Six responsables politiques nous livrent leur analyse de la crise et leur vision de la France d’après

Pour la Revue politique et parlementaire, six responsables politiques (Olivia Gregoire pour la majorité, David Cormand Europe Ecologie Les Verts, Jean Messiha pour le RN, Aurore Lalucq parlementaire européenne affiliée au PS, Jérôme Bascher sénateur Les républicains, Raquel Garrido chroniqueuse, avocate insoumise) ont bien voulu nous délivrer leur analyse de la crise et leur vision de la France d’après. Entretiens croisés.
Propos recueillis par Arnaud Benedetti et Cathy Bijou.

Revue Politique et Parlementaire – Quels sont les premiers enseignements que vous tirez de cette crise sanitaire ? Est-ce d’abord une crise amplifiée par l’organisation même de notre structure étatique ? Ou faut-il y voir principalement un défaut de réactivité politique ? 

Olivia Grégoire – C’est une crise qui, il y a encore vingt ou même dix ans, aurait justifié une union nationale qui semble clairement devenue impossible aujourd’hui. Je suis frappée de voir qu’à aucun moment les partis politiques n’ont souhaité mettre de côté leurs réflexes habituels. Dans la majorité, un nouveau groupe parlementaire s’est créé ; dans l’opposition, l’appel à l’union de la gauche n’a pas fait le plein ; quant à l’extrême-droite, elle a appelé à une dissolution… Or, la France n’a, jusqu’à maintenant, pas à rougir de sa gestion de crise : bien sûr, il y a eu des erreurs et des approximations mais c’est relativement normal dans une situation aussi inédite me semble-t-il. Quoiqu’on en dise, personne n’avait vu venir cette crise, personne n’avait jamais anticipé les mesures sanitaires, économiques et politiques qui s’imposaient et il me semble que le gouvernement a agi avec un remarquable sang-froid. Pour moi, l’amplification de la crise est un problème particulièrement français, il est très frappant de voir que des gouvernements qui s’en sortent moins bien au plan sanitaire en ressortent plus populaires, à commencer par Boris Johnson au Royaume-Uni qui avait tout simplement écarté l’idée d’un confinement ! Plutôt qu’un défaut de réactivité politique, j’y vois donc un excès de réactivité ou de « réactions » politiques avec une incapacité française à faire consensus – la présidentialisation de notre système n’y est sans doute pas pour rien.

David Cormand – Comme toutes les crises, celle-ci révèle des déséquilibres, des insuffisances et des périls qui étaient déjà palpables avant qu’elle ne survienne. Elle met en lumière la vulnérabilité d’un « système » qu’on nous promettait pourtant robuste… On prend conscience à cette occasion que nous sommes maintenus dans un modèle de société destructeur et au fond extrêmement fragile.

La crise sanitaire révèle pour moi deux enseignements majeurs.

Le premier est d’ordre structurel. L’origine de l’épidémie est écologique dans le sens où elle est la conséquence à la fois de la destruction des habitats naturels des animaux sauvages qui de ce fait se trouvent de plus en plus en contact avec nous… Cela crée un environnement favorable à la transmission et à la mutation de virus qui jusqu’alors ne se transmettait pas à l’Humain.

C’est aussi nos modèles agricoles intensifs qui artificialisent de vastes espaces naturels, détruisent la biodiversité et développe des modèles d’élevage industriels qui constituent également de véritables incubateurs à virus. Il faut comprendre qu’envisager la biodiversité comme un sujet extérieur à notre civilisation est une représentation non viable pour l’avenir de l’humanité. Cette crise nous rappelle que nous faisons partie d’un « tout » et que les déséquilibres naturels que nous provoquons ne sont pas sans conséquences.

Enfin, il y a notre modèle dit de développement mondialisé qui multiplie les déplacements à l’échelle de la planète favorisant la propagation des virus. La métropolisation du monde et de nos habitats renforce la promiscuité et la sur-densification. Là encore, c’est un terrain très favorable aux développement de foyers infectieux.

Le second enseignement est plutôt d’ordre conjoncturel. Il s’agit de la fragilisation des services publics. C’est la conséquence de choix politiques qui ont été faits depuis plusieurs décennies. On pense évidemment aux secteurs de la santé et des soins, mais aussi de tout ce qui relève de la prévention et de la recherche pour prévenir et anticiper ce type de crise. On pense également aux EPHAD qui ont connu et connaissent encore une situation cauchemardesque. En bref, la prédation sur la nature et la dislocation des services qui relèvent du bien commun au profit de la marchandisation du monde constituent un cocktail détonnant d’un point de vue écologique, sociale et donc, sanitaire.

Sur l’organisation de la structure étatique, nous sommes devant un paradoxe français où la technocratie étatique pèse de toute son inertie alors même que les services publics ont été réduits à la portion congrue… En clair, la machine d’État tourne à vide. Si on ajoute à cela un manque de réactivité politique consécutif à une gestion disons erratique de cette crise, on en arrive à la situation dans laquelle nous sommes.

Jean Messiha – Il faut admettre que cette crise, à la différence de l’épidémie du SARS en 2003, est vraiment mondiale. Tous les pays du monde sont touchés, mais les conséquences sanitaires et la mortalité varient énormément selon les zones géographiques et les Etats. Même si économiquement l’impact est partout important. De façon assez inhabituelle pour une épidémie, c’est dans les pays les plus développés que le bilan humain est le plus lourd. Comme si l’effort en matière de santé et la qualité du système de soins n’avaient pas été des facteurs décisifs.

Je ne crois absolument pas que notre structure administrative ait joué un rôle dans le bilan très lourd que nous subissons. En vingt ans de haute fonction publique, je puis vous dire d’expérience que quand l’administration française reçoit des instructions claires, précises et pertinentes, elle sait faire preuve d’excellence. Il suffit de se rappeler comment, lors de l’épidémie de grippe H1N1 en 2009, toutes les mesures avaient été prises avec un stock de vaccins et de masques nécessaires pour faire face à ce qui s’annonçait comme une grave pandémie. Heureusement, ce fut une fausse alerte et la ministre de la Santé de l’époque fut largement critiquée pour ce qui fut perçu comme une débauche d’argent public. La réalité c’est que la décision politique de détruire le stock de masques prétendument périmé et son non-renouvellement a non seulement coûté la vie à des milliers de personnes, mais a, de surcroît, rendu nécessaire un confinement plus dur et plus long dont le coût économique est gigantesque. Cette décision insensée a-t-elle été prise lors du quinquennat de Hollande ou de Macron ? Cette responsabilité gravissime devra être déterminée par le Parlement et la Justice. Il convient également de remarquer le très grand amateurisme dans la gestion de la crise par le gouvernement depuis le mois de mars, amateurisme qui navigue entre changementss de cap intempestifs et mensonges éhontés. Les comparaisons internationales permettent d’établir que les pays qui s’en sont le mieux sortis sont ceux où les dirigeants ont pris très tôt la mesure du danger en fermant les frontières, en testant et en isolant massivement et en généralisant le port du masque. Mais pour ce faire, ces pays ont la chance d’avoir une base industrielle conséquente permettant de produire les armes de cette guerre. De ce point de vue, la France a multiplié les tares entre une dépendance quasi-totale vis-à-vis de l’étranger pour l’armement sanitaire et une invraisemblable impéritie de dirigeants à l’évidence dépassés par les événements et nullement à la hauteur de la situation.

Aurore Lalucq – J’en tire trois enseignements, tous très liés à diverses formes de populisme.

Le premier tient aux raisons profondes de l’émergence de cette pandémie et in fine de nos choix politiques : l’accélération de l’impact négatif de notre mode de développement. La crise sanitaire mondiale que nous venons de traverser nous en rappelle les limites et les dangers.

Cette crise de santé publique mondiale est un symptôme direct de notre système, fondé sur la recherche toujours plus grande de la croissance, l’hyper-consommation des plus riches et la prédation des ressources naturelles. Au lieu de partager les richesses, nous tentons d’en produire toujours plus. Quoi qu’il en coûte. Or, les faits sont têtus : croître indéfiniment dans un monde fini relève soit de l’irrationalité soit de la pensée magique.

Nous savons maintenant que ce type de virus est directement causé par la destruction des habitats naturels par l’être humain qui pousse les animaux à fuir et amenuise les barrières avec les êtres humains. Ce bouleversement des équilibres naturels, causé notamment par la déforestation massive, elle même issue de l’artificialisation des sols ou du développement de l’agriculture extensive, a ainsi entraîné la multiplication, ces dernières années, des zoonoses : ces maladies infectieuses qui se transmettent de l’animal à l’être humain. C’est ce qui s’est passé avec le Covid-19, mais aussi avec Ebola par exemple d’après les épidémiologistes.

C’est donc l’activité humaine, ou plutôt son dévoiement, notre hybris, notre démesure, qui est à l’origine de ces nouvelles maladies qui, du fait de l’interconnexion inédite de nos sociétés, sont désormais en mesure de se propager, en quelques semaines, à l’ensemble de la planète.

Malheureusement, derrière des discours de plus en plus « verts », nos gouvernants dépensent une énergie incroyable à refuser les limites de la biosphère. Nous en payons aujourd’hui les conséquences de manière très inégalitaire, les plus pauvres d’entre nous étant bien plus exposés que les plus riches. Ce refus de changer de modèle tout en dénigrant et décrédibilisant à coup d’éléments de langage bien trouvés les scientifiques, ONG, chercheurs, citoyens qui tentent d’alerter depuis des décennies, constitue à mon sens une forme de populisme.

Le second enseignement tient à ce que la gestion de cette crise dit de l’état de notre puissance publique et de ses dirigeants. Les conséquences d’un populisme néo-libéral.

On a beaucoup entendu, au cours des dernières semaines, que la crise du Coronavirus réhabilitait l’action de l’État et de la puissance publique. C’est vrai. Mais elle a surtout jeté une cruelle lumière sur son incapacité.

Dans notre pays, les gouvernants semblent avoir perdu certains réflexes en cas de crise.

Ceux qui se targuaient d’être les champions de l’efficacité, de l’expertise et du « pragmatisme » ont montré qu’ils avaient non seulement été incapables d’écouter les alertes des services compétents – et ainsi d’anticiper la crise – mais aussi de mobiliser les outils de l’État, pour faire face au choc.

L’Etat est pourtant l’acteur, qui par essence, peut – et même doit – anticiper. Il est très déroutant de constater que ce ne fut pas le cas. Incompréhensible que le gouvernement n’ait pas en urgence réuni les partenaires sociaux pour organiser la production de gel, de masques, de respirateurs. Incompréhensible toujours qu’il ne se soit pas appuyé sur les centrales d’achats de la grande distribution qui connaissent les marchés internationaux pour gérer les commandes de masques. 

Investissement stratégique, planification ou même socialisation si nécessaire : l’État a en réalité renoncé à faire usage de sa puissance pour prévenir, prévoir et protéger. Au coeur de la crise, c’est le secteur privé lui-même qui a demandé à être réquisitionné ; qui, de sa propre initiative, a réorienté sa production au service de l’ensemble de la population. Cela a pris du temps et nous a fait perdre de précieuses semaines face au virus. L’Etat, lui, était en quasi situation de spectateur.

Nous payons des années d’idéologie qui ont conduit à ce que l’Etat existe de plus en plus sous sa fonction de coordinateur et de support financier, délaissant ses fonctions de stratège et d’investisseur.

En outre les réformes, visant à rendre la France moins « bureaucratique », ont finalement déstructuré certains pans de l’administration, provoquant l’effet inverse. Ainsi, les propositions d’aides issues de laboratoires publics ou vétérinaires ont été rejetées ou mises en attente pour des raisons administratives ubuesques. Il nous faudra donc conduire une réflexion sur l’état réel de notre structure publique.

Je retiens enfin, l’inertie. La difficulté à provoquer le changement même quand les faits vous donne raison.

Au début de la crise, le philosophe américain Philip Mirowski a de suite averti qu’il craignait que l’augmentation de la solidarité ne soit que temporaire. Une sorte de « progrès en trompe-l’œil, avant une accélération vers un système encore plus dérégulér ». Je suis de cet avis. Les néo-libéraux ne ratent jamais l’occasion de profiter « d’une bonne crise », pour agir immédiatement dans leurs intérêts. Intérêts de classe. C’est exactement ce à quoi nous assistons aujourd’hui.

En outre, nous allons vivre dans les mois à venir une crise économique et sociale de grande ampleur. Le niveau d’endettement public sera si important pour compenser les pertes dans le privé, que nous allons entendre une douce musique à laquelle nous sommes habitués depuis des décennies : il va falloir faire des efforts pour rembourser la dette. Ces efforts nous les connaissons déjà : flexibilisation du marché du travail, détricotage de la protection sociale, impossibilité d’investir dans les services publics, etc.  
Le gouvernement viendra alors expliquer aux Français qu’il aimerait bien nous « promettre la lune » mais qu’il ne « peut » pas. Qu’il va falloir faire montre de réalisme. Mais n’oublions pas que le propre de l’idéologie néo-libérale – comme nous le rappelons avec James K Galbraith ou Eloi Laurent – est de mettre en scène l’impuissance de l’Etat pour mieux lui permettre de servir des intérêts privés ou des intérêts de classe. N’oublions pas non plus que si cette crise valide la nécessité de mettre en place un autre modèle économique, elle ne va pour autant porter le bloc social-écologique au pouvoir. Qu’il va falloir se battre pour y accéder.

En fait, il y a énormément de leçons à tirer de cette crise, puisque que, comme l’explique Philippe Descola, elle constitue un fait social total. Je note peut-être un dernier enseignement – non des moindres – : la société a fait preuve d’une grande robustesse. Et les Français et les Françaises ont été dociles malgré les mensonges, les ordres et les contre-ordres du gouvernement et sa stratégie permanente du bonneteau. Les premiers de corvée ont tenu le pays, sans matériel de protection (« sans armes » si on reprend le discours guerrier du président), malgré des années de mépris et d’humiliations… l’unité était là, alors qu’elle avait toutes les raisons de ne pas l’être.

Raquel Garrido – La gestion de la crise a été marquée par deux phénomènes, le bazar et l’autoritarisme, qui sont les deux faces d’une même monnaie : la monarchie présidentielle. Emmanuel Macron s’est inscrit dans les pires travers de la Ve République qui abolit les bénéfices de l’intelligence collective et provoque une succession de décisions unilatérales, surprenantes et contradictoires, suivies cahin-caha par une majorité et un gouvernement infantilisés. Par exemple, la décision de sortir Agnès Buzyn du Gouvernement pour remplacer Benjamin Griveaux à Paris, ou le choix de la date du 11 mai pour la réouverture des écoles, montrent que la patte du président est omniprésente et que la critique rationnelle est quasi impossible au sein de l’appareil d’Etat. Dans le premier cas, la décision a été catastrophique et dans l’autre elle s’est avérée impraticable dans les faits. Mais dans les deux cas elles ont provoqué de la tension et du désordre. A l’heure où nous parlons, la grande majorité des enfants ne sont toujours pas scolarisés, ce qui indique les limites de l’exercice monarchique.

Jérôme Bascher – Les deux ! L’hypercentralisation de la décision depuis Jupiter jusqu’aux ARS et préfets qui remontaient au début de la crise toutes les décisions aux ministres, montre qu’il faut repenser la déconcentration, la décentralisation et donc l’esprit de responsabilité. La peur a gouverné. Les capitaines de temps calme s’en sont remis aux experts qui ont pris le pouvoir, nolens volens ! Le pouvoir est fait pour être exercé par ceux qui en ont la charge, il a horreur du vide.

 

RPP – L’échelon local, les Régions notamment, ont paru souvent plus véloce que l’Etat. Faut-il en tirer des enseignements en matière de décentralisation ? Le modèle fédéral Allemand a montré aussi sa plus grande agilité. 

Olivia Grégoire – Les Régions ont l’avantage de ne pas concentrer, en permanence, l’attention médiatique contrairement à l’exécutif. Pour avoir suivi de près, par exemple, le déploiement des plans de soutien à l’économie promis par les Régions, je constate qu’il y a eu beaucoup d’annonces mais pas toujours suivies de réalisations. Mais il en est ainsi en France : on ne pardonnera jamais à l’État ou au gouvernement d’avoir un jour de retard, on ne songera pas forcément à se demander si la Région a une semaine ou un mois de retard… On loue aujourd’hui le modèle allemand, mais, bien qu’il y ait une absolue nécessité de re-penser la décentralisation, je ne sais pas si les Français seraient prêts à reporter leurs attentes vers les Régions, d’autant que cela poserait très vite le problème du développement des inégalités entre ces Régions, quelque chose que les Français auraient, à raison je pense, du mal à accepter. En la matière je serai plutôt favorable à une recentralisation de l’action sociale, par exemple, au profit d’une action plus forte et plus homogène de l’Etat providence. Les départements ont pris trop d’importance en la matière selon moi, et nous avons une perte en ligne de 30 % parce que les bénéficiaires de ces aides sociales ne savent pas pour partie qu’ils sont éligibles. Donc je pense qu’il ne faut pas caricaturer ce débat. Parfois plus de Régions oui, mais pas pour tout et partout.

David Cormand – Oui, cela est lié aux inerties technocratiques de l’État dont je parlais plus haut. Les régions et les collectivités locales en général ont pu plus rapidement lancer des appels d’offre et des commandes de masques, par exemple. C’est également vrai pour les grandes entreprises qui ont été très réactives pour obtenir des masques… Mais je pense qu’il ne faut pas caricaturer un débat qui opposerait l’État aux Régions. L’État aurait pu prendre la responsabilité de structurer les commandes de masques et d’assurer une chaine logistique qui aurait permis d’acheminer ces masques en priorité aux personnes qui en avaient le plus besoins. Après, il y a une autre question qui est une question politique d’organisation de notre démocratie.

La République française s’est construite sur un modèle et un imaginaire centralisé et jacobin.

Cela fait partie de notre Histoire. Ma conviction est que nous devons faire évoluer ce modèle vers une République écologique qui soit d’avantage girondine. Cela reposerait sur le principe de la subsidiarité. Cela veut dire que les décisions démocratiques doivent être prises à l’échelle et par les citoyen-nes directement concernés par les enjeux mis au débat. Pour cela, l’État doit pouvoir conserver les prérogatives dites « régaliennes », dont la gestion logistiques des crises sanitaires par exemple, il doit également être le garant de l’égalité entre les territoires. Mais la condition pour pouvoir assumer ces missions est qu’il conserve des services publics solides et dotés de moyens, ainsi qu’une capacité d’investissement et d’intervention digne de ce nom. Ce renforcement des moyens de l’État n’est pas contradictoire avec le renforcement institutionnel des Régions avec une véritable décentralisation. Cela passe par une autonomie fiscale et budgétaire des Régions, la possibilité d’expérimentation et pourquoi pas de législation à certaines conditions. Face à la mondialisation et la « déterritorialisation » de l’économie, le renforcement des circuits courts des territoires démocratiques locaux est nécessaire. La résilience économique des territoires passe par une économie plus « endogame », c’est à dire moins dépendante des aléas externes. Des outils comme les monnaies locales sont de ce point de vue intéressants car ils contribuent a booster l’économie réelle et à renforcer une trame économique locale plus solide.

Jean Messiha – L’observation de la pandémie à l’échelon européen ou mondial ne permet pas de déceler la supériorité du modèle centralisé ou décentralisé. La Chine, le Japon, la Corée, la Pologne, la République tchèque, la Hongrie sont des pays dotés de pouvoir centraux forts, leur gestion de la crise a été exemplaire. A l’exemple de l’Allemagne on peut opposer la situation désastreuse en Espagne, Belgique et Italie qui sont des pays très régionalisés.

