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dans N°1117, Politique

« Le populisme n’est pas le problème : il est l’expression d’une conjonction de problèmes »

Marc LazarParMarc Lazar
26 mai 2026
« Le populisme n’est pas le problème : il est l’expression d’une conjonction de problèmes »
Analyse

Depuis le boulangisme jusqu’aux néopopulismes contemporains, la France apparaît comme un laboratoire privilégié du phénomène populiste. Dans son dernier ouvrage l’historien et sociologue du politique Marc Lazar retrace un siècle et demi d’histoire populiste française. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il en éclaire les ressorts et montre en quoi le populisme s’inscrit au cœur des tensions propres à la démocratie représentative.

Revue Politique et Parlementaire – Votre essai Pour l’amour du peuple – Histoire du populisme en France, XIXe-XXIe siècle (Gallimard) s’ouvre par cette phrase : « En Europe, la France est le berceau du populisme et l’une de ses terres de prédilection ». Quels traits historiques, politiques ou culturels propres à la France expliquent cette position fondatrice du populisme ?

Marc Lazar – À dire vrai, le populisme est en quelque sorte inhérent à nos démocraties libérales et représentatives. En effet, la formule si souvent citée que la démocratie c’est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple soulève la question fondamentale de sa traduction. Dans l’écrasante majorité de nos systèmes démocratiques, cela s’est concrétisé par le vote, et progressivement le suffrage universel, devenu vraiment ainsi en France qu’en 1945 lorsque les femmes ont pu se rendre aux urnes. Or, le fait de déléguer la souveraineté du peuple à des élus est source de tension, voire de frustration, plus ou moins forte selon les pays et les moments.

La grande théoricienne anglaise, Margaret Canovan, explique que si la composante libérale et constitutionnelle de la démocratie tend à oublier, à minorer ou à négliger la souveraineté populaire dont elle tire sa légitimité, le populisme peut éclore pour rappeler l’importance voire la prééminence de la souveraineté populaire. Marcel Gauchet, lui, souligne que s’il y a « péril oligarchique », il y a « péril populiste », or dans toute démocratie existe une propension à l’oligarchie.

La France est particulièrement sensible à cette tension du fait de l’héritage rousseauiste et des propos de certains révolutionnaires. On connaît les fameuses phrases de Rousseau dans Du contrat social : « La volonté générale ne se représente pas : elle est la même, ou elle est autre. Il n’y a point de milieu : les députés ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que des commissaires. Ils ne peuvent rien conclure définitivement ». Robespierre, lui aussi, entretiendra cette suspicion envers les représentants. Le 18 mai 1791, il s’exclame : « Partout où le peuple n’exerce pas son autorité et ne manifeste pas la volonté par lui-même mais par des représentants, si le corps représentatif n’est pas pur et presque identifié avec le peuple, la liberté est anéantie ». Cette défiance envers le principe de la représentation et les représentants est en quelque sorte chevillée au corps d’une certaine conception française de la démocratie qui, en certaines conditions bien précises, peut favoriser la montée en puissance du populisme.

RPP – Vous écrivez dans l’introduction que le populisme est un « mot-valise, un mot fourre-tout, employé à tort et à travers depuis des décennies ». Comment définiriez-vous le populisme ?

Marc Lazar – C’est en effet une question fort délicate pour laquelle il faut faire preuve de rigueur et d’un grand sens de la nuance. D’autant plus que le mot de populisme est instrumentalisé par les acteurs politiques. Une partie minoritaire des chercheurs en sciences sociales préfère donc renoncer à l’emploi du mot populisme pour, disent-ils, ne pas entretenir la confusion. D’autres ajoutent que ce terme servirait à occulter le danger que représente la progression actuelle de l’extrême droite qu’il s’agit simplement d’appeler par son nom. Pour ma part, comme pour beaucoup d’autres chercheurs, je pense qu’il faut tenter de donner une définition opératoire de ce vaste phénomène qui non seulement a une histoire, mais encore s’impose dans nos sociétés modernes. En effet, un certain nombre de mouvements, de partis et d’acteurs politiques en pleine progression ne correspondent pas exactement aux forces politiques traditionnelles ni aux catégories usuelles, gauche, droite, conservatisme, libéralisme, socialisme, etc.

Dans l’énorme littérature scientifique, principalement de science politique, dont nous disposons, trois définitions principales se détachent. Le populisme est une idéologie peu substantielle fondée sur l’antagonisme entre, d’un côté, le peuple, uni, bon, vertueux, possesseur de vérité, et les élites, homogènes, corrompues. Cette opposition revêt également une dimension morale, avec, d’un côté, le bien, de l’autre, le mal. La deuxième définition appréhende le populisme comme une stratégie pour prendre le pouvoir et le gérer en cas de victoire qui joue pleinement de la démagogie, du schématisme et de la simplification inhérents à la politique, et cible non pas des adversaires mais des ennemis qu’il faut éliminer, pour le moment symboliquement. Cette stratégie induit un certain style, une langue, un langage corporel si besoin, en rupture avec les comportements plus policés de la majorité des autres responsables politiques. Enfin, le populisme peut être l’expression d’une sorte de révolte de culture « du bas » qui rejette la culture du haut, celle des élites. Dans tous les cas, le populisme repose sur un appel permanent au peuple, une valorisation de la nation, et n’existe que par l’intermédiaire d’un ou d’une leader qui prétend incarner le peuple.

Ces définitions générales sont intéressantes mais doivent être utilisées avec doigté dans chaque cas étudié. Car le populisme est à la fois un et pluriel. En effet, il emprunte plusieurs variantes, notamment en France. Ainsi, les notions de gauche et de droite sont loin d’avoir complètement disparu. Et si en effet le populisme consiste en une idéologie opposant le peuple aux élites, force est de constater que présentement le Rassemblement national est soumis à une tension entre l’affirmation selon laquelle il incarne le peuple contre les élites qui bradent la nation et la tentation de se situer à droite pour combattre l’extrême gauche. En miroir, La France insoumise oscille souvent entre, d’une part, sa volonté de faire émerger le « nouveau peuple » contre les élites du capitalisme financier mondial, Qu’ils s’en aillent tous est le titre d’un livre de Jean-Luc Mélenchon publié en 2011, et, de l’autre, la dénonciation de l’extrême droite et l’invocation de l’unité de la gauche.

RPP – Vous mettez en évidence la récurrence des crises populistes en France, de la IIIe République jusqu’à nos jours, avec des phases parfois brèves et intenses, parfois inscrites dans la durée. Comment expliquez-vous cette présence persistante du populisme dans le temps long, et quels sont les facteurs et les contextes qui favorisent son développement ?

Marc Lazar – Trois causes principales favorisent l’apparition du populisme en France. D’une part, lorsqu’il y a une défiance politique. Les élus et les gouvernants sont alors déconsidérés, perçus comme éloignés des préoccupations des citoyens, corrompus, inefficaces et incapables. D’autre part, le populisme prospère toujours dans des contextes de difficultés économiques et sociales. Enfin, il émerge dans des moments d’interrogations culturelles et identitaires à propos de l’état de la France, des menaces qui pèsent sur elle, de son éventuel déclin, généralement amplifiées par des crises internationales qui se répercutent directement dans la vie politique domestique. Évidemment, ces trois causalités prennent des contenus différents selon les périodes historiques.

RPP – Si le populisme est avant tout un révélateur des dérèglements d’un régime socio-politique, le véritable enjeu ne réside-t-il pas moins dans la lutte contre le populisme lui-même que dans la résolution des problèmes politiques, socio-économiques et culturels qui en favorisent l’essor ?

Marc Lazar – Oui, puisque le populisme n’est pas le problème. Il est l’expression d’un problème ou mieux encore de la conjonction de problèmes.

Ainsi, le poujadisme, qui commence en 1953 et secoue la France de la IVe République, disparaît à partir de 1958 pour diverses raisons, en particulier du fait des erreurs politiques commises par Pierre Poujade, son fondateur, mais surtout du retour du général de Gaulle au pouvoir. La naissance de la Ve République satisfait une grande partie de la population française qui souhaitait une rénovation politique, espérait une poursuite de la modernisation de l’économie et de la société, retrouvait une forme de fierté nationale et qui, progressivement, non sans difficultés ni drames, aspirait à la fin de la guerre d’Algérie.

RPP – Vous retracez un siècle et demi de populisme en France, des formes d’antan aux néopopulismes contemporains. Quels épisodes majeurs ont jalonné cette histoire ?

Marc Lazar – Je distingue en effet les populismes d’antan et les néopopulismes contemporains. Les populismes d’antan correspondent à des apparitions souvent spectaculaires de mouvements, de partis et d’acteurs très proches des définitions du populisme que j’ai présentées. Ils marquent profondément la politique de leur époque mais disparaissent plus ou moins vite à cause des erreurs qu’ils commettent et parce que la République trouve des solutions aux raisons ayant favorisé leur émergence, voire les réprime.

On peut prendre quelques exemples. D’abord, le boulangisme qui secoue la IIIe République presque naissante entre 1886 et 1891. Certes, le mot populisme n’était pas utilisé par les contemporains du « général Revanche ». Il n’apparaît qu’en 1929 dans un article du journal L’Œuvre pour appeler à la création d’un prix du roman populiste, créé deux ans plus tard. Pourtant tout dans le boulangisme, le style du général entré en politique, sa propagande, sa critique du Parlement et des parlementaires dont il s’agit de se débarrasser (l’un des deux symboles de son mouvement est le balai, un instrument que l’on retrouve également chez les poujadistes mais aussi au Front national comme chez Mélenchon), son électorat populaire et composite puisque rassemblant différentes sensibilités politiques, son nationalisme et ses appels au peuple, « Le peuple, mon seul juge » s’exclame-t-il en 1889, permet de dire qu’il fut aux « origines du populisme » en France, pour reprendre le titre du livre de référence consacré à ce phénomène, celui de Bertrand Joly (Aux origines du populisme ; Histoire du boulangisme (1886-1891), 2022). Dans les années Trente, des Ligues d’extrême droite présentent de claires caractéristiques populistes comme Les comités de défense paysanne d’Henry Dorgères et le Parti populaire français de Jacques Doriot, le cas des Croix de feu puis du Parti social français étant plus complexe. Dans les deux premiers, on retrouve la critique virulente du Parlement, des parlementaires, des élites, des célébrations du « bon peuple » mais aussi de l’antisémitisme.

Après la Seconde Guerre mondiale, le poujadisme naît d’une révolte fiscale des petits commerçants et artisans rassemblés dans l’Union des commerçants et artisans qui se politise rapidement pour former l’Union et fraternité française qui recueille près de 12 % des voix aux élections de janvier 1956. Pierre Poujade se livre à de violentes attaques contre les élites politiques, économiques, intellectuelles souvent teintées d’antisémitisme et encense le sens commun. « Il vaudrait mieux, déclare-t-il dans un meeting, pour nous gouverner un vrai commerçant, un bon métallo, un bon charcutier, ils ne seraient pas polytechniciens mais sains de corps et d’esprit ».

Aux lendemains de 1968, les maoïstes avec leur journal La Cause du peuple abandonnent assez vite leur marxisme-léninisme originel qui se référait au maoïsme pour valoriser le peuple dans son ensemble et cherchent à souffler sur les braises de la moindre indignation ou révolte venue du bas. Ainsi, au début des années 1970, apportent-ils leur soutien, y compris dans les violences de rue, aux commerçants qu’ils qualifient de « Jacques du petit commerce », emmenés par Gérard Nicoud. Celui-ci guide une révolte fiscale et fustige les puissants mais refuse l’apport de ces militants d’extrême gauche.

Enfin, dans les années 1980, Bernard Tapie, instrumentalisé par François Mitterrand, représente un autre cas de populisme. Cet homme d’affaires, virtuose de la communication, dénonce les politiques, les « technocrates », les énarques, les hauts fonctionnaires qui forment, pour citer certaines de ses déclarations, une « petite aristocratie », lui-même se décrivant comme un homme issu du peuple, étant « la voix du peuple », parlant au peuple et désireux de lui redonner le pouvoir.

Il existe certaines continuités entre les populismes d’antan et les néopopulismes contemporains sur le fond, à commencer, par exemple, par l’opposition que les uns et les autres tracent entre le peuple et les élites et sur la forme, par exemple, une façon disruptive de faire de la politique. Mais la grande différence provient de ce que ces derniers s’inscrivent désormais dans la durée, sont devenus des protagonistes politiques majeurs, s’insèrent au plus profond de la société française, ne prétendent plus instaurer un régime d’autorité, mais à l’inverse se présentent comme les meilleurs des démocrates. Ce dernier changement s’avère fondamental. Cependant, les populistes d’aujourd’hui entendent réaliser la souveraineté du peuple sans limite et donc tendent, surtout ceux de droite, à s’en prendre à l’État de droit. En ce sens, ils constituent une menace pour la démocratie représentative mais aussi, paradoxalement, une opportunité car cela doit inciter celle-ci à se rénover en profondeur.

RPP – Vous proposez également une typologie du populisme fondée sur les notions de populisme intégral et de populisme intermittent. Quels sont les principes de cette distinction ?

Marc Lazar – Les populismes intégraux sont, selon moi, ceux qui sont les plus proches des définitions que j’ai avancées. C’est le cas par exemple du boulangisme, de certaines ligues de l’entre-deux guerres, du poujadisme, des maos ou de Tapie, aujourd’hui du Front national et Rassemblement national ainsi que de La France insoumise. Le populisme intermittent désigne des partis et des acteurs politiques qui, en certaines occasions, recourent à une stratégie et un style populiste. Ce fut le cas, par exemple, du Parti communiste français lorