Mexique : avant le procès de la corruption, le procès du populisme

L’arrestation, le 15 octobre dernier, aux Etats-Unis du général Salvador Cienfuegos, ancien secrétaire mexicain de la Défense, pour blanchiment d’argent et trafic de drogue n’est que le dernier acte d’une longue série de cas de corruption au plus haut niveau de l’Etat mexicain. Si l’actuel président a juré d’éradiquer ce mal endémique, ses actes tiennent plutôt d’un populisme qui met en danger la démocratie. Par Nathan Le Guay

Le 15 septembre 2020, le président Andrés Manuel Lopez Obrador, surnommé AMLO, a présenté devant le Sénat un projet de consultation populaire pour savoir si le peuple mexicain souhaite que les cinq ex-présidents qui l’ont précédé, accusés de corruption, soient poursuivis par la justice. Une telle annonce a bien sûr donné lieu à des réactions contrastées, et de vifs débats entre soutiens de la lutte contre la corruption et critiques du populisme du président.

Elu en 2018 sur la promesse de combattre la corruption des institutions, le bilan du président mexicain, près de deux ans après son entrée en fonctions, est mitigé. Malgré un programme ambitieux, AMLO s’est surtout fait l’auxiliaire de la politique anti-immigration de l’administration Trump, acceptant le blocage à sa frontière nord des caravanes de migrants venus d’Amérique Centrale.

Ainsi, en 2018, le Mexique annonce avoir rapatrié plus de 180 000 personnes dans leur pays d’origine. De même, son soutien au dirigeant autoritaire du Venezuela Nicolás Maduro, ainsi qu’à Evo Morales, ex-président de la Bolivie exilé au Mexique suite à une révolte populaire, lui ont attiré des critiques.

Une corruption endémique

Le Mexique est un pays violent. En 2019, on décomptait 35 000 homicides, la pire année depuis 1997, soit un mort toutes les quinze minutes, presque autant que pour certains pays en guerre. De toutes ces morts, seules 10 % font l’objet d’une enquête, moins encore sont élucidées, moins encore donnent lieu à des poursuites judiciaires. Une telle situation est permise par un sentiment d’impunité causé par la défaillance des institutions, qui peinent à réduire la pauvreté et la misère.

Car en s’attaquant à la corruption, AMLO doit aussi s’attaquer aux inégalités. En effet, avec un indice de Gini de 0,48, le Mexique se situe à la cinquième place des Etats les plus inégalitaires, surpassé uniquement par les pays les plus pauvres d’Afrique. La disparité entre riches et pauvres est telle qu’il est très aisé pour les narcotrafiquants de corrompre des représentants de l’Etat ou de la loi. Pour transporter un corps, un policier peut être payé dix fois son salaire hebdomadaire.

D’autre part, la corruption apparaît comme un phénomène endémique, qui touche toutes les couches de la société, comme le démontrent les accusations d’Emilio Lozoya : ancien directeur de Pemex, la première entreprise pétrolière du pays, il met en cause dans l’affaire Odebrecht plusieurs personnalités politiques et hauts fonctionnaires, parmi lesquels trois anciens présidents, Enrique Peña Nieto, Felipe Calderón et Carlos Salinas de Gortari. Ces accusations sont d’ailleurs une des justifications du référendum proposé par AMLO.

Face à cet échec de l’Etat, les narcotrafiquants s’y substituent.

C’est par exemple le cas des membres du cartel de Sinaloa qui ont distribué pendant la crise sanitaire, dans des sacs à l’effigie d’El Chapo, leur chef, de la nourriture aux populations pauvres de leur territoire, leur permettant ainsi de gagner un soutien local face à la police et à l’armée. On peut également citer l’hôpital construit par le chef du cartel Jalisco Nueva Generación, à 250 kilomètres de Guadalajara, la capitale du Jalisco, hôpital dont peuvent profiter les populations locales.

De tels phénomènes accroissent la défiance à l’égard de l’Etat, qui n’a pas su remplir ses obligations.

Un président populiste

C’est dans ce contexte qu’AMLO lance sa campagne en 2017 : contre les élites corrompues, contre les inégalités, pour le peuple -la corruption des élites étant à ses yeux le seul vrai problème du Mexique.

Une fois au pouvoir, il multiplie les mesures : il fait renommer le Service d’Administration et d’Aliénation des Biens, « l’Institut pour la Restitution au Peuple des Biens volés », il baisse son salaire, travaille seize heures par jour, met en vente l’avion présidentiel.

Finalement, la lutte contre la corruption apparaît sous sa présidence comme un grand spectacle dont il est le seul protagoniste.

Certes, cela lui donne une bonne image, mais sans transformer les institutions en profondeur. Certaines, comme la police, restent très corrompues, à la solde du narcotrafic, et dès qu’AMLO achèvera son mandat, un autre défera ce qu’il a fait au profit du business as usual.

AMLO, à l’instar de Donald Trump mais dans un autre style, est un très bon communicant qui multiplie les déclarations et les coups d’éclat. Et cela fonctionne : il est à plus de 60 % dans les sondages. Mais passées ces actions isolées, que reste-t-il ? Une stratégie politique, répondent les critiques, une stratégie qui vise à déstabiliser ses opposants.

Le référendum : et la Justice est mise à mal

C’est là qu’on en arrive au problème de la consultation populaire. Pour AMLO, c’est un moyen pour le peuple de demander des comptes à ses anciens dirigeants, dans une perspective de démocratie directe.

Mais c’est une manière parmi d’autres de présenter les choses. Car, de fait, AMLO prive la Justice mexicaine de ses compétences, et il enfreint la Constitution. Le tribunal populaire n’est pas la démocratie ; au contraire, cette décision, jouant sur la colère des masses, relève d’un populisme qui risque d’affaiblir encore plus les institutions.

En effet, quel besoin d’un système judiciaire quand c’est le peuple qui juge ?

On pourrait répondre que cinq présidents, ce ne sont pas des criminels de droit commun, c’est même une première dans l’histoire du Mexique. Mais dès lors, le référendum prouve de fait que la Justice ne devrait pas être la même pour tout le monde, contredisant le principe d’égalité devant la Loi, qui fonde les systèmes judiciaires des démocraties modernes.

En outre, un tel référendum pourrait mettre les juges dans une position inconfortable, les obligeant à tenir compte du résultat de celui-ci dans leur enquête : or, si celle-ci ne permet pas de découvrir de preuve de culpabilité, et que le peuple a quand même voté oui, il faudra les innocenter. Mais les innocenter pourra se révéler embarrassant, d’autant qu’une enquête longue précédant toute procédure judiciaire aurait pu mettre au jour leur culpabilité. Et si on les déclare coupables sans preuve, où est la Justice ? 

De même, se pose comme toujours la question des modalités du référendum : doit-on juger les cinq en même temps ? Doit-on faire au cas par cas ? Une consultation populaire est un outil à double tranchant, car il met au pied du mur les décideurs, les forçant à prendre une décision à un moment peut-être inopportun. En précipitant les démarches, AMLO risque soit de faire échouer le travail de la Justice, soit de le pervertir.

Enfin, le fait que la date de la tenue du référendum coïncide avec celle des élections parlementaires de mi-mandat n’est pas anodin : c’est, sinon un avertissement, du moins un rappel symbolique de la nécessité de lutter contre la corruption, lutte incarnée par la figure d’AMLO.

 

Nathan Le Guay
Etudiant en histoire à l’Université Sorbonne Paris 4

 

Illustration : Octavio Hoyos – Shutterstock