De façon générale, nous savons que l’Allemagne est un pays sérieux et rigoureux, la réponse au niveau fédéral et au niveau des Landers a été de grande qualité. Mais ce qui a vraiment joué en faveur de nos voisins c’est la puissance de son outil industriel qui a permis de mettre en place un grand plan de dépistage et d’isolement des cas positifs qui a été crucial pour réduire la contamination par des sujets asymptomatiques, probablement le facteur déterminant dans la propagation terrible de ce fléau.

Aurore Lalucq – Bien-sûr, il est tout à fait possible de dire que la France est un État trop centralisé, qu’une meilleure coordination entre l’échelon national et régional aurait permis une adaptation plus rapide aux évolutions et à la diffusion du virus. Tout cela est vrai. En outre, les collectivités territoriales ont été en mesure de commander et de recevoir des masques, là où l’Etat échouait.

Néanmoins, la décentralisation, ou le fédéralisme, ne constitue pas à elle seule une recette miracle pour autant. La réussite des différents pays à faire face à la crise du Covid tient moins à leur niveau de décentralisation qu’aux capacités effectives de la puissance publique à faire face et à réagir. A savoir anticiper une crise et à mettre les moyens en oeuvre pour y faire face.

L’Allemagne n’est pas le seul pays à avoir su faire face à la crise du Coronavirus. D’autres pays s’en sont très bien sortis, comme la Corée du Sud. A l’inverse, d’autres pays fédéraux, comme les États-Unis et le Brésil subissent non seulement de plein fouet les divagations criminelles de leurs dirigeants respectifs mais, se retrouvent morcelés en une multiplicité de politiques de lutte contre le Coronavirus en fonction des États, réduisant d’autant leur efficacité.

En fait, je crois qu’il est possible de discuter d’une meilleure organisation de la puissance publique, mais que le moyen ne prévaut pas sur la fin. Ce qui est importe aujourd’hui, c’est que l’ensemble du territoire soit doté de services publics, desservi correctement par des transports publics, que tout le monde soit accueilli de manière optimale dans des hôpitaux disposant de suffisamment de moyens humains et financiers. Peu m’importe qu’ils appartiennent aux collectivités ou à l’État.

En réalité, comme l’explique l’économiste Mariana Mazzucato, les États qui ont le mieux fait face à la crise sont ceux qui disposaient d’une puissance publique efficace et mobilisable pour financer la recherche, le développement et l’approvisionnement de produits stratégiques (masques, gel, respirateurs), pour l’ensemble de la population. Une approche de la puissance publique fondée sur la mission plutôt que sur une soi-disant efficacité et la rentabilité à tout prix… qui finalement coûte très cher.

Jérôme Bascher – Je crois qu’il faut des rênes courtes, peu d’échelons de décisions : soit le préfet décide – et pas les ARS, les recteurs, les DDFIP – soit l’exécutif local décide. Les ministres, comme dans une entreprise, ne doivent pas faire de micromanagement. C’est cela qui ralentit.

Évidemment les collectivités locales ont été plus réactives, notamment les régions Hauts-de-France et Rhône-Alpes-Auvergne.

Raquel Garrido – La propagation différenciée du virus a montré très crument les différences abyssales qu’il existe entre les territoires de notre pays. Le tribut payé par la Seine-Saint-Denis en est un exemple criant. Alors que le respect du confinement a été strictement observé, selon les propres constatations du Préfet, la surmortalité y a été de 129 %, avec des pics à 162 % et 180 % pour les communes sequano-dyonisiennes de la proche couronne (Est-Ensemble et Plaine Commune). En cause : une population à la santé déjà fragile, et composée des travailleuses et travailleurs clés qui ont continué de s’exposer pendant le confinement. Au passage, on note une aberration : c’est en Seine-Saint-Denis que le nombre de contrôles d’identité a été le plus grand pendant le Covid, ce qui était contradictoire avec le constat du Préfet. Cela est en rapport avec les observations des habitants qui ont dénoncé les contrôles abusifs, notamment des contrôles au faciès.

Cette différence payée avec la vie doit-elle conduire à accentuer l’autonomie fiscale et politique des territoires ? A l’évidence, non. Dès lors que les régions, départements et communes ont été amenés à se débrouiller selon leurs propres moyens, cela représente nécessairement une injustice pour les territoires pauvres. La question scolaire, qui a été au cœur des débats sur le confinement puis le déconfinement, est tellement sujette aux différences de moyens entre communes que cela en devient un obstacle dans la réalisation des politiques publiques. La réponse est dans la péréquation, mais aussi dans la définition même des périmètres de compétence entre l’Etat et les collectivités territoriales. Pour revenir à l’exemple de la Seine-Saint-Denis, si les communes n’ont pas collapsé, ce n’est que parce que les habitants se sont organisés eux-mêmes pour organiser le secours humanitaire, alimentaire notamment. Cette énergie locale est à saluer et à valoriser. Cela implique, par exemple, lorsque l’on imagine la distribution des pouvoirs aux différents échelons de notre gouvernance institutionnelle, de répondre aux aspirations à la démocratie directe. Pour le dire plus clairement : donner plus de pouvoir au président de Région ou de Département ne confère aucun pouvoir nouveau aux citoyens du territoire concerné. C’est pourtant par là qu’il faudrait commencer. 

RPP – Cette épreuve est planétaire. Elle traduit à première vue l’extrême interdépendance des grands ensembles continentaux, et dans le même temps, leur faible capacité à répondre collectivement à une menace exogène. Faut-il alors aller plus avant dans une gouvernance internationale, à tout le moins plus intégrée à l’échelle continentale comme le propose Emmanuel Macron avec son concept de « souveraineté européenne » pour l’UE ou en revenir à des solutions plus nationales, telles qu’un certain nombre de voix le préconisent ? 

Olivia Grégoire – Si chaque pays se referme sur lui-même, il est perdu. Aucun pays – sauf peut-être la Chine ou les États-Unis, et encore, n’oublions pas que la Chine a bénéficié de la solidarité internationale au début de la crise et que cette dernière est loin d’être jugulée en Amérique – n’a les moyens de faire face seul à une épidémie. Comparé aux grandes pandémies que le monde a connues, que ce soit la grande peste ou la grippe espagnole, nous avons la chance, en théorie, de pouvoir coordonner nos réponses mais aussi nos efforts, notamment en matière de recherche. En théorie car on constate qu’en pratique, le réflexe est trop souvent de se retrancher derrière des frontières qui ne sont plus opérantes, si jamais on peut dire qu’elles l’ont un jour été. Bien sûr, il faudra repenser notre capacité à la manière de produire certains biens essentiels. Mais le problème que nous dépendions d’un pays étranger pour obtenir, par exemple, des masques ne vient pas de ce qu’il s’agisse d’un pays étranger en soi mais que ce pays étranger soit très éloigné de nous, géographiquement ou politiquement. Si nous pouvions compter sur la production d’un de nos voisins de l’Union européenne, notre souveraineté serait aussi bien garantie que si nous produisions chez nous.

