croyait pouvoir montrer que la théorie de la relativité d’Einstein est « sociale de part en part ». Ainsi, on sent bien l’influence qu’a exercée Bruno Latour sur Didier Raoult lorsque ce dernier écrit : « J’imagine que si j’étais physicien, je serais également très irrité par le mythe qui s’est construit autour d’Einstein alors qu’il n’avait pas admis la physique quantique4 ». La démarche de Didier Raoult n’est toutefois pas du même ordre que celle de Bruno Latour : en effet, Didier Raoult entend contester certaines théories scientifiques, dépassées à ses yeux, à l’intérieur même du champ de la science, et non pas à partir d’un point de vue philosophique prétendument transcendant, c’est-à-dire à la fois extérieur et « supérieur ». Cela dit, dans sa démarche de renversement des « idoles » scientifiques (nous y reviendrons), il adopte un schéma de pensée qui emprunte directement et explicitement aux postmodernes. La position de Didier Raoult est de ce point de vue tout à fait atypique : Didier Raoult, ce n’est pas le postmodernisme extérieur à la science, c’est le postmodernisme dans la science, et qui entend refondre cette dernière en vue de la rendre postmoderne – vaste programme épistémologique !

Cela dit, Didier Raoult ne va heureusement pas jusqu’à adopter dans ses livres la même cuistrerie langagière dont usent et abusent les petits marquis du postmodernisme. S’ils ne sont pas exempts de tout arrière-plan idéologique5 contestable et que l’on peut qualifier de « postmoderne », les ouvrages de Didier Raoult restent néanmoins clairs et instructifs, aussi bien pour le béotien curieux que pour l’expert. En ce sens, Didier Raoult me semble être un très bon « vulgarisateur », au sens noble du terme : il n’écrit pas pour se complaire dans une coterie intellectuelle ou scientifique, mais pour expliquer au plus grand nombre, aussi bien qu’à ses pairs, en quoi ses recherches l’ont amené à repenser la science ainsi que le monde dans lequel nous vivons (songeons qu’il a écrit sur une foule de sujets, des maladies infectieuses à l’histoire des sciences, en passant par les médicaments, les théories de l’évolution, l’environnement, les catastrophes naturelles, la mondialisation, l’histoire et le devenir des langues, les différences hommes-femmes, les flux migratoires, l’alimentation, les OGM, etc.). Il n’y a a priori jamais chez lui d’intitulés assommants, comme ceux dont raffolent les philosophes postmodernes. On se rappelle à cet égard comment le canular rédigé en 1996 par le physicien de l’université de New York, Alan Sokal, dans le même langage creux et ampoulé que celui qu’emploient d’ordinaire les philosophes postmodernes (canular envoyé à la revue Social Text aux États-Unis, qui le publiera sans flairer le piège), avait pour titre : « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique »… Ce qu’on a appelé l’ « affaire Sokal » a d’ailleurs donné lieu depuis lors à d’autres canulars du même genre. Ainsi, la revue de sociologie Sociétés a-t-elle publié un article6 de Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin – écrit sous le pseudonyme de Jean-Pierre Tremblay – au sujet de l’éphémère Autolib. Il s’agissait, pouvait-on y lire, d’ « une enquête de terrain approfondie, elle-même couplée à une phénoménologie herméneutique consistante ». L’Autolib y était notamment décrit comme « un indicateur privilégié d’une dynamique macrosociale sous-jacente : soit le passage d’une épistémê “moderne” à une épistémê “postmoderne” »…  

