Minuit moins dix

Pour Eric Cerf-Mayer il est temps pour les responsables politiques de clarifier une situation confuse et troublée ; à défaut, nous entrerions dans une période d’incertitude dangereuse pour la démocratie et les institutions.

Minuit moins dix avant la convergence des luttes, 1788 ou 1789 ? Le conflit autour de la réforme du régime des retraites est révélateur du mal français et de la déconnection des « élites » du monde réel, celui dans lequel se débattent des millions de Françaises et de Français pris en otages entre une classe politique à bout de souffle et d’arguments crédibles, des médias qui les saturent d’informations sans recul ni analyse et les difficultés d’un monde globalisé impitoyable et piloté par des considérations purement budgétaires et financières.

Observé d’un petit village breton endormi en saison hivernale, les images des Franciliens se débattant pour rejoindre leur lieu de travail paraissent venir d’un autre monde pour des non citadins qui sont obligés de parcourir quotidiennement en voiture de longs trajets pour eux-mêmes gagner leur vie avec des salaires grevés par le coût du transport et des taxes jugées abusives. Pour autant, dans les lieux de convivialité que sont le marché hebdomadaire, les cafés ou les rares commerces de proximité, les propos échangés reflètent de plus en plus une désillusion et un dégoût à l’encontre des politiques, un rejet de la parole publique et médiatique et le sentiment profond que quelque chose doit changer si on ne veut pas voir imploser un peu plus le cadre d’une vie de plus en plus difficile pour le plus grand nombre.

La crédibilité des gouvernants est plus que fragilisée à l’heure où des élus estiment légitime de poursuivre leur mandat alors qu’ils sont mis en examen, des ministres s’affranchissent des règles et du code de bonne conduite en cumulant des salaires reflétant des conflits d’intérêt évidents, ou des édiles briguent une réélection à partir d’une cellule de prison… Le dessein de réformer les régimes de retraite paraît surréaliste à l’aune de ces fautes graves qui mettent en danger le minimum de confiance et de respect nécessaire au bon fonctionnement des institutions dans toute démocratie digne de ce nom.

Quelle image pour les jeunes générations d’un pays vieillissant et comment les mobiliser autour de notions de mouvement et de marche en avant quand l’exemplarité est foulée au pied par ceux là mêmes qui devraient donner la direction et le cap ?

Après une année de profonde contestation sociale, émaillée de graves incidents, reflet d’une exaspération légitime d’une partie non négligeable des sans voix et de ceux qui subissent au quotidien les difficultés de survie dans un monde où l’exclusion est une réalité et où la réussite de certains s’apparente de plus en plus à l’étalage de privilèges et la conformité aux codes du politiquement et économiquement correct, la multiplication d’Assemblées de notables et d’instances de concertation convenue n’a pas suffi pour calmer l’inquiétude générale et lever les ambigüités d’un projet politique qui se voulait porteur de rénovation et de changement réel pour le pays.

Minuit moins dix. A quelques jours de Noël, l’appel à une trêve des grèves est en décalage avec les débats médiatiques, les reportages sur les marchés de fêtes, la dénonciation de crèches dans l’espace public, le vandalisme dans des lieux de culte et la violence des injustices perçues ou des incompréhensions nées de dialogues biaisés entre organisations syndicales et gouvernants qui n’ont pas su définir réellement les contours d’une discussion sans faux semblants autour d’une réforme majeure, comme si la communication ou les effets d’annonce avaient pris le pas sur le fond du problème.

Les heures et jours à venir seront chargés d’incertitudes, de reculades ou d’avancées, mais si les responsables concernés ne se ressaisissent pas en envoyant des signaux clairs et honnêtes aux Françaises et Français lassés à juste titre par une situation confuse et troublée, il y a fort à parier que la porte de 2020 s’ouvre sur une période d’incertitude dangereuse pour la démocratie et les institutions.

Les mondes séparés que sont devenues les différentes composantes de la société française continueront à diverger dans une direction pleine de dangers.

En 1788, peu de fermiers généraux ni d’hommes de bonne volonté comme Malesherbes ou Lavoisier n’auraient pu imaginer un seul instant les degrés de l’échafaud qu’ils auraient à grimper quelques années plus tard…

Eric Cerf-Mayer

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