David Cormand – Nous habitons une seule et même planète. Les grandes questions de notre temps demandent des nouveaux outils de gouvernance, à l’échelle internationale. Nous devons combattre la tentation du repli, portée par des nationaux populistes chauvins qui nous racontent que l’isolement est la solution à tous les problèmes.

Mais il n’est pas envisageable que les peuples soient dessaisis de leur destin. La question politique principale est même celle de la reprise de contrôle par les citoyennes et les citoyens de leurs existences. Aujourd’hui, le libéralisme nous enjoint de nous soumettre à des axiomes absurdes, qui placent les marchandises au-dessus des humains et de la nature. La financiarisation de l’économie, devenue de plus en plus hors sols sous prétexte de devenir plus « performante » ou « compétitive », nous a rendus en réalité très vulnérables, a tous points de vue. Cette dérive a des conséquences terribles sur l’emploi avec des salarié-es qui sont de plus en plus considérés comme des variables d’ajustement, des « fluides » qui représentent des « charges » dont il faut se débarrasser. Cela créé une économie où l’objectif est d’avoir une agriculture sans paysans, des commerces sans commerçants (Amazon par exemple qui a prospéré pendant le confinement), des usines sans ouvriers, etc. S’ajoute à cette horreur sociale une prédation environnementale sans précédent… Et c’est ainsi que la boucle est bouclée…

La question qui se pose est : « comment contenir cette dérive ». D’abord, je l’ai dit, en faisant « atterrir » notre économie vers une économie réelle, locale, palpable, sobre en pollutions mais intense en emplois. Ensuite en équipant l’Union européenne de pouvoirs supplémentaires en matière fiscale et budgétaire. Cela passe par un renforcement politique et démocratique de l’Union. Car le principal problème de l’Union, aujourd’hui, provient des blocages orchestrés par les égoïsmes nationaux. L’Europe est démocratiquement au milieu du gué. Elle est une démocratie inachevée qui refuse d’utiliser les outils fiscaux, budgétaires et monétaires auxquels ses concurrents ont recours. Macron parle de souveraineté européenne, je préfère parler de démocratie et d’autonomie européenne.

Jean Messiha – Pour la pensée globaliste, chaque grande crise constitue une occasion de promouvoir un mode de gouvernance le plus éloigné possible des nations.

Tout montre que c’est la rapidité du processus décisionnel et de l’application des mesures adoptées qui a permis à certains pays de s’en sortir mieux que d’autres. Qui peut imaginer un fantasmatique gouvernement mondial gérer une crise de cette nature de manière rapide et efficace ? Près de 200 pays autour de la table pour décider s’il faut classer la Haute-Garonne en vert ou en rouge, confiner ou déconfiner le Rajasthan ou décider de la date de réouverture des écoles au Vanuatu ?

Même ramené au niveau européen cela serait ingérable.

Le circuit Commission-Conseil européen-Parlement européen est lourd et complexe et le processus décisionnel pesant et difficile.

Par ailleurs rien ne montre la supériorité des grandes structures fédérales sur le modèle de l’Etat-nation dans la gestion de cette crise.

Les Etats-Unis, rêve ultime des européistes, vivent une explosion de la maladie avec de lourds dysfonctionnements entre Washington et les Etats fédérés. La Corée ou Taiwan, pays n’appartenant à aucune structure supranationale, ont remarquablement géré cette pandémie, tout comme le Japon, le Canada, la Norvège et dans une moindre mesure la Suisse. Le contre-exemple étant le Royaume-Uni qui a quitté l’UE et se trouve en plein cauchemar sanitaire du fait de l’incurie de ses autorités ultra-libérales. Au sein de l’UE, exception faite de l’exemple allemand, on peut trouver de nombreux autres pays qui sans l’intervention de Bruxelles ont bien maitrisé ce virus.

L’approche mondialiste et bien sur européenne est par contre parfaitement pertinente dans la dimension que nous défendons, c’est-à-dire la coopération et la solidarité entre nations dans un intérêt humain commun. Le partage des données médicales, la collaboration entre équipes de recherche, l’envoi d’aide (quand on est déjà capable de subvenir à ses propres besoins) au pays les plus démunis est parfaitement légitime et même nécessaire.

Aurore Lalucq – Cette crise marque en effet le retour d’un terme, celui de  « souveraineté ».

Il n’est pas aisé de s’y retrouver dans le débat qui l’entoure, cette notion revêt soit une sorte de patriotisme voire de nationalisme plus ou moins assumé, soit une volonté de reprendre en main le destin d’une entité politique. Dans tous ces cas, il ne s’agit pas de souveraineté.

Le politologue Philippe Marlière, nous l’explique parfaitement : un État, dès lors qu’il est légalement reconnu est « souverain » dit-il. Dès que l’on a le pouvoir d’édicter les règles sociales, politiques et économiques majeures, on est souverain. Par conséquent, prôner le retour de la souveraineté d’un État comme on le fait en France, ne veut rien dire. La France est souveraine de facto.

En fait, la question-clé est celle de « l’autonomie » : être un État autonome, c’est pouvoir librement prendre des décisions sans être contraint par un autre État plus puissant économiquement ou militairement.

La France est souveraine et autonome : rien ne l’a empêché de conduire certaines politiques, si ce n’est l’idéologie néo-libérale.

Par ailleurs, nous ne sommes qu’au début d’une crise économique et sociale d’une ampleur sans précédent. C’est la raison pour laquelle la question de l’échelle de notre action est centrale, car il faudra faire montre de dialogue, de coordination et de coopération au niveau international et européen.

Juste un exemple : Les États ne pourront pas s’endetter éternellement sans prendre le risque de déclencher une nouvelle crise des dettes souveraines. Les conséquences sur des pays comme l’Italie, l’Espagne ou le Portugal d’une remontée brutale des taux d’intérêts seraient absolument catastrophiques. C’est pourquoi nous pensons, avec des économistes comme Laurence Scialom, Jézabel Couppey-Soubeyran ou encore Gaël Giraud, qu’il faudra recourir à une monétisation d’une partie des dépenses de l’Etat et annuler une partie de la dette au niveau de la BCE, un outil majeur dans la gestion de la crise actuelle. En fait, nous ne surmonterons pas cette crise européenne et mondiale, ni les grands défis du XXIe siècle, comme la lutte contre le dérèglement climatique en agissant chacun dans notre coin.