Si de pareils intitulés n’apparaissent pas dans les textes de Didier Raoult, celui-ci semble néanmoins bel et bien partager avec les philosophes postmodernes de nombreuses idées, comme celle selon laquelle il n’existerait pas de « vérité scientifique ». « C’est un truc pour les enfants, ça », déclare-t-il par exemple dans un entretien à L’Express (28 mai 2020), avant d’ajouter : « La vérité scientifique, c’est quelque chose qui est vrai à un moment donné dans des circonstances données avec un niveau de connaissances donné ». Le vrai dans les sciences serait donc toujours provisoire et relatif. Or objectons que ce n’est pas parce qu’une nouvelle théorie scientifique est démontrée de manière convaincante qu’elle relègue obligatoirement dans les oubliettes du faux la théorie qu’elle a détrônée. Didier Raoult le sait d’ailleurs très bien, puisqu’il déclare : « En physique, la théorie de la gravitation universelle de Newton a été supplantée par celle de la relativité générale d’Einstein au XXe siècle. La première continue toutefois d’expliquer les phénomènes à notre échelle. On ne peut donc pas dire qu’elle n’est plus vraie du tout (je souligne)7 ». Didier Raoult se montre donc peut-être trop indulgent avec les philosophes postmodernes qui nient purement et simplement toute vérité, toute objectivité possible dans les sciences, au profit d’un pur relativisme épistémologique.8 » (je souligne).] En effet, selon les postmodernes, il n’y aurait pas de différence de nature entre une théorie scientifique prouvée et une simple opinion : tout relève selon eux d’un même type de « construction sociale ».

Le déboulonnage des idoles

Comme l’a dit Didier Raoult dernièrement, nous ferons le bilan de la gestion de la crise du Covid-19 et nous verrons bien qui avait raison en matière de stratégie appliquée, et qui a géré la crise de manière performante ou non. Pour ma part, je le répète, nous aurions dû davantage méditer sa démarche et ses recommandations, plutôt que de le vouer aux gémonies comme nous l’avons fait. Un débat rationnel et non partisan a priori aurait dû davantage s’installer. Et nous aurions surtout dû laisser les médecins de ville décider et agir par eux-mêmes, en fonction des éléments d’information dont ils disposaient eu égard au traitement qu’il convenait éventuellement de prescrire.

Au lieu de cela, une véritable hystérie collective s’est déchaînée très largement dans les médias, autour de questions qui auraient dû être méditées avec calme et sérénité.

L’histoire tranchera et donnera peut-être raison à Didier Raoult et ses soutiens. Or, Didier Raoult ayant toujours refusé de vouer un culte aux idoles de la science, il conviendra d’apprécier avec justesse et discernement le rôle qu’il a pu jouer dans la gestion de la crise du Covid-19, sans pour autant le transformer rétrospectivement en icône scientifique des temps modernes. Que nous apprennent les différentes manières avec lesquelles la crise du Covid-19 a été gérée ? Que nous disent les événements récents de la science actuelle, de son fonctionnement et de ses possibles dérives occasionnelles ? Telles sont certaines des questions auxquelles nous devrions tenter de répondre dans les semaines et les mois qui viennent. Et ce déjà en vue d’une finalité bien précise : tenter de ne pas reproduire à l’avenir certaines erreurs qui ont pu être commises cette fois-ci.

Pourquoi souligner ce fait qu’il faudra éventuellement honorer l’action menée par Didier Raoult à Marseille durant la crise sans toutefois l’idolâtrer ? Dans son livre précité, Arrêtons d’avoir peur, Didier Raoult raconte comment en 2009, à l’occasion des 150 ans de la parution de L’Origine des espèces de Darwin9, il avait alors « cru que le monde était devenu fou10 ». « Darwin », pensait-il, « est devenu une idole qu’on ne peut plus toucher11 ». Au point que « certains adeptes se sont même fait tatouer l’arbre de vie !12 ». Or nous avons pu voir dernièrement dans les médias d’informations télévisées comment quelqu’un s’est lui aussi fait tatouer un portrait de Didier Raoult ! Face à l’hystérie anti-Raoult – d’ailleurs peut-être plus idéologique que scientifique à proprement parler – une idolâtrie pro-Raoult, plus passionnelle que rationnelle, semble elle aussi avoir émergé. 

