Ombres et lumières

Dans l’opacité de la fin du mois d’avril et du début de mai, à l’approche d’un été dont nul ne sait s’il répondra ou non aux attentes et espoirs d’une évolution positive de la pandémie, jamais l’actualité distillée avec plus ou moins d’objectivité par les médias n’aura été aussi lourde de contrastes et de signes avant-coureurs de grands bouleversements…

Les images de New Dehli en manque d’oxygène et de l’Inde  (Mother India) accablée par un rebond de la vague de Covid, contrastent avec celles des foules de Chinois en vacances, arpentant une infime portion de la grande muraille de Chine (L’Empire du milieu), l’une des rares constructions humaines visibles par l’équipage embarqué dans la Station spatiale internationale, dans le tumulte de la vie qui s’écoule sur la tête d’épingle que constitue notre planète bleue dans le vaste univers… En France, tandis que se dissipe le fantasme imbécile d’un putsch militaire,  initié soit disant au travers d’un cri d’alarme lancé par des généraux en charentaises selon les dires de ceux que le respect n’étouffe pas envers des militaires qui ont bien gagné au vu de leurs sacrifices passés ou à venir, le droit d’exprimer leur inquiétude devant la montée des périls, chaque journée nous apporte son lot d’incivilités et de signes d’un désordre non maîtrisé, quand il n’est pas simplement occulté ou ignoré, pour des raisons de moins en moins acceptables par l’immense majorité  de ceux qui ne sont rien mais qui aspirent à la paix civile et à un retour à une vie normale en temps de paix, après avoir  été livrés sans grande protection aux affres d’un virus implacable…

L’entrée en campagne électorale pour les régionales du mois de juin et la présidentielle de l’année prochaine, où viendra enfin l’heure de solder les comptes d’un épisode douloureux de l’histoire nationale et de redessiner les contours d’un destin collectif plus lisible et moins ambigu, se profile peu à peu au moment où le pays s’apprête à soulever le couvercle d’un chaudron, dont bien malins seront ceux qui peuvent prédire de quoi le brouet sera composé… Au-delà des faux-semblants, des illusions et mirages d’une recomposition sans doute impossible du paysage politique français, les uns et les autres jouent leur partie en oubliant que plus rien ne sera jamais tout à fait comme avant au sortir de la crise sans précédent, que le monde entier traverse a l’heure actuelle.

On voudrait croire bien sûr aux lueurs d’espoir qui pointent ici et là, à l’instar des fleurs qui éclosent dans les prés et les champs et des bourgeons qui explosent dans les branchages des arbres, tant la France éternelle nous offre, saison après saison, sa beauté et un message de pérennité transcendant le discours des prophètes de mauvais augure qui entendent déconstruire son histoire, en oubliant qu’on ne trafique pas et qu’on ne se livre pas à des paris équivoques avec la mémoire des nations…

A la veille de se souvenir de l’entrée dans la légende d’une grande figure de notre héritage historique, le bicentenaire de la disparition à Sainte Hélène le 5 mai 1821 de Napoléon, Empereur des Français, il n’est pas inutile en ces temps de grande confusion de réfléchir sur le sens d’une épopée telle que la sienne… Dans deux siècles, qui se souviendra des acteurs de la France de 2021 et en quels termes seront relatés les faits et gestes en Europe de ceux qui auront eu à faire face aux défis de la Covid 19 ? On peut légitimement se poser la question du bien-fondé de la commémoration du décès d’une figure illustre de notre saga nationale dans le contexte présent, où d’aucuns s’acharnent à réécrire au profit de leurs idéologies ou calculs politiques plus ou moins avouables l’histoire de France, et se demander si ce n’est pas plutôt aux historiens qu’aux politiques de se livrer à un tel exercice. Peu importe, car en définitive, la commémoration permet de souligner que l’Histoire doit s’accepter comme un tout, avec ses obscurités et ses lumières, son jour et sa nuit, ses crimes et ses bienfaits ; derrière toute épopée et toute légende, il y a toujours eu des êtres de chair et de sang, avec leurs petitesses et leurs grandeurs, leurs contradictions et faiblesses, mais aussi leurs éclairs de génie et leur volonté d’imprimer leur marque sur le cours de la vie de leurs contemporains, en fonction de convictions qu’ils ont su faire partager par adhésion consentie ou imposer par la force, pour le malheur ou le bonheur de ceux qui ont cru en leurs promesses…