De la même manière, la relance de la production de biens stratégiques en Europe ne pourra pas se faire pays contre pays. C’est ensemble que nous devons élaborer une politique industrielle du XXIe siècle, mutualiser nos forces plutôt que multiplier les affrontements. La Commission européenne a promis la mise en oeuvre d’un grand Plan vert (Green Deal) visant à « réconcilier l’économie avec la planète ». Saisissons cette occasion pour opérer la grande transformation de notre industrie et de nos emplois en devenant les champions des low-techs et en décarbonant notre économie. Plutôt que de poursuivre le mythe d’une croissance verte, parions sur une économie tournée vers le bien-être des habitants et la préservation d’une planète vivable.

Jérôme Bascher – L’Union européenne passe à côté de l’Histoire. Qu’espérer alors d’une gouvernance mondiale ? Là encore, l’absence de proximité, l’absence d’adaptation avec la nécessaire unanimité, la capacité de blocage, l’influence d’Etats non démocratiques ou non coopératifs ne permettent que peu d’espoir à court et moyen termes comme la faillite de l’OMS le montre.
La souveraineté nationale ne signifie pas l’autarcie, et la souveraineté européenne mérite de virer la moitié des experts de la Commission européenne qui ne croient qu’à l’économie de la concurrence pure et parfaite alors qu’elle n’est ni l’un, ni l’autre ! Il faut passer d’un monde théorique à un monde pragmatique. Gouverner avec le seul prisme de la médecine, de l’écologie ou de l’économie semble flatteur mais « Gentil n’a qu’un œil » disait ma grand-mère. C’est pour cela par exemple que le travail d’un Président d’exécutif local ou un Premier ministre, qui arbitre entre toutes les facettes de la politique, est si difficile. Il faut un arbitre car la coopération qui suppose l’unanimité n’est pas souvent de ce monde…

Raquel Garrido – La crise a provoqué une tension extrême entre puissances, et une remise en cause directe du multilatéralisme et du système onusien par les Etats-Unis. C’est une donnée géopolitique incontournable, qui doit conduire la France à incarner avec plus de force et d’indépendance son attachement à la paix et au système onusien, quitte à remettre enfin en cause l’alliance prioritaire avec les Etats-Unis par le biais de l’OTAN.

Sur le plan économique, le défaut d’autonomie productive des pays, organisée depuis des années conformément à la doctrine du libre-échange et du désarmement douanier, s’est avéré être une faiblesse au moment d’une telle crise.

Non seulement cela a provoqué une mise en danger de nos compatriotes par le défaut de certaines denrées nécessaires (masques, respirateurs..), mais cela a aussi eu un caractère belligène entre Nations, qui se sont conduit une guérilla commerciale pour accéder aux produits sur le marché mondial.

Est-ce que l’Union européenne a été une aide, face à ces deux réalités ? Non. La principale chose que nous attendions de cet échelon était le changement de doctrine concernant la gestion des dettes des Etats. Or, la BCE reste pour l’instant sous pression allemande, ce qui est un problème économique et politique pour la France. Il faut que la BCE gère l’énorme dette du Covid, sinon l’UE n’est tout simplement plus viable.

RPP – La France d’après, comme d’autres, va être confrontée à une récession économique sans précédent. Quelles pistes préconisez-vous à court terme pour amortir le choc et quels chantiers selon vous sont indispensables pour reconstruire à moyen terme ? 

Olivia Grégoire – A court terme, j’estime que le gouvernement a agi avec une célérité qui n’a pas été suffisamment salué. Tout comme la BCE d’ailleurs. On voit que les leçons de 2008 ont été tirées. Jusqu’au 15 mars, personne n’imaginait possible de socialiser l’économie à ce point : 1 salaire sur 2 pris en charge par l’État, 100 milliards d’euros de prêts garantis, 2,5 millions d’aides distribuées aux TPE ! Maintenant, il va falloir débrancher la perfusion et il convient de le faire le plus délicatement possible. Le gouvernement a déjà annoncé des plans de soutien sectoriels qui sont indispensables pour les industries les plus durement affectées. Pour le reste, je pense que la crise est une occasion de déplacer les frontières. Ce qui était impossible hier devient envisageable aujourd’hui et sera peut-être naturel demain. L’idée d’une transformation de la dette des entreprises en actifs de l’État fait son chemin, cela m’intéresse au plus haut point car j’y vois un formidable levier de transformation de ces entreprises pour qui l’enjeu de compétitivité s’efface actuellement derrière celui, beaucoup plus pressant, de leur survie. De même, il devient possible, vu les conditions d’endettement, d’accélérer certaines baisses d’impôt qui pèsent sur nos entreprises. Pourquoi ne pas les conditionner à des engagements sociaux ou environnementaux ?

S’il y a une chose que cette crise nous a montré c’est la fragilité de notre système et l’importance de la puissance publique : ces deux constats étant, pour le moment, unanimement partagés, nous avons une opportunité unique de renforcer l’un en s’appuyant sur l’autre.

David Cormand – Il faut utiliser les moyens dégagés pour enfin entamer la transformation de notre société. Cela signifie réorienter l’économie actuelle financiarisée, extensive, productiviste, vers une économie de la sobriété : circuits courts, recherche et développement, économie de l’usage, circulaire, coopérative. Il faut aussi revaloriser les métiers du soin au-delà du court terme : le service public, les emplois associatifs, les emplois aidés qui ont été sacrifiés. Il faut une politique de « petits travaux », mais qui créent beaucoup d’emplois : isolation des logements, réorganisation de l’espace public, « réparation » des espaces naturels qui ont été dégradés, emplois de proximité, transformation de notre modèle agricole vers une agriculture paysanne. La réorientation de notre secteur industriel dans les transports, l’énergie, la production et la réparation des biens de consommation sont autant de secteurs utiles pour la planète et pour l’emploi.

La question qui vient quand on a dit tout cela, c’est comment le financer ? Il y a donc un enjeu de réappropriation démocratique de la fiscalité. On assiste à une dérive qui fait peser sur les contribuables « captifs », c’est-à-dire à celles et ceux qui n’ont pas les moyens d’échapper à l’impôt, une part trop importante de la charge fiscale actuelle. Le Mouvement des « gilets jaunes » était d’ailleurs l’expression de cette injustice. Il faut donc remettre la fiscalité à l’endroit en activant sa fonction redistributive. En clair, cela signifie fiscaliser les rentiers du modèle dit « de développement » actuel : les patrimoines démesurément élevés, les pollutions, les transactions financières et les dividendes, les GAFAM. Il faut aussi assumer d’avoir recours à l’endettement pour préparer l’avenir. Le plus grand danger qui pèse sur l’avenir de l’humanité, ce n’est pas la dette publique, c’est la dette écologique.