Assez curieusement, Didier Raoult se demande si Darwin n’est pas « un héros de la science hégélien ». « Darwin », écrit-il, « est devenu un héros hégélien en incarnant, sans le savoir, le changement de la pensée nécessaire à son époque. Il faut toutefois distinguer le héros du dieu !13 ». Dans l’entretien accordé à L’Express du 28 mai 2020, Didier Raoult revient sur son adhésion – assez hallucinante venant d’un scientifique vivant au XXIe siècle, il faut bien le dire – à la conception hégélienne du « héros » : « Je suis d’accord avec l’idée du héros de Hegel. Je pense qu’à des moments il y a quelqu’un qui représente la nécessité de la raison pour changer les choses. Comme Greta Thunberg [sic] qui, à une période, a cristallisé l’idée qu’il y a quelque chose à faire sur le plan du climat. Les ruses de l’Histoire font croire que c’est quelqu’un qui provoque le changement. Mais c’est simplement que les hommes ont besoin de figures pour incarner les évolutions ». Il semblait pourtant assez clair que l’historiographie moderne avait définitivement éradiqué le recours à une finalité historique. Voir Didier Raoult adhérer à cette conception eschatologique de l’histoire laisse à vrai dire pantois. Car il ne s’agit ici que de pure croyance, et certainement pas de science. Bien sûr, Didier Raoult a tout à fait le droit d’avoir de telles opinions. Mais ce sont des opinions qui outrepassent totalement les limites de la science. Après tout, il est vrai que Newton lui-même adhérait à une métaphysique, ce qui ne l’a nullement empêché de faire des découvertes scientifiques révolutionnaires.

Pour Didier Raoult, Louis Pasteur, qu’il considère comme son maître, fut lui aussi, en proposant la théorie microbienne, un « héros de la raison » hégélien14.

Les grandes découvertes scientifiques résultent toujours pour Didier Raoult d’un « changement de paradigme » – autre thème copieusement employé par les philosophes postmodernes.

« Ce sont les héros hégéliens qui changent le paradigme15 », écrit-il ainsi. Aux yeux de Didier Raoult, Darwin avait certes renversé un « paradigme » – le fixisme aristotélicien –, raison pour laquelle il le considère comme un « héros hégélien » ; mais en engendrant finalement un autre « paradigme » – celui de l’évolution –, Darwin est devenu, selon Didier Raoult, une idole. Nous voyons ainsi comment la science tend à procéder selon ce dernier : la science n’est à ses yeux que l’effort des nouveaux héros pour « dépasser » les idoles ou les icônes du passé, sachant que ces héros finiront inéluctablement eux-mêmes par devenir des idoles ou des icônes. Cette conception de la science me paraît donc clairement procéder d’une croyance, d’une religion, ou d’une métaphysique, comme on voudra. Elle outrepasse complètement, comme le dit Kant dans la Critique de la raison pure, les « limites de l’expérience possible ».

C’est en tout cas dans ces termes-là que Didier Raoult perçoit le travail de chercheur qu’il a accompli. Revenant sur sa découverte du premier virus géant, baptisé « Mimivirus », Didier Raoult considère qu’il a lui-même fait cette découverte en remettant en question et en renversant finalement le « paradigme » qui avait jusqu’alors empêché la recherche d’avancer dans ce domaine : celui selon lequel les virus n’apparaissent pas au microscope. Revenant sur les résistances exprimées selon lui à ce « changement de paradigme », il écrit : « La majorité des scientifiques a voulu croire qu’il ne s’agissait que d’une exception qui ne remettait pas en cause la définition des virus. Ces derniers étaient jusqu’alors caractérisés comme des organismes invisibles au microscope. Or le virus géant que l’on avait décrit était observable avec cet outil, ce qui bousculait la classification habituelle des virus16 ». « Mimivirus », ajoute-il, « avait été confondu avec une bactérie en raison d’outils inadaptés et parce que la théorie (selon laquelle les virus sont invisibles au microscope) empêchait de le voir17 ».

