Risque sanitaire et violences communautaires : l’improbable coïncidence

Alors que le monde fait face à une pandémie sans précédent depuis plus d’un siècle, la France connaît d’intenses violences communautaires. Frédéric Saint Clair analyse la relation entre ces violences et la situation sanitaire.

Deux types de violences traversent l’hexagone depuis quelques mois, et plus intensément depuis la crise du Sars-Cov-2 : une violence de rue, dite « gratuite », traduction de « l’ensauvagement » de la société – terme utilisé par Laurent Obertone dans son ouvrage La France Orange Mécanique, et repris par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin lors d’une interview au Figaro – qui inclut les agressions contre les représentants de la République (pompiers, Samu, police, gendarmerie, agressés 110 fois par jour selon CNews1) ainsi que toutes celles, ultra-violentes, qui visent les individus indistinctement ; et une violence plus « symbolique », indigéniste et décolonialiste, en partie importée des États-Unis, qui vise principalement les monuments de la République et son histoire – statues, plaques de rue, etc. – ainsi que ce que l’on qualifie désormais de « privilège blanc ».

Pourquoi un tel embrasement alors même que le monde entier est plongé dans une pandémie sans équivalent depuis un siècle, et qui ne cesse de rebondir d’un pays à l’autre, augmentant chaque jour davantage le nombre de victimes ? Pourquoi de telles manifestations alors que le risque de contamination demeure élevé ? Coïncidence ? Accumulation de souffrances et d’humiliations contenues par des minorités opprimées, conduisant à des ruptures du tissu social de part en part ? Nous ferons l’hypothèse d’une relation entre pandémie et violences sociales qui ne relève pas de la coïncidence mais de la causalité, un phénomène bien plus large que celui des violences policières supposées à l’égard des personnes « racisées », un mécanisme politique qui témoigne d’une volonté de puissance qui à la fois heurte et sape l’infrastructure politique de nos démocraties libérales, et dont la réponse gouvernementale à la pandémie aura été l’accélérateur.

Un enchevêtrement de guérilla urbaine et de soft-war idéologique

Comprendre l’influence de la gestion gouvernementale de la pandémie de Sars-Cov-2 dans le déchaînement de violences que la France connaît actuellement suppose de comprendre préalablement les mécanismes de pouvoir qui traversent ces phénomènes sociaux. Michel Foucault, en introduction de la leçon qu’il délivre au Collège de France le 11 janvier 1978, pose un des fondements indispensables à cette compréhension : « Le pouvoir, affirme-t-il, ne se fonde pas sur soi-même et ne se donne pas à partir de lui-même. Si vous voulez, plus simplement, il n’y aurait pas des relations de production, plus, à côté, au-dessus, […] des mécanismes de pouvoir. Il n’y aurait pas, par exemple, des relations de type familial, avec en plus des mécanismes de pouvoir, il n’y aurait pas des relations sexuelles avec en plus, à côté, au-dessus, des mécanismes de pouvoir. Les mécanismes de pouvoir font partie intrinsèque de toutes ces relations, ils en sont circulairement l’effet et la cause… » Énoncé qui nous offre l’occasion d’analyser ces phénomènes à la lumière des mécanismes de pouvoir qui en sont, non seulement l’effet, mais surtout la cause.

Dans le cas des mouvements indigénistes, les revendications prétendent à une objectivité fondée sur des faits historiques, tels que la colonisation ou l’esclavage, ou sur des études sociologiques portant sur les discriminations exercées contre les personnes dites « racisées ». Ces mouvements appellent à une reconnaissance de ces faits par la République : justice et vérité, ainsi que l’exprime le Comité Adama régulièrement. L’optique foucaldienne dévoile, sous le désir de reconnaissance, de vérité et de justice exprimé par les groupes indigénistes, un mécanisme de pouvoir, c’est-à-dire une volonté de domination. Domination de quoi ? Des structures, et/ou des communautés, qu’ils accusent d’être la cause de leur oppression. En deux mots : la « race blanche » et la République française. D’où les appels aux meurtres de blancs dans les clips de Rap et le soutien apporté par les indigénistes à cet « art musical » issu des ghettos américains ; d’où également l’agressivité revendiquée vis-à-vis des références historiques républicaines et la volonté acharnée, non pas de les questionner, mais de les détruire.

La mécanique à l’œuvre dans les quartiers répond aux mêmes critères d’analyse, qu’il s’agisse des fusillades entres communautés tchétchènes et maghrébines à Dijon, du lynchage du chauffeur de bus de Bayonne, Philippe Montguillot, de la jambe arrachée de la gendarme Mélanie Lemée par un délinquant multirécidiviste roulant à plus de 130 km/h sous l’emprise d’alcool et de drogue, et de toutes celles dont nous n’entendons pas parler et qui se déroulent pourtant quasi quotidiennement, autorisant une lecture politique de ce que l’on serait autrement amené à étiqueter « faits divers ». Max Weber, dans Le Savant et le Politique, après avoir rappelé cette phrase de Trotsky : « Tout État est fondé sur la force », explique que : « s’il n’existait que des structures sociales d’où toute violence serait absente, le concept d’État aurait alors disparu, et il ne subsisterait que ce qu’on appelle au sens propre du terme, l’ « anarchie » ». L’ensauvagement participe pleinement de cette anarchie qui va croissant à mesure que l’État se prive d’exercer toute forme de violence. Notons que s’il y a anarchie violente dans ces quartiers, c’est dans le sens où nulle organisation structurée n’est à l’origine d’une action combinée. On y trouve en revanche une idéologie commune d’opposition à la République et à ses institutions, y compris à celles destinées à sauver (agressions des pompiers, de SOS médecins, du Samu, etc.), à éduquer (incendies des écoles, agressions d’enseignants), ou à organiser la vie sociale (agressions des agents Pôle emploi, des chauffeurs de bus, etc.). Sous cette idéologie s’organise un mouvement factieux, communautariste, sécessionniste, anti-républicain, témoignant quotidiennement2 de l’impuissance de l’État à « revendiquer pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime », et visant à installer un « mode de vie » propre, soustrayant ainsi à la République une fraction de son territoire.

Nous nous trouvons ainsi dans le cadre d’une sorte de guerre3, qui ne s’apparente bien évidemment pas aux affrontements armés entre États constitués, mais davantage à un conflit de nature irrégulière, une guerre révolutionnaire de basse intensité mais constante, un enchevêtrement de guérilla urbaine circonscrite et de soft-war idéologique. Le camp anti-républicain, qu’il soit indigéniste ou islamiste, est composé de partisans inféodés à une idéologie étrangère au socle civilisationnel (et parfois constitutionnel) français. La République et ses représentants constituent l’adversaire évoqué par Clausewitz – et à travers eux la France et son Histoire – que ces deux types de groupuscules violents sont manifestement décidés à combattre et à soumettre à leur volonté, chacun avec des moyens propres et un agenda spécifique. C’est dans ce cadre conflictuel que la réponse gouvernementale à la pandémie doit être analysée. Non pas dans sa dimension sanitaire, mais dans sa dimension bio-politique. Il ne s’agit pas de lister les failles de l’action gouvernementale en matière de santé publique, mais de mesurer l’impact de sa gestion de crise sur le conflit civilisationnel en cours, sans être exhaustif. En deux moments donc, consécutifs : confinement et déconfinement.

L’espace public, déserté, est ainsi devenu la propriété de grappes de délinquants

La réponse gouvernementale à la crise sanitaire a été l’expression effective d’un pouvoir bio-politique, c’est-à-dire, selon les termes de Michel Foucault, d’un mécanisme qui a fait entrer les « traits biologiques fondamentaux » de l’espèce humaine à l’intérieur d’une « stratégie politique ». Elle s’est inscrite dans une séquence politique très spécifique de suspension de l’État de droit. Les libertés fondamentales, notamment celle d’aller et de venir librement, ont été mises entre parenthèses par un « état d’urgence sanitaire » qui s’est étendu du 24 mars au 24 juillet – confinement et déconfinement inclus. La privation d’accès à l’espace public, l’irruption de l’État au cœur de la vie civile pour la réglementer, a constitué une négation de ce qui fonde le contrat social, de ce que Benjamin Constant a défini comme la liberté des Modernes. Cette période a indéniablement posé de façon inédite l’empreinte du pouvoir politique sur le corps politique, c’est-à-dire l’usage de la force par le pouvoir institué afin d’exercer un contrôle étroit sur le peuple. Pour réussir un tel coup de force, le gouvernement ne s’est pas contenté d’assumer un choix politique ; il s’est drapé des atours de la Vérité (au travers du fameux Conseil scientifique), et il a fait un usage politique nouveau de cette émotion bien connue qu’est la peur de la mort. Ce qui nous intéresse, indépendamment du caractère potentiellement frauduleux d’une telle communication, c’est la façon dont les Français, dans leur diversité, ont réagi à cette suspension de leurs libertés fondamentales. Qui s’y est soumis, bon gré mal gré ? Qui s’en est dispensé ?

Tout le monde a été témoin de l’incroyable docilité de la grande majorité des Français, qui ont accepté, pendant une période certes limitée, de consentir à cette parenthèse « illibérale ».

Faire nation, faire corps avec le gouvernement – quand bien même celui-ci ne semblait pas être tout à fait au niveau de l’épreuve que le pays traversait – a primé sur tout le reste.

Les quartiers dit « sensibles », en revanche, ne se sont pas sentis concernés de la même façon, et le refus de respecter les règles sanitaires, la multiplication des rodéos sauvages, la violence exercée contre les forces de l’ordre, verbalement, physiquement, à coup de mortiers, etc., en ont largement témoigné. C’est le long de ces contours territoriaux que la fracture politique anti-républicaine s’est aggravée, par le défi que ces groupes factieux ont lancé à l’État, et par la réponse que l’État a apportée.

Les Français ont, en effet, vu durant cette période le visage de la République intransigeante, infligeant une amende de 135 euros4 à une grand-mère de 79 ans qui faisait des signes par la fenêtre à son mari de 93 ans, cloîtré dans un Ehpad ; mais surtout, ils ont vu le visage de la République impuissante face aux provocations des quartiers, de la République servile même, puisque l’État a volontairement renoncé à faire respecter le confinement par peur d’un embrasement. L’espace public, déserté, est ainsi devenu la propriété de grappes de délinquants. La République, si intransigeante face à ceux qui la soutiennent et qui lui obéissent, a reculé lâchement face aux communautarismes qui ne visent qu’à la soumettre. Les Français s’en sont indigné ; les communautaristes en ont tiré une leçon utile.

Une pression anti-républicaine croissante

La période suivante, celle du déconfinement, a marqué le retour du second groupe, celui des indigénistes, sur la scène nationale, accroissant ainsi la pression anti-républicaine. Les clandestins ont défilé par milliers dans les rues de la capitale, au mépris de l’état d’urgence sanitaire. Il n’avait pas échappé aux organisateurs combien la République s’était montrée affaiblie durant la séquence précédente ; que déjà, avant même l’épisode George Floyd, elle avait mis un genou à terre, et qu’il fallait en profiter. L’opinion française a découvert dans les jours qui ont suivi le hashtag #BlackLivesMatter et, comme assez souvent, elle a compati, croyant naïvement que ce mouvement était la conséquence de la mort de George Floyd, du racisme sous la présidence Trump, et que cette problématique ne pouvait demeurer strictement américaine, qu’il fallait donc s’en emparer pour combattre le racisme en France également. L’opinion ignorait manifestement que ce mouvement date de 2013, une époque où le Président des États-Unis était… noir, en la personne de Barack Obama ! Elle n’a pas vu non plus que son importation en France a été la traduction d’une volonté de puissance indigéniste et décolonialiste. Le ministre de l’Intérieur, bafouant l’État de droit, a fermé les yeux sur les manifestations qui se sont enchaînées au mépris des règles de distanciation sociale auxquelles les Français continuaient pourtant de se soumettre majoritairement. Il est même allé jusqu’à donner ordre de ne pas poursuivre les contrevenants au prétexte que « l’émotion mondiale, qui est une émotion saine sur ce sujet, dépasse au fond les règles juridiques qui s’appliquent ». Inutile de nous attarder sur la suite des évènements que chacun garde en mémoire : la glorification médiatique de la famille Traoré ; la multiplication des violences, voire des crimes, contre les citoyens français, contre les forces de l’ordre, que le Président de la République n’a pas évoquée une fois lors de l’interview du 14 juillet (longue pourtant d’une heure et quart), et qu’il finira tout de même par qualifier maladroitement « d’incivilités » une semaine plus tard.

Un nouvel ordre social tente de voir le jour autour d’un effacement du récit national

Les pièces du puzzle sont désormais en place. Un puzzle qui offre à voir les ressorts par lesquels la faiblesse de l’État de droit, de la République, par l’impéritie gouvernementale durant toute cette séquence sanitaire, a dynamisé la lutte factieuse contre cet État de droit et cette République, par des mouvements qui ne sont pas seulement socialement violents ou délinquants, qui ne sont pas des émanations sociétales réclamant justice et vérité, mais qui participent d’une « nouvelle espèce de stratégie dont la raison d’être et le but [sont] la destruction de l’ordre social établi », ainsi que l’exprime Carl Schmitt dans sa théorie du partisan. Ce nouvel ordre social qui tente de voir le jour ne s’articule pas autour d’une autre vision du récit national, mais autour d’un effacement du récit national, autant dans le discours des indigénistes que dans celui des islamistes. La véritable question qui se pose à ce stade ne concerne donc pas seulement la lutte factieuse qui est menée contre la République, mais celle, sous-jacente, menée contre la civilisation française, en faveur d’un projet civilisationnel alternatif, exogène, de type africain et/ou islamique. De là découle ce qui est peut-être le principal enseignement de la pandémie de Sars-Cov-2 : la dichotomie politique que notre pays a connue (avec d’un côté les citoyens qui soutiennent la République et lui obéissent, et de l’autre ceux qui la combattent en refusant ses règles) a gravé dans le marbre les contours d’une leçon politique tragique, celle de l’impuissance des démocraties libérales face à ce que Samuel Huntington a nommé si justement Le choc des civilisations.

Frédéric Saint Clair
Analyste politique

  1. https://www.cnews.fr/france/2019-08-28/policiers-gendarmes-et-pompiers-se-font-agresser-110-fois-par-jour-873452
  2. Douze attaques à l’arme blanche à Bordeaux en quelques semaines sous-titrait un article du Parisien en pleine période estivale. Cf. https://www.leparisien.fr/faits-divers/attaques-au-couteau-agressions-violentes-bordeaux-en-proie-a-l-insecurite-18-07-2020-8354772.php
  3. Selon la définition donnée par Clausewitz : « La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté »
  4. Amende finalement retirée suite à une vague d’indignation populaire..