En résumé, je pense qu’il faut « ralentir », « adoucir » et atterrir ». Ralentir, c’est prendre le temps de prendre soin de soi et des siens, de se retrouver, de prendre le temps de comprendre ce qu’il nous arrive. Adoucir, c’est trouver une forme de convivialité dans les rapports sociaux qui se sont considérablement brutalisés avec les crises successives ses dernières années. Cette brutalisation du monde n’est pas acceptable. Atterrir, c’est ce que j’indiquais sur la nécessité de faire revenir sur terre notre économie. C’est prendre le temps de comprendre ce qui est vraiment important pour nous et, comme je le disais plus haut, ce dont dépend notre subsistance. A partir de cela, en tirer les conséquences en matière économique et sociale.

Pour finir, je pense qu’il faut aussi très rapidement revaloriser et réactiver notre démocratie. On constate une défiance croissante vis à vis des institutions et de la politique. La réponse à mon avis passe par une révolution citoyenne où les élu-es et les institutions acceptent et accompagnent une irruption démocratique dans les prises et le suivi de décisions. On a vu par exemple avec la Convention citoyenne pour le climat que les citoyen-nes était non seulement volontaires pour participer à la réflexion sur les enjeux qui le concernent. Mais surtout que leur niveau d’ambition dans les changements à mener était notoirement supérieur aux dirigeant-es politiques. C’est une bonne nouvelle car les métamorphoses qu’il faut enclencher pour changer le modèle actuel dont chacun mesure les limites sont telles qu’elles ne pourront être menées que par une participation extrêmement collective.

Jean Messiha – Vaste sujet. Pour faire court, après quarante ans de socialisme et de néolibéralisme nous avons perdu le contrôle de notre modèle économique et social, de nos finances publiques et de notre identité. Cela fait beaucoup.

Nous étions une grande nation industrielle et agricole. Nous sommes un des pays les plus désindustrialisés d’Europe et notre agriculture meure lentement. Nous étions rentrés dans l’euro en 2000 avec un ratio de dettes sur PIB d’environ 60 %. En vingt ans, ce chiffre en est pratiquement au double. A la fin de l’époque coloniale la France était, à l’exception ultra-marine près, une société intrinsèquement européenne façonnée par la libre-pensée et son corollaire la laïcité, l’immense héritage chrétien et le bénéfique adjuvant judaïque. Nous sommes aujourd’hui un pays de plus en plus fracturé par un communautarisme ethno-religieux agressif.

La France ne doit pas se réinventer. Elle doit redevenir ce qu’elle était dans toute la modernité contemporaine. Nous sommes devant des choix fondamentaux qu’Emmanuel Macron, avec son art consommé de l’ondulation soyeuse du « en même temps », ne nous permettra pas de fixer. Rebâtir une économie solide passe par le redressement de notre compétitivité. Nous ne nous sommes pas désindustrialisés par hasard ou par fatalité mais parce que l’euro nous a enfermés avec des coûts trop élevés dans une monnaie trop forte. Si nous choisissons de rester dans la monnaie unique c’est donc par la baisse des coûts qu’il faut passer et comme il n’est pas question de baisser les salaires ce sont les prélèvements étatiques qui pèsent sur l’appareil productif qu’il faut réduire. Mais avec des contreparties contractuelles en termes d’emploi et de relocalisation de la part des grandes entreprises. Il est vrai que cela ne résout pas la question de la concurrence déloyale d’une poignée de prédateurs comme la Chine mais pas qu’elle. Un protectionnisme ciblé doit nous en protéger avec ou sans l’accord de l’UE.

L’assainissement des finances publiques ne peut se concevoir au prix d’une érosion de nos grands services publics. Nous voyons bien, depuis des années, une détérioration de l’efficacité et de l’équité de l’Etat dans ses fonctions essentielles (sécurité, éducation, santé, solidarité avec les plus fragiles, égalité des territoires). Au-delà du pur et simple manque de recettes fiscales, dû à une économie anémique, et aux pertes en ligne de la fraude fiscale et sociale, nous subissons une dispersion et une dissémination considérable de l’action de l’Etat dans une multitude de domaines dont certains ne sont pas essentiels au bon fonctionnement du pays. La solution, certes difficile dans sa réalisation, repose sur la rationalisation de la structure de l’Etat et la définition claire des domaines où il assurera pleinement et efficacement son rôle avec les moyens nécessaires. Il faudra symétriquement arrêter de consacrer des fonds publics là où l’initiative individuelle ou associative a toute sa place.

La solidarité doit rester la base de notre société mais ni les abus, ni les fraudes et pas davantage le choix délibéré du non-travail financé par la combinaison de minimas sociaux, d’allocations en tous genres et travail « au black » ne peuvent plus être tolérés. Ne parlons pas de la fraude fiscale qui doit désormais être véritablement traitée comme un vol de l’Etat donc du peuple et non comme une indélicatesse.

La reconquête de notre identité passe par le quasi-arrêt d’une immigration et d’un asile qui, compte-tenu des dynamiques démographiques mondiales, viennent très majoritairement de pays avec lesquels nous partageons surtout des différences et ne nous enrichissent ni culturellement ni économiquement. Le renvoi des étrangers qui ne nous apportent rien ou, pire, nous nuisent, doit être mis en oeuvre dignement mais sans états d’âme.

Je n’oublierai pas la transition écologique. Les Français sont culpabilisés pour leur empreinte carbone. Elle est moitié moindre par tête d’habitant que celle de l’Allemagne et se situe 25 % en dessous de la moyenne de l’UE grâce au nucléaire. Il n’est donc pas question à court terme de faire diverger vers la « décarbonation » les ressources dont nous avons besoin pour redresser une économie moribonde dont la faiblesse menace tout notre modèle social. La lutte contre la pollution automobile et la contamination de nos cultures par une chimie agressive qui ensemble menacent notre santé doit rester une priorité.    

Quoi qu’il en soit, cette crise sanitaire sans précédent récent, ne fait qu’accélérer la transition paradigmatique entre le modèle de la mondialisation néolibérale libre-échangiste et sans-frontiériste et le retour progressif à un monde que l’on pourrait qualifier de néo-wesphalien ou l’Etat-nation, ses frontières et son identité redeviennent la pierre angulaire de relations internationales renouvelées.

Aurore Lalucq – Notre pays va devoir se remettre d‘un choc simultané d’offre et de demande. Il va devoir faire face à la hausse du chômage, aux faillites d’entreprises, à l’explosion de la dette privée et publique, puis à terme à une détérioration de l’état de son système bancaire. Sincèrement, c’est un vrai cauchemar, d’un point de vue social et macro-économique. Pour s’en remettre, et prendre le pli de la transition écologique et sociale, l’Etat aura un rôle majeur à jouer. Comme je le disais, certains auront tendance à prôner l’austérité et la déréglementation, c’est tout l’inverse qu’il faudra faire. L’économie est souvent contre intuitive. Pour relancer l’activité économique, il faut dépenser, s’endetter, et réglementer pour éviter les conditions d’émergence d’une nouvelle crise.

