Trump face au mythe de l’intersectionnalité

Contre toute attente, Donald Trump a recueilli plus de voix parmi les Latinos, les Afro-Américains et les femmes qu’il y a quatre ans. Pour Frédéric Saint Clair ce résultat infirme les études universitaires intersectionnelles.

Parmi toutes les questions suscitées par cette élection américaine si singulière, l’une d’entre elles nous a interpelé : Comment Donald Trump, ce Président dont on dit qu’il a refusé de condamner explicitement le suprématisme blanc, qu’il a eu la volonté de réprimer sévèrement les émeutes consécutives au mouvement Black Lives Matter, qu’il a voulu construire un mur avec le Mexique pour empêcher les Latinos d’entrer aux USA, qu’il a abusé de call girls au mépris de sa femme, avec laquelle il se comporte de façon pour le moins dominatrice, comment ce Président, donc, qui est probablement le plus grossier et le plus brutal que l’histoire de cette démocratie ait connu, a-t-il pu recueillir 1/3 du vote Latino, en hausse de 4 points par rapport à 2016 ; 12 % du vote Black, également en hausse de 4 points ; et 43 % du vote féminin, lui aussi en hausse de 4 points, battant ainsi en brèche des décennies d’études universitaires intersectionnelles ?

La Fontaine disait : « De loin c’est quelque chose, et de près ce n’est rien ». Ainsi en est-il d’une large part des productions sociologiques issue des temples universitaires de l’Amérique puritaine, et notamment de l’intersectionnalité. Les catégories de handicap, de couleur, de genre, de classe, etc., ne sont d’ailleurs pas tant en cause que celle de discrimination qui les unit et guide toute la pensée intersectionnelle. C’est d’ailleurs parce que l’obsession de la discrimination est également consubstantielle à la pensée de la gauche française que la réception de toutes ces théories a été si naturelle. On peut s’étonner cependant que cette gauche, bâtie sur un édifice matérialiste et athée, hérité de Karl Marx, ait cédé si facilement à ces thématiques puritaines, sacrifiant toute pensée politique au profit d’une morale humanitaire assez médiocre. Pourquoi médiocre ? A cause de son étroitesse de vue. Penser la diversité à travers le concept de discrimination revient à considérer la tradition vinicole française à l’aune du nombre d’accidentés de la route pour cause d’alcoolémie. Et c’est d’ailleurs peut-être même pire. Car si l’on ne peut trouver aucun aspect positif aux accidents de la route, la discrimination, toute condamnée par la loi qu’elle soit, en comporte assurément.

Elle incarne tout d’abord la capacité de différencier les concepts, les objets, les individus.

Pour le dire autrement, la capacité à discriminer est la qualité première de l’intelligence.

Sans capacité à discriminer, point de finesse du raisonnement, point d’élégance de la pensée ; on se limite à une pensée brute, grossière, manichéenne, voire sectaire et haineuse, façon LDNA et Comité Adama pour les indigénistes, ou Alice Coffin & Co pour les féministes.

L’autre intérêt de la notion de discrimination est conceptuel. Toute théorisation sociale se heurte à deux types de forces contradictoires, l’une centrifuge, qui comprend les forces qui éloignent les individus les uns des autres, et l’autre, centripète, qui les rapproche. L’erreur du puritanisme sociologique américain est de ne poser qu’un regard moral sur ces phénomènes : la discrimination, c’est mal ; et toute force centrifuge, exclusive, c’est mal ; à l’inverse, l’inclusivité, c’est bien ; l’égalité, c’est bien. Or, la plupart du temps, le rapprochement de certains individus, la constitution de groupes d’amis, d’associations, de familles, etc., n’est rendu possible qu’après l’éloignement avec d’autres individus ou groupes d’individus. Ceci s’opère via le principe du choix, qui est un principe discriminatoire par excellence.

La discrimination, toute moralement coupable qu’elle soit, est donc socialement naturelle.

L’unique question qui se pose est sa transcription en termes politiques. Et là, il y a un obstacle que les intersectionnalistes, comme toute la gauche d’ailleurs, obsédés qu’ils sont par l’idéal égalitaire, sont incapables de franchir.

L’histoire politique de la Modernité peut presque se résumer à l’émergence de deux concepts clefs : la liberté et l’égalité, dont les interactions ont façonné le système politique, économique et social dans lequel nous vivons. Si, rapidement, la régulation du concept de liberté s’est imposée (notamment en matière économique, mais pas seulement), celui d’égalité est en revanche laissé entièrement libre. Pire, il a été érigé par la gauche au rang d’idole sacrée que l’on est interdit de questionner. Si d’un point de vue juridique, cet attachement peut avoir du sens, d’un point de vue politique et social, c’est une aberration. Le meilleur exemple se trouvant dans l’œuvre majeure du père de la modernité politique : Thomas Hobbes.

Hobbes détaille les causes du chaos social, ou pré-social, qu’il nomme « guerre de tous contre tous ». Pourquoi les hommes s’affrontent-ils sans cesse ? Est-ce parce qu’ils veulent être égaux et mettre un terme aux inégalités et discriminations ? C’est en réalité tout l’inverse ! L’égalité engendre la défiance, écrit Hobbes : « L’égalité des aptitudes engendre l’égalité des espérances que nous avons de parvenir à nos fins. Et donc, si deux humains désirent la même chose, dont ils ne peuvent cependant jouir l’un et l’autre, ils deviennent ennemis… » Certains diront alors qu’il suffit que l’on puisse accorder à tous cette même chose, et que si l’égalité réelle était réalisée, cela mettrait fin aux luttes. Là, c’est Thorstein Veblen qui objecte, de façon définitive, montrant que les hommes ne recherchent rien moins que l’égalité des conditions. Si le besoin d’égalité des possessions est une attitude sociale naturelle, visant à l’identification sociale, permettant à l’individu de se situer par rapport à une classe ou à un groupe, ce besoin cède rapidement la place à ce que Veblen nomme « l’esprit de comparaison provocante », qui incite tout individu « à laisser plus bas que lui les gens de sa condition ». Cette mécanique s’étend d’ailleurs à toutes les classes sociales – y compris le prolétariat : « Toute classe est mue par l’envie et rivalise avec la classe qui lui est immédiatement supérieure », marquant ainsi le caractère social généralisé de la volonté de puissance. Une volonté de puissance qui est la véritable grille de lecture pertinente de la société, qui la traverse tout entière, et que l’on retrouve non seulement dans les classes, mais dans tous les groupes et minorités, dans toutes les revendications, qu’elles soient islamistes, indigénistes et décolonialistes, ou féministes. A aucun moment les minorités ne recherchent l’égalité, elles recherchent la supériorité, c’est-à-dire la domination.

Dès lors, si nous cessons de prêter aux propos de Kamala Harris une forme de bienveillance morale vis-à-vis de certaines minorités et une pieuse volonté d’égalisation des conditions, mais que nous analysons son positionnement politique à l’aune de ce qu’il est : une volonté de puissance qu’elle souhaite incarner au profit de la minorité dont elle est issue, une volonté de puissance qu’elle revendique d’ailleurs ouvertement lorsqu’elle se félicite d’avoir accédé à un poste de pouvoir, appelant les femmes qui lui ressemblent à faire de même, nous sommes contraints de remarquer qu’il s’agit d’une volonté de puissance analogue à celle qui traverse le positionnement de Donald Trump. Entre deux volontés de puissance, il ne nous appartient pas de trancher, mais seulement de remarquer qu’elles dévoilent, qu’on le veuille ou non, le caractère totalement mythologique de l’intersectionnalité.

Frédéric Saint Clair
Analyste politique