Science et confiance

La science serait-elle en passe d’être « mise en examen » par une opinion travaillée par des courants incertains ? C’est une question qui se pose comme le démontrent certaines études qui révèlent une montée des défiances quant à l’autorité scientifique.

La querelle sur les vaccins, dont le taux d’acceptabilité en France, pays de Pasteur, est l’un des plus faibles au monde, constitue une autre illustration de ce phénomène. Les controverses multiples qui accompagnent également les conséquences propres à nombre de percées technologiques corroborent cette impression. Il y aurait aujourd’hui dans nos sociétés rationalisées, rationalisantes un désenchantement érodant la confiance dans les activités scientifiques. Encore faut-il s’entendre sur les termes, le débat public charriant inévitablement son lot de confusions. Le « sens commun », dont Gaston Bachelard disait que son dépassement était une condition d’accès à la connaissance, dissout au prix d’une contre-intuition la question de la compréhension – moteur de la science – au sein d’une autre problématique, celle de l’innovation technologique. C’est bien l’enjeu technicien, tel que le disséqua en son temps avec une prescience troublante Jacques Ellul, qui frappe à la porte de nos cités inquiètes. Le statut de la science est quelque part tributaire dans les représentations de l’opinion de cet effet d’écran. Ce dernier impacte la recherche qui construit la science tant dans sa dimension fondamentale qu’appliquée : le travail du chercheur peut annoncer les inventions de demain qui transformeront notre monde, notre relation au temps et à la distance, notre rapport au corps, il fouille jusqu’à nos conceptions anthropologiques qui s’en trouvent bousculées. Mais la science parfois est elle-même dépassée par l’ingéniosité des hommes. Le génie technologique a sa face trouble, sombre quand il ne mesure pas les effets de son inventivité.

Peut-être parce que nous traversons une époque de grande rupture, les interrogations anxieuses issues de segments entiers de nos sociétés en viennent à remettre en cause cette idée-force née en Occident selon laquelle les prouesses techno-scientifiques seraient indissociables du progrès de l’humanité.

En août 45, Hiroshima a brisé les tables d’une religion positiviste. Nous savons depuis que la réflexion sur l’usage est la condition du progrès, et non pas la seule créativité de l’esprit dont les conséquences peuvent être indéchiffrables pour leurs initiateurs. 

Si la désinformation peut gagner en force dissolvante sur les ailes maudites des fake news, n’est-ce pas aussi parce que les révolutions numériques, fruits aussi amers que prometteurs des processus d’innovation, assurent aux dissidents de la raison des moyens de diffusion inégalés pour leurs théories dénégatrices, voire complotistes ? Rien ne serait plus vain que de réduire le débat entre la doxa et la science à une bataille entre l’ombre et la lumière. Le schéma platonicien demeure un réflexe résilient parmi ceux qui s’inquiètent des montées des défiances. Or, sous le double effet de l’accumulation des connaissances  et de la spécialisation croissante du travail scientifique, la relation entre la science et la société s’est fortement complexifiée. La figure du « savant », héritage des Lumières et du comtisme, s’est progressivement estompée pour laisser place à celle du professionnel de la recherche engagé dans le silo de sa discipline, voire de son objet de recherche. Cette perte de capital symbolique fragilise la position du scientifique au moment même où les enjeux scientifiques et technologiques se politisent. 

C’est bien au défi de leur place dans l’espace public que sont confrontés les femmes et les hommes de science.

La tentation magistrale du surplomb rationnel sera sans doute insuffisante à l’heure où toutes les autorités sont passées au crible de la mise en question. Pour consolider la confiance, il leur faudra accepter le débat, y compris avec les opinions les plus rétives. Non pas sur les résultats scientifiques, ni sur la démarche du chercheur qui par vocation doit être indépendante de toute pression extérieure, mais sur la socialisation de la connaissance dans un monde où la « société liquide », pour reprendre la notion forgée par Zygmunt Bauman, effiloche jusqu’aux certitudes les plus établies. Tout simplement pour faire comprendre que la science est la mieux à même de contrôler les effets les plus imprévisibles de l’hubris technologique.

Arnaud Benedetti
Rédacteur en chef

Arnaud BenedettiA propos de Arnaud Benedetti

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux, Arnaud Benedetti est titulaire d’un DEA de sciences sociales et d’un DEA de sciences politiques. Il a été directeur de la communication de l’Inserm après avoir dirigé celle du CNES et du CNRS. Arnaud Benedetti est professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne. Il intervient régulièrement dans les médias. Derniers ouvrages parus : La fin de la com’, Le Cerf, 2017 Le coup de com’ permanent, Le Cerf, 2018 Le progrès est-il dangereux ? avec Catherine Bréchignac, humenSciences, 2019 Comment sont mort les politiques ? – Le grand malaise du pouvoir, Le Cerf, 2021

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