Tout l’enjeu pendant le confinement était de maintenir le tissu productif en vie et de protéger un maximum les Français de la pauvreté. Le chômage partiel l’a permis en partie. Mais en partie seulement, car même cette mise au chômage engendre une perte de revenu non négligeable pour tout une partie de la population.

Pour faire face à la crise sociale, il est donc nécessaire certes de maintenir ce chômage partiel autant que besoin, mais de l’accompagner d’aides pour les ménages les plus touchés par la crise, et de donner aux 18-25 ans un accès à des revenus de substitution, par exemple à un revenu de base. Nous avons très peu parlé de cette tranche d’âge durant la crise, or ils sont particulièrement touchés par la crise et le seront davantage dans les mois à venir. Des hausses de salaires seront aussi nécessaires notamment dans le domaine de la santé. Nos soignants sont parmi les moins payés des pays de l’OCDE. Par ailleurs, une réforme fiscale où les plus riches d’entre nous contribuent bien plus à l’effort collectif s’avère indispensable.

Pour faire face à la baisse de l’activité économique, il est nécessaire d’investir. Notre pays manque cruellement d’investissement public depuis des années, que ce soit dans le domaine des services publics ou de la transition écologique. Investir dans la rénovation thermique des bâtiments par exemple, permettra de remplir les carnets de commande des entreprises, créer de l’emploi et éradiquer la précarité énergétique.

Face à l’explosion du chômage, les solutions sont connues. Embaucher les fonctionnaires dont nous manquons dans le domaine de la santé, des soins aux personnes âgées, de l’éducation… cette embauche massive coûterait bien moins cher que les politiques de l’offre conduites ces dernières années. Il faudra aussi renouer avec la réduction du temps de travail comme le suggère nos collègues économistes américains, ou encore avec l’employeur en dernier ressort dans le domaine de la biodiversité par exemple, puisque l’entretien du littoral, de la biodiversité, des écosystèmes, n’est pris en compte ni par le marché, ni par l’Etat.

Financièrement, l’Etat devra probablement absorber les dettes privées de certains acteurs économiques (l’endettement privé des grandes entreprises françaises avait déjà atteint des niveaux quasi insoutenables avant la crise). Pour gérer notre niveau d’endettement public, le rôle de l’Europe va être essentiel. Il serait, en effet, nécessaire de mutualiser la dette, mais aussi de plaider pour une monétisation des dépenses publiques, des annulations de dette afin de donner aux Etats des marges de manoeuvre financières pour investir dans la transition écologique. Pour le dire autrement, la Banque centrale européenne devrait être en capacité d’agir pour soutenir directement notre économie, en finançant directement nos États ou en distribuant directement aux ménages et aux entreprises des aides afin de leur permettre de faire face aux difficultés financières qu’ils vont avoir à affronter.

En fait, il faudrait autant que possible éviter de passer par le système bancaire (contrairement à la politique de quantitative easing européenne) pour soutenir nos économies. Passer par les banques retarde l’injection de l’argent dans l’économie réelle… quand cet argent arrive, ce qui est loin d’être le cas. Nous avons besoin de solutions plus rapides, sûres et efficaces. En outre, notre système bancaire n’est pas assez robuste. L’explosion des prêts non performants dans les mois à venir va le fragiliser d’autant. Le moment n’est donc pas à la déréglementation bancaire mais au contraire au maintien de sa réglementation, notamment pour les exigences de fonds propres. Il faut absolument que la distribution de dividendes et bonus soit interdite et serve à recapitaliser les banques et créer une structure de défaisance.

Au niveau français, comme au niveau européen, l’enjeu sera de soutenir l’économie tout en préparant le monde de demain. Nous avons vu le lien extrêmement étroit qui existe entre notre modèle de développement et la survenance de nouvelles maladies. Il nous faut donc reconstruire un système économique qui réponde à notre situation actuelle sans mettre en danger notre survie à long terme à travers un Green New Deal. La situation économique n’est pas simple à gérer, certes, car nous n’avons pas de précédent. Cette crise est hors norme… mais faisons en sorte « de ne pas la gâcher » en réorientant socialement et écologiquement nos sociétés.

Jérôme Bascher – Il faudra accepter de préparer et non pas de réagir. Gouverner, c’est prévoir et non pas aller éteindre chaque incendie. La pression de la reprise va être forte mais en vérité ce sont des politiques de long terme qu’il faut choisir. Travailler plus pour gagner plus me semble devoir être repris, investir vers la transition écologique est impérieux. Il faut aussi avoir le courage de réduire les normes pour réduire les coûts collectifs.

Nous sommes trop dispendieux avec l’argent des autres, et trop prudents avec le nôtre.

Chacun doit prendre son destin en mains.

Raquel Garrido – La force de la France réside dans l’existence de stabilisateurs automatiques qui garantissent aux habitants des revenus de remplacement face aux aléas économiques. C’est ce qui a sauvé le pays lors de la crise de 2008, et c’est ce qui nous sauvera de la crise sanitaire et économique que nous vivons actuellement. La mise en place rapide de dispositifs tels que le chômage partiel, l’arrêt-maladie pour garde d’enfant, ou l’aide de 1 500€ pour les artisans, libéraux et chefs d’entreprise était absolument nécessaire. Cependant, il est à craindre que le gouvernement ne les abandonne trop vite par rapport au rythme de la reprise économique, fragilisant la reprise elle-même. La mise en place d’une « année blanche » pour les intermittents du spectacle indique la temporalité dans laquelle il faut s’inscrire, plutôt que d’arrêter brutalement les aides dès le mois de mai 2020.

Surtout, il faut organiser la production et l’offre de services en fonction de critères nouveaux. Les millions d’emplois perdus brutalement dans des secteurs qui concourent au réchauffement climatique, par exemple, ne doivent pas être retrouvés dans les mêmes activités nocives. Au contraire, il faut un plan écologique, qui, s’appuyant sur ce que chacun de nous a pu observer pendant le confinement (moins de pollution, moins de bruit, plus de maîtrise du temps face aux heures perdues dans les transports ou les bureaux), puisse mettre en place très concrètement le monde de demain. Viser l’autonomie alimentaire par l’agriculture vivrière locale, ou l’autonomie énergétique avec des énergies renouvelables, a d’énormes conséquences en termes de formation et de recrutement. Le monde de demain peut-être un temps de liberté, mais il ne sera pas un temps d’oisiveté ! Pour que chacun vive bien, il y a du boulot !

Olivia Grégoire
Députée de Paris

David Cormand
Député européen

Jean Messiha
Membre du bureau national du Rassemblée national

Aurore Lalucq
Députée européenne

Jérôme Bascher
Sénateur de l’Oise

Raquel Garrido
Avocate insoumise

Propos recueillis par Arnaud Bedetti et Cathy Bijou