Pour qui sonne le glas ?

Brexit, réforme des retraites, coronavirus, atteintes portées aux lieux de culte, Eric Cerf-Mayer revient sur les événements qui marquent l’actualité.

Il est des périodes dans l’histoire du monde où les évènements se télescopent dans un tourbillon d’images, d’émotions et de déclarations dont on ne mesurera l’impact que bien plus tard, lorsque l’écume du moment aura été balayée et l’effervescence médiatique sera retombée. Le temps de la réflexion et des interrogations sera revenu et chacun sera en mesure de porter le regard et le jugement que sa conscience pourra lui dicter, loin des calculs politiciens mesquins et des faux-semblants qui caractérisent la période actuelle de profond malaise et de doute ambiants dans le pays.

A la veille du départ du Royaume-Uni qui largue les amarres avec l’Union européenne pour reprendre en main son destin, respectant les résultats d’une consultation électorale majeure, bel exemple de démocratie et constat d’un divorce avec une évolution des orientations prises par les institutions européennes qui ne répondent plus à ses attentes, on ne peut que se demander pour qui sonne le glas ?

Tous les pronostics sur la concrétisation ou non du Brexit ont finalement été déjoués et bien hasardeuses risquent d’être les prévisions sur le futur du premier Etat à dire non à l’Union européenne telle qu’elle est devenue aujourd’hui…

Le Royaume-Uni qui fut l’ultime refuge de la démocratie européenne aux plus sombres heures de l’histoire du continent, lors de son naufrage face au régime nazi, a prouvé tout au long de son histoire sa capacité d’adaptation, sa résilience et son indéniable attachement à ses traditions et particularismes. Ce n’est pas dans les discours des dirigeants politiques britanniques que l’on retrouverait par exemple un singulier procès à son grand passé impérial ou un reniement des évènements historiques qui ont contribué à forger son identité unique en Europe. Le Général de Gaulle ne s’y serait pas trompé, lui qui incarna la spécificité de la relation particulière entretenue par la France et la Grande Bretagne tout en portant un regard lucide sur cette nation insulaire pour qui prime avant tout la défense de ses intérêts propres. L’avenir dira si le choix fait par le Royaume Uni s’avère ou non la catastrophe économique que se plaisent à prédire les experts de tous crins et les médias européens ou si au contraire il ouvre pour ce pays une perspective nouvelle vers un horizon libéré des contraintes bureaucratiques et des difficultés de prises de décisions communautaires actuelles… Quoiqu’il en soit, la Grande Bretagne demeurera un partenaire nécessaire et la lutte héroïque qu’elle a menée pour le salut de l’Europe au cours de la Seconde Guerre mondiale et au sortir des combats à la fin de ce conflit de titans, au moment où on célèbre l’anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, restera à jamais gravée dans les cœurs et la mémoire de tous les Européens continentaux…

Image émouvante à retenir sans nul doute que celle des parlementaires européens entonnant un chant d’au revoir à l’issue du vote pour entériner le Brexit, bien éloignée du triste et douloureux spectacle des pompiers de France dispersés à coup de jets de canon à eau et de grenades lacrymogènes par leurs partenaires naturels, les policiers, à l’issue d’une énième manifestation contre un projet de réforme des retraites de plus en plus confus, qui à sa façon sonne le glas pour tout espoir d’apaisement à court terme dans un climat social de plus en plus tendu.. Que penser également des condamnations péremptoires et par trop hâtives des signes du malaise durablement installé dans le pays de la part de voix autorisées et respectées, qui n’entrevoient pas dans les têtes symboliques piquées dans des fourches la réponse aux blessures graves infligées à un nombre non négligeable de manifestants dans les cortèges depuis plus d’un an désormais ? Comment interpréter le silence assourdissant devant les actes répétés d’atteintes portées aux lieux de culte catholiques notamment, et l’inégalité dans l’appréciation d’évènements liés à l’expression de critiques verbales contre une autre religion ? Est-ce le symptôme d’une violence définitivement et fatalement inscrite dans la société française, que plus rien ne saurait enrayer, ni les embellies d’ordre économique oubliées à peine publiées, ni les discours politiciens qui n’impriment plus dans une opinion désabusée et lasse du sentiment de n’être plus respectée ni écoutée, encore moins entendue ? Dans une semaine contrastée, assombrie de surcroît par la menace diffuse du coronavirus dont on ne mesure pas encore l’impact au niveau mondial, on peut se demander légitimement pour qui sonne le glas ?

Eric Cerf-Mayer