On voit donc ici comment Didier Raoult, qui est certainement un grand médecin et un grand chercheur comme je l’avais écrit et comme on le reconnaît largement, a néanmoins forgé une curieuse métaphysique de la découverte dans les sciences inspirée de Hegel. L’action qu’il aura conduite durant la crise du Covid-19 – et que l’histoire jugera peut-être de manière favorable – semble même avoir achevé de lui faire croire à son statut de « héros hégélien de la science ». Sachons donc reconnaître les mérites du médecin et les prouesses du chercheur sans nécessairement croire aux fables du métaphysicien de la science18.

Matthieu Creson
Enseignant, chercheur (en histoire de l’art), diplômé en lettres, en philosophie et en commerce

Photo : S. Pech, Shutterstock

  1. https://www.revuepolitique.fr/didier-raoult-un-grand-medecin-et-un-grand-scientifique-impermeable-au-politico-scientifiquement-correct/
  2. https://histoire.inserm.fr/de-l-inh-a-l-inserm/les-prix-inserm/prix-2010/didier-raoult-grand-prix-2010
  3. Ibid.
  4. Didier Raoult, Arrêtons d’avoir peur, Paris, Éditions J’ai Lu, 2019, p. 74.
  5. Didier Raoult récuse l’idée qu’il y ait chez lui une « idéologie ». Ainsi déclare-t-il dans L’Express du 28 mai 2020 : « Je n’ai pas d’idéologie, et vous ne pouvez me caser nulle part ». Sur l’existence d’une « idéologie » postmoderne chez Didier Raoult, voir aussi l’article de François Vazeille du 18 mai 2020, « La querelle Raoult (Série) : pandémie et post-modernisme » (https://www.europeanscientist.com/fr/opinion/la-querelle-raoult-serie-pandemie-et-post-modernisme/).
  6. https://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=SOC_126_0115
  7. Didier Raoult, Arrêtons d’avoir peur, op. cit., p. 70-71.
  8. Pour une critique de ce relativisme postmoderne, on se reportera par exemple au chapitre 3 du livre d’Alan Sokal et de Jean Bricmont, Impostures intellectuelles (Paris, Odile Jacob, 1997), « Intermezzo : le relativisme cognitif en philosophie des sciences ». À propos du livre en question de Sokal et Bricmont et de l’ « affaire Sokal », Didier Raoult y fait référence dans son ouvrage Dépasser Darwin, mais sans jamais vraiment discuter les thèses des deux auteurs. Il écrit ainsi : « La déconstruction, malgré les récentes critiques adressées aux successeurs des pionniers de cette philosophie, est l’outil dont nous avons besoin pour faire face au mouvement majeur que connaît la science actuellement [sic
  9. Pour une critique du livre de Didier Raoult, Dépasser Darwin, je renverrai à l’article de Pascal Picq dans L’Express, 28/05/2020 : « Dépasser Darwin : l’étrange évolution du professeur Raoult (https://www.lexpress.fr/actualite/sciences/pascal-picq-depasser-darwin-l-etrange-evolution-du-professeur-raoult_2126877.html). Le présent article n’a pas pour objet de discuter le contenu de ce livre de Didier Raout en particulier. J’observerai simplement que ce dernier semble essentiellement réduire Darwin à un ensemble de théories : l’arbre de la vie, l’ancêtre commun, la sélection naturelle, etc. Or, ce qui est à l’évidence aussi frappant lorsqu’on lit L’Origine des espèces Darwin, c’est de voir la masse absolument considérable d’observations directes faites par Darwin, dont l’acuité et la vivacité restent exceptionnelles.
  10. Didier Raoult, Arrêtons d’avoir peur, op. cit., p. 49.
  11. Ibid., p. 74.
  12. Ibid., p. 49.
  13. Ibid., p. 50.
  14. Ibid., p. 69.
  15. Ibid.
  16. Ibid., p. 70.
  17. Ibid., p. 68.
  18. Pour prolonger cet article, je renverrai le lecteur à l’ouvrage d’Alan Sokal, Pseudosciences et postmodernisme, adversaires ou compagnons de route ?, Paris, Odile Jacob, 2005. Voir en particulier l’appendice B, rédigé par Jean Bricmont et Alan Sokal, intitulé « Plaidoyer pour un réalisme scientifique modeste ».