Alors que retiendrons-nous de Napoléon 1er, au destin marqué par des îles tout au long de son parcours, de sa Corse natale au pavillon des Briars et à Longwood House sur le rocher hostile de Sainte-Hélène, au large des côtes d’Afrique, en passant par Elbe à quelques lieues de Gênes ? L’ogre corse exilé devisant avec la petite Betsy Balcombe, enfant d’une autre île,  la Grande Bretagne qu’il ne put jamais conquérir, après avoir fait trembler l’Europe monarchique au son des canons, l’éternel amoureux de Joséphine,  l’impératrice créole, originaire de Martinique et survivante de la société d’Ancien Régime, répudiée pour être remplacée par une petite nièce de la Reine Marie-Antoinette, l’aigle aux ailes rognées après avoir plané d’Austerlitz à Waterloo sur un continent tout entier, semant la mort de l’Espagne à la Russie, renversant trônes et bouleversant les frontières de vieux royaumes où principautés dans la foulée d’une Revolution confisquée à son profit ? 

Qui pouvons nous convoquer pour célébrer les ombres et lumières d’une grande aventure humaine et universelle afin de témoigner d’une période unique dans l’histoire de France ?

Louis Delgrès, qui se suicida avec 300 compagnons d’armes à l’explosif sur l’habitation Danglemont, à Matouba en Guadeloupe pour lutter contre le rétablissement de l’esclavage en mai 1802 sur le territoire des colonies restant à la France dans les îles à sucre des Antilles? Jean-Jacques Dessalines qui infligea au général Rochambeau une grande défaite oubliée de l’épopee de Bonaparte à la bataille de Vertières près du Cap Français a Saint-Domingue, prélude à l’indépendance de la République d’Haïti en janvier 1804 ?

Louis-Antoine de Bourbon-Conti, duc d’Enghien, fusillé dans les fossés du Château de Vincennes, après un enlèvement rocambolesque de l’autre côté du Rhin et un procès militaire expéditif et inique, en gage suprême de Bonaparte aux régicides révolutionnaires pour rendre l’Empire possible, sous le regard impassible et insondable de Talleyrand  ? Le Pape Pie VII, contraint de donner sa bénédiction religieuse au sacre de Napoléon par lui-même en la cathédrale Notre-Dame de Paris par une glaciale journée de décembre 1804, dans un simulacre bien éloigné des rites immémoriaux de Reims qui ancraient l’avènement des Rois de France dans la longue lignée de leurs prédécesseurs  ? Ils sont si nombreux et illustres, ces témoins de l’épopée, qu’il est difficile de tous les convoquer pour témoigner de la légende napoléonienne… Wellington, le Tsar Alexandre 1et, le Chancelier Metternich, artisans des traités de Paris qui scellent le retour définitif de Louis XVIII sur le trône de France et clôturent cette grande page de notre histoire et de celle de l’Europe, après la Révolution, fossoyeuse ou héritière du Siècle des Lumières, ferment le ban avant le Congrès  de Vienne et la Sainte Alliance, porteurs de répit et de quelques années de paix pour un continent épuisé par le tumulte et le trop plein d’une gloire éphémère… Des pestiférés de Jaffa aux grognards gelés dans les plaines de Russie, en passant par les figures déformées des tableaux de Goya, que d’ombres à mettre en parallèle avec le Code civil et une grande partie du cadre administratif encore en vigueur dans notre pays, le tout formant une trame indissociable d’un destin unique, dont on se souviendra bien longtemps après l’exil à Sainte Hélène, en y portant le regard propre aux sensibilités respectives des uns ou des autres sans jamais rester indifférent…

Louis XVII octroyant une Charte constitutionnelle aux Français, après un long exil de Vérone à Hartwell en passant par la Courlande, Varsovie et la Suède un temps, eut une formule à méditer – Union et oubli- pour clore le chapitre de l’épopée.

Force est de constater qu’on ne peut oublier et c’est ce qui fait le ciment de l’histoire universelle au fil des siècles…

Eric Cerf-Mayer