Pour une plus grande Europe continentale : remise en cause du système et opportunités eurasiatiques

L’Union européenne connaît la crise la plus grave depuis sa création. Le Brexit pourrait faire école alors que la révolte gronde dans plusieurs pays de l’Union, en Grèce, en Italie, en France, en Espagne, en Hongrie… Parallèlement, l’élection de Donald Trump entraînera sans doute un désengagement des États-Unis de l’Otan, en Europe et une normalisation progressive des relations avec la Russie. Pousser la Russie dans les bras de la Chine nuit aux Européens, mais nuit aussi aux États-Unis pour qui la Chine constitue la principale menace. Ces transformations sont la conséquence de transformations de fonds au sein de nos sociétés.

Nous vivons la transition de la fin d’un monde politique, économique et social issu de l’après-guerre et dominé de manière exponentielle depuis les années 80 par la globalisation financière accompagnée d’un corpus idéologique de plus en plus rejeté dans la majorité du monde. Quel est le sens du rejet croissant de l’UE et de la globalisation libérale et en quoi pourrait-il ouvrir des opportunités pour une coopération pacifique sur l’ensemble du continent eurasiatique ?

Critiques radicales de l’Union européenne et de la globalisation libérale

Le processus de « construction européenne » né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, même s’il n’a jamais mobilisé les foules, semblait faire l’objet au minimum d’un consensus politico-médiatique. Certes la forme et le but ultime de cette construction européenne n’ont jamais été clairement définis, mais elle bénéficiait d’une triple justification : rejet des deux guerres mondiales et des horreurs du national-socialisme, nécessité de faire face au totalitarisme présent et au bloc soviétique, et enfin longue période de prospérité économique de l’après-guerre jusque dans les années soixante-dix. Les pays de l’Union européenne vivent aujourd’hui une crise systémique grave, crise économique et sociale, crise migratoire, crise politique. À droite comme à gauche apparaissent des critiques radicales de l’Union européenne et de la mondialisation libérale rejetées souvent ensemble, dans les milieux intellectuels, dans les populations et au sein de partis politiques qui connaissent des succès électoraux de plus en plus importants.

En Grèce, à gauche, Yanis Varoufakis, mathématicien et économiste ayant effectué ses études en Angleterre, spécialiste en économétrie (branche de la science économique qui a pour but de tester les modèles économiques) établit un lien direct entre la financiarisation de l’économie outil de l’hégémonie des États-Unis et l’évolution de l’Union européenne. Il a été ministre des Finances de Grèce de janvier 2015 au référendum du 5 juillet 2015 alors qu’il soutenait pourtant le non à la proposition faite par l’Union européenne, la BCE et le FMI. Le non est sorti vainqueur avec 61,31 % des voix et Varoufakis a été pourtant poussé à la démission par le Premier ministre Tsirpas à l’origine du référendum, sacrifice permettant à la Grèce de se rapprocher de ses créanciers. Cette crise grecque est pour les critiques de l’Union européenne emblématique de la dérive autoritaire de Bruxelles et de la globalisation libérale. Pour Jacques Sapir, économiste français issu de la gauche de la gauche, la dérive de l’UE illustrée par le cas grec est autoritaire, voire totalitaire. Jacques Sapir fait aussi le lien entre la politique de Bruxelles et les intérêts géopolitiques de Washington : « Il faut comprendre que des motifs politiques et pas uniquement – ni même principalement de rationalité économique – interviennent dans cette négociation1. Il y a aussi la dimension géopolitique et l’on voit bien ici que les États-Unis, à cause de la logique de guerre froide qu’ils cherchent à imposer vis-à-vis de la Russie, ont un intérêt au maintien de la zone Euro et de l’Union européenne2». Il faut aussi rappeler que la Grèce orthodoxe entretient des liens privilégiés avec l’ensemble du monde orthodoxe et plus particulièrement avec la Russie. En mai 2016, le président Poutine s’est rendu en Grèce, au Mont Athos, pour y célébrer le millénaire de la présence russe. La Grèce constitue un pont spirituel et géographique entre l’Europe occidentale et l’Europe orientale et la Russie. Toujours à gauche, en Espagne, Pablo Iglésias, le dirigeant de Podemos, lors du discours qu’il a prononcé comme candidat du groupe de la Gauche unitaire européenne à la présidence du Parlement européen le 30 juin 2014, évoque également la dérive autoritaire  de l’Union européenne : « La démocratie, en Europe, a été victime d’une dérive autoritaire, (…) nos pays sont devenus des quasi-protectorats, de nouvelles colonies où des pouvoirs que personne n’a élus sont en train de détruire les droits sociaux et de menacer la cohésion sociale et politique de nos sociétés ». Le mouvement Podemos n’est enregistré comme parti depuis seulement mars 2014 et a déjà connu une progression spectaculaire.

À droite, en Hongrie, Viktor Orban a évolué du libéralisme économique bienveillant vis-à-vis des États-Unis. Il devient Premier ministre en 1998 à trente-cinq ans, en 1999 la Hongrie adhère à l’Otan. Il reste Premier ministre pendant quatre ans, jusqu’en 2002, et mène une politique libérale. De retour au pouvoir en 2010, il conduit une politique conservatrice et l’Assemblée nationale hongroise, où le parti d’Orban, le Fidesz, est majoritaire, adopte une nouvelle constitution faisant notamment référence aux racines chrétiennes de la Hongrie et affirmant le mariage entre un homme et une femme. Cette constitution conservatrice est rejetée en Hongrie à la fois par l’opposition socialiste et par l’extrême droite du Jobbik. En 2015, lors de la crise migratoire, la Hongrie est affectée plus que d’autres pays de l’UE par l’immigration illégale, l’agence européenne Frontex recense 100 000 entrées illégales en Hongrie entre janvier et juillet 2015 et le gouvernement hongrois décide de la construction d’une barrière entre la Hongrie et la Serbie. Parallèlement, la Hongrie d’Orban, qui a pourtant beaucoup souffert du communisme et des agressions de la Russie soviétique, se rapproche de Moscou et conclut avec elle des accords énergétiques en janvier 2014. Cette évolution provoque de fortes tensions avec Bruxelles, l’ancien commissaire européen actuellement député européen, Louis Michel, propose de suspendre le vote de la Hongrie au Conseil européen et affirme que Viktor Orban « renie nos principes les plus fondamentaux3».

La politique de Viktor Orban s’accompagne d’un argumentaire s’opposant à ce qu’il appelle « le mainstream européen ». Dans son discours du 23 juillet 2016 à la 27e université de Baile Tusnand en Transylvanie, Viktor Orban essaye de définir les racines des problèmes européens : crise économique, crise des élites européennes et crise de la démocratie et d’ajouter « Le rétrécissement de la souveraineté nationale au profit des compétences européennes est pour moi un des plus grands dangers qui menacent l’Europe. Il y a des situations contre lesquelles Bruxelles est incapable de se défendre, mais nous autres, les États-nations, oui.  C’est pourquoi toute orientation, toute  action politique et toute initiative visant  à retirer, expressément ou furtivement, des compétences aux États-nations doivent être stoppées. Cette politique doit être arrêtée (…) Nous avons pris au moins trois  mauvaises décisions au sein de l’Union européenne au cours des dernières années. La première est d’avoir accru les pouvoirs du Parlement européen. Bien loin d’améliorer l’efficacité des institutions européennes, cette décision l’a détériorée. La seconde mauvaise décision est d’avoir  laissé la Commission européenne s’affirmer comme un acteur politique, contrairement au rôle que lui définit le Traité européen, à savoir qu’elle est la gardienne des Traités, ce qui implique une nature nécessairement neutre du point de vue politique (…) Après tout cela et pour résumer, je ne peux que répéter que l’Europe a perdu son rôle global et qu’elle est devenue un acteur régional. Elle s’avère incapable de protéger ses propres citoyens, incapable de protéger ses propres frontières extérieures, incapable de maintenir la cohésion de sa communauté puisque le Royaume-Uni vient de la quitter. Que faut-il de plus pour conclure que la direction politique de l’Europe a échoué ? Ce sont les bureaucrates de Bruxelles qui représentent pour nous les obstacles, pas l’islam. L’islam, nous pourrions le gérer si on nous laissait le gérer de la manière que nous estimons appropriée ». En République tchèque, parmi les conservateurs de droite, Vaclav Klaus, président de la République de 2003 à 2013 est également connu pour son euroscepticisme. Il a pris position contre la constitution européenne et contre la signature du traité de Lisbonne en 2009. Il critique, comme Viktor Orban, les « technocrates de Bruxelles » non élus et compare le fonctionnement des institutions européennes à celui de l’URSS, mais il n’est toutefois pas pour une sortie de son pays de l’UE. Il est sur les questions sociétales sur une ligne similaire à celle de Viktor Orban et critique ouvertement la politique des quotas de l’Union européenne et la politique d’ouverture migratoire d’Angela Merkel. Il a récemment publié un livre sur son analyse critique de la crise migratoire4. Dans une Serbie très contrôlée depuis les interventions de l’Otan et la sécession du Kosovo où se trouve la base militaire extérieure états-unienne la plus importante au monde, le Premier ministre Vučić et le président Nikolić mènent une politique pro-occidentale, mais en même temps ils ont organisé la visite officielle de Vladimir Poutine le 16 octobre 2014 et refusent de participer aux sanctions antirusses. Le gouvernement serbe négocie activement son entrée dans l’UE et en parallèle veut conserver des relations privilégiées avec la Russie. La Serbie pourrait jouer le rôle qu’avait obtenu l’Autriche dans les années soixante, une plaque tournante stratégique entre l’Est et l’Ouest. D’autant plus que le président du « deuxième État serbe », la République serbe de Bosnie (Republika Srpska), Milorad Dodik, issu de la gauche, est beaucoup plus critique des évolutions récentes de l’UE. En 2014, il s’est interrogé sur les finalités des pays de l’UE qui ont poussé à l’abandon du Gazoduc South Stream qui aurait donné un rôle stratégique aux Serbes pour la redistribution du gaz russe entre l’Est et l’Ouest. Le président Dodik s’est récemment attiré les foudres du département d’État américain pour avoir organisé un référendum sur le maintien de la fête nationale serbe critiquée par les musulmans bosniaques. Il a pourtant été plébiscité par 99,80 % des votants. Milorad Dodik avait rencontré la veille du référendum, le 24 septembre 2016, le président Poutine lors d’une visite officielle à Moscou. Les États-Unis et la Russie restent décidément très attentifs à ce qui concerne les Serbes.

En France, le Front national est pour une sortie de l’UE, économiquement sur une ligne très critique du néo-libéralisme et en politique étrangère pour un rééquilibrage des relations avec les États-Unis et pour un rapprochement avec la Russie. Il faut rappeler que cette ligne n’a pas toujours été celle du Front national puisque de sa création en 1972 jusque dans les années quatre-vingt-dix, Jean-Marie Le Pen pensait, dans la filiation poujadiste, que « la vraie droite » rimait avec le « laisser faire » du libéralisme économique et militait pour un retour de la France dans le commandement intégré de l’Otan ! Aujourd’hui le Front national de Marine Le Pen est paradoxalement, et à front renversé par rapport à ses positions initiales, sur une ligne gaullienne pour la politique étrangère, une ligne plus progressiste sur les questions sociétales avec un programme économique souvent classé à gauche et en ce qui concerne l’immigration sur une ligne intégrationniste plus proche des positions du RPR des années quatre-vingt que de l’opposition systématique à l’immigration extra-européenne qui l’avait caractérisé jusque-là. Cela dit le programme actuel du Front national, c’est à dire la combinaison d’une critique radicale de l’UE et de la globalisation libérale avec la critique des positions atlantistes de la France et la volonté de se rapprocher de la Russie, fait du FN un parti que l’on peut qualifier d’antisystème, même après l’élection de Donald Trump, nous y reviendrons.

François Fillon, qui a fait la surprise lors des primaires de la droite en novembre 2016, combine des éléments de remise en cause du « système » dans sa dimension géopolitique : position gaullienne classique en ce qui concerne la politique étrangère avec un libéralisme économique qui est une des caractéristiques de ce système. Il s’agit à mon sens d’une double contradiction qui se décantera sans doute d’elle-même s’il accède à la fonction suprême :

  • Contradiction entre une politique étrangère « antisystème » et une politique économique « pro-système ».
  • Contradiction entre une ligne sociétale conservatrice type « manif pour tous » et un libéralisme économique qui a toujours anticipé voire accompagné le progressisme sociétal.

Pour terminer cet éventail européen plus impressionniste qu’exhaustif de remise en cause de l’UE et de la globalisation libérale, évoquons l’actuelle présidence de l’UE assurée par le président slovaque Robert Fico. Habituellement, les présidences de l’UE sont discrètes, mais Robert Fico demande moins de pouvoirs pour Bruxelles et rejette les quotas migratoires. Il est en cela en ligne avec ses partenaires du groupe de Visegrad : la Pologne, la Hongrie et la République tchèque.

Crise systémique, prémisses d’un nouveau système et renouveau des idées conservatrices

Une crise systémique peut provoquer l’effondrement d’un système.

Il faut bien avoir conscience que nous ne sommes pas en train de rafistoler l’ancien monde, mais de changer de monde, la crise n’est pas conjoncturelle mais structurelle.

Et la crise du système a atteint un degré supérieur avec l’élection aux États-Unis de Donald Trump. Du jour au lendemain le centre de l’empire a été dissout. Pour Gabriel Robin5, ambassadeur de France interrogé par Régis Debray sur France Culture le 9 décembre 2016, la victoire de Trump est celle des nationalistes sur les impérialistes. Je ne m’étendrai pas sur le Brexit, déjà largement commenté, mais il va de soi que la victoire de Trump conjuguée au Brexit aura de profondes conséquences européennes et internationales.

Le dimanche qui a suivi l’élection de Donald Trump la Bulgarie et la Moldavie ont élu deux présidents pro-russes. En Bulgarie le général de l’armée de l’air Roumen Radev, soutenu par les socialistes, a battu la candidate libérale favorable à l’UE. Le général Radev souhaite que son pays abandonne les sanctions contre la Russie qui avait beaucoup investi en Bulgarie. Dans l’ex-République soviétique de Moldavie un candidat socialiste favorable au développement des relations avec la Russie a également été élu contre une candidate libérale, pro-européenne formée à Harvard et passée par la Banque mondiale. Igor Dodon, le nouveau président bulgare voit en Vladimir Poutine un exemple qui « veut défendre les valeurs traditionnelles ». Cette thématique récurrente des valeurs traditionnelles parmi les critiques de l’UE et de la globalisation libérale n’est pas anodine. Certes on peut constater « la fin du consensus néolibéral » avec Joseph Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque mondiale et prix Nobel d’économie, mais il ne s’agit pas seulement d’une question d’économie. Pour Joseph Stiglitz « la crise de 2008 était vraiment une preuve des erreurs du néolibéralisme », il ajoute « Depuis un quart de siècle, il y a une compétition entre les pays en développement et les perdants apparaissent clairement : non seulement les pays qui ont adopté une politique néolibérale ont perdu la course à la croissance, mais quand il y a eu croissance, elle a bénéficié de manière disproportionnée aux plus riches ».

Ce qui est remis en cause depuis des années, et la montée des partis antisystème n’en est que la conséquence, pas la cause, c’est le postulat libéral de la réduction de l’homme à une dimension économique et financière ainsi que la concentration du pouvoir et de l’argent dans les mains d’une minorité dont la priorité n’est pas l’intérêt général. La recréation avec succès de solidarités locales (Amap, économie sociale et solidaire, jardins partagés, tiers-lieux ancrés dans les territoires…) régionales, nationales est une tendance de fond de nos sociétés. Ces tendances et ces lieux privilégient la solidarité sur la concurrence, le social sur l’intérêt financier. Au niveau étatique et national nous assistons également, en opposition aux théories libérales, à l’émergence de « capitalismes nationaux » comme le constate Hervé Juvin (Chine, Russie, Brésil…) et dans le domaine théorique et académique à la légitimation du rôle économique de l’État. Les Français devraient d’ailleurs s’intéresser aux travaux de nos voisins italiens, comme ceux de l’économiste italienne et professeur d’innovation Mariana Mazzucato « The Entrepreneurial State: debunking public vs. private sector myths » publié en 2015 ou encore Luca Gallesi, « Il était une fois l’économie » publié en France en 2015. Luca Gallesi approche l’économie de manière littéraire et philosophique sur le financement de la monnaie par la dette qui triomphe dans le modèle libéral et conduit les sociétés à une augmentation des inégalités.

Il y a des critiques dites de gauche et des critiques dites de droite de l’individualisme moderne et de la globalisation libérale et de sa financiarisation croissante, mais l’essentiel n’est-il pas plutôt que deux conceptions du monde s’affrontent ici qui n’ont rien à voir avec ces catégories. L’une selon laquelle une personne appartient à l’humanité seulement par un apprentissage social et le biais de solidarités communautaires passées et à venir, et l’autre issue de la modernité occidentale pour laquelle l’humanité est plus théorique que vécue, conception poussée à bout dans sa version états-unienne pour laquelle il convient de repousser toujours les limites d’un empire pour s’emparer des ressources qui appartiennent à ceux qui les ont conquises et non à la communauté qui les préserve et les transmet de génération en génération. C’est aussi cela la résistance à l’empire uniformisateur, le combat pour la diversité du monde et la défense des cultures et langues minoritaires, qu’elles soient parlées par quelques personnes ou plusieurs milliards, car chaque langue véhicule une vision du monde, une poésie unique du monde.

Cela dit on peut quand même constater en Europe la reconquête progressive du monde des idées par un corpus idéologique conservateur. En France citons ces intellectuels, écrivains, universitaires souvent baptisés par les médias de « nouveaux réacs » alors que certains sont issus de la gauche (Jean-Claude Michea, Michel Onfray, Régis Debray) ou ont été formés et marqués comme Marcel Gauchet par des références issues de la révolution française, la République et la Nation, catégories longtemps situées sur la gauche de l’échiquier politique. Les conservateurs français peuvent être reconnaissants au président Hollande d’avoir favorisé la coalition et la formation au militantisme des grandes familles de la droite conservatrices au sein de la « manif pour tous » qui a été d’ailleurs un des soutiens actifs pour la victoire de François Fillon lors de la primaire de novembre dernier. Les références littéraires et intellectuelles de ces mouvances sont plus traditionnelles que les intellectuels issus de la gauche et rétifs à la mondialisation libérale déjà cités. En Russie les idées conservatrices et traditionnelles longtemps occultées par le communisme sont en vogue et forment un corpus relativement cohérent porté à la fois par le pouvoir politique en place, l’église orthodoxe et les écrivains et intellectuels. Constantin Leontiev, Nicolas Berdiaev, Vladimir Soloviev, Ivan Iline, Dostoïevski, Tolstoï… et toute « la sainte littérature russe » mettent en évidence la radicale opposition entre la pensée moderne occidentale issue de la Renaissance, des Lumières, de la Révolution française et la tradition russe indissociable de l’orthodoxie et sans doute non soluble dans le libéralisme.

Nouvelle donne continentale et opportunités eurasiatiques

La victoire de Trump aux États-Unis et le Brexit ouvrent de nouvelles perspectives pour les pays de l’UE et pour le continent eurasiatique dans son ensemble. Tout d’abord parce qu’ils ont des conséquences concrètes sur nos relations avec « eux » et « entre nous ». Trump a annoncé vouloir entretenir des relations dépassionnées avec la Russie de Vladimir Poutine et souhaite également réduire la contribution des États-Unis à l’Otan. En Asie centrale, le désengagement probable de Washington combiné au sentiment anti-américain devrait ouvrir des opportunités aux Russes et aux Chinois. Les grands pays de l’Europe occidentale la France, l’Allemagne et l’Italie, mais aussi l’Espagne, ont pour les trois premiers une tradition de coopération avec la Russie et un rôle clé à jouer pour la redéfinition de nos relations. Le continent eurasiatique est désormais ouvert.

Il nous faut mettre en place, sur ces bases économiques et politiques, une coopération stratégique entre les pays de l’UE ayant redéfini leurs intérêts et la Russie, d’une part, et des ponts entre les intégrations économiques et culturelles européennes et eurasiatiques, d’autre part.

Il nous faut surtout penser ensemble l’avenir du continent eurasiatique. La richesse de la pensée stratégique anglo-saxonne sur l’Eurasie (Mackinder, Homer Lea, Isaiah Bowman, Spykman, Kennan, Brzezinski, Kissinger…) fait écho à l’ignorance de nos élites sur les enjeux de cette coopération. Notons qu’il y a chez les premiers eurasistes russes (N. Troubetskoï, P. Savitsky, N. Alexeïev…) une critique de l’Occident niveleur qui fait écho à certaines critiques actuelles de l’UE et de la globalisation. Ces premiers eurasistes sont proches sur beaucoup de points des traditionalistes européens. Ils considèrent que la Russie doit faire le pont entre l’Europe occidentale et l’Asie dans la mesure où la Russie est eurasiatique par nature. Elle est européenne en ce qu’elle est chrétienne mais dans la forme orientale du christianisme, elle est asiatique dans la mesure où sur le modèle de l’empire mongol elle a su contrôler le plus vaste empire ayant jamais existé.

Le travail que nous avons effectué sur l’axe Paris-Berlin-Moscou était dès l’origine pensé d’une part comme le moteur non exclusif de la plus grande Europe continentale et d’autre part comme le pont vers l’Asie et le monde pacifique principalement par ce rôle de ferment eurasiatique joué par la Russie. Les transports et plus particulièrement les transports ferroviaires peuvent jouer un rôle clé dans ce développement eurasiatique comme nous l’avons souvent souligné et développé.

La Sibérie orientale, riche en ressources et sous-peuplée en Russes, est petit à petit colonisée par des Chinois. Ce territoire reste un enjeu majeur pour la Russie et un terrain potentiel de coopération stratégique entre les pays de l’UE et la Russie.

Aujourd’hui les structures intergouvernementales eurasiatiques sont principalement :

  • L’Union économique eurasiatique regroupant la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, et l’Arménie (le Tadjikistan est candidat) qui succède en 2015 à la Communauté économique eurasiatique. Les présidents Poutine et Nazarbaïev font de cette intégration principalement politique et économique, référence à l’intégration européenne.
  • L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS, ШОС en russe) regroupe la Chine (pays le plus peuplé du monde) et la Russie (pays le plus vaste du monde), le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, ainsi que l’Inde et le Pakistan. Depuis la conférence d’Astana de 2014, la coopération s’étend à la lutte contre le séparatisme, le terrorisme et l’extrémisme islamiste. L’OCS s’est aussi fixé pour objectif de lutter contre l’impérialisme des États-Unis en exigeant notamment la fermeture des bases américaines dans la région.
  • Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ne sont pas une organisation strictement eurasiatique mais aussi transatlantique, le refus affiché d’utiliser le dollar est très important et pourrait ouvrir des pistes à une plus vaste coopération eurasiatique incluant les pays de l’UE.

Nous pourrions aussi, dans cette perspective de dialogue eurasiatique, donner un rôle moteur à l’OSCE qui pour le moment se limite à la surveillance des élections, à la promotion des droits de l’homme et de l’État de droit. Nous pourrions lui donner un rôle politique et militaire accru en renforçant les activités de maintien de la paix. Nous oublions trop souvent que ces missions avaient d’ailleurs été confiées à l’OSCE dans les années quatre-vingt-dix. Ce volet n’a jamais été pleinement joué de peur que l’OSCE concurrence l’Otan. À l’heure d’un désengagement possible des États-Unis de l’Otan, il serait pertinent de donner un rôle politique et militaire accru à l’OSCE, structure dont Washington fait d’ailleurs partie. Par exemple dans le Donbass, l’Otan ni même l’UE ne seraient acceptées alors que l’OSCE l’est mais manque pour le moment de moyens.

Les pays de l’Union européenne pourraient aussi peser ensemble pour relancer le processus d’adhésion de la Russie à l’OCDE, contrairement à la conception du président Obama, la Russie compte économiquement même si ses structures sociales, économiques et industrielles ne sont pas comparables à celles des pays occidentaux.

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La remise en cause croissante de l’Union européenne et de la globalisation libérale à l’œuvre au sein même des pays de l’UE rejoint sur beaucoup de points le renouveau conservateur de la Russie. Aujourd’hui, la Russie se fait le porte-parole des partisans d’un monde multipolaire jadis voulu par le Général de Gaulle. La principale structure intergouvernementale eurasiatique, l’Organisation de coopération de Shanghai rejette aussi explicitement l’impérialisme américain dont une page vient d’être tournée avec l’élection de Trump. La politique étrangère, prônée par Bruxelles et dominante au sein des pays de l’UE, aboutit à une sortie de l’histoire de l’Europe occidentale et à la diabolisation d’une Russie avec laquelle nous partageons pourtant des intérêts stratégiques et culturels communs. Sachons saisir l’opportunité de cette nouvelle donne pour redéfinir notre relation aux États-Unis et pour construire sur le continent eurasiatique un avenir de paix, de prospérité, de solidarité et de maitrise de notre destin.

Forum Carolus


Henri de Grossouvre
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Directeur des collectivités publiques d’une filiale d’un groupe français
Président de l’association « Paris-Berlin-Moscou »
Président et fondateur du Forum Carolus

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  1.  Négociation de l’Eurogroupe avec la Grèce en 2015.
  2.  Blog de Jacques Sapir, 11 juin 2015.
  3.  La libre Belgique, 21 septembre 2015.
  4.  Édité en allemand en collaboration avec le Forum Carolus, « Völkerwanderung. Kurze Erläuterung der aktuellen Migrationskrise », édition Sonderwege, juin 2016.
  5.  Gabriel Robin est normalien, agrégé d’histoire, ambassadeur de France ayant été représentant permanent de la France auprès de l’Otan de 1987 à 1993. Il est notamment l’auteur de « La crise de Cuba », « La diplomatie de Mitterrand », « Un monde sans maîtres, ordre et désordre entre les nations », « Entre Empire et Nations, penser la politique étrangère ».
  6.  Henri de Grossouvre est l’auteur de « Paris Berlin Moscou, la voie de l’indépendance et de la paix » (Éditions de L’Âge d’Homme, 2002), préfacé par le Général Gallois, édité deux fois en France et traduit en italien et en serbe. Il est aussi l’auteur de « Pour une Europe européenne, une Avant-garde pour sortir de l’impasse » et de « l’Eurodistrict Strasbourg-Ortenau, la construction de l’Europe réelle » (édition bilingue français-allemand). Il a créé à Strasbourg, à la demande de François Loos, alors ministre de l’Industrie, le Forum Carolus, laboratoire d’idées européen à Strasbourg. Durant la campagne présidentielle pour l’élection de 2002 il était pour l’Autriche responsable des comités de soutien à Jean-Pierre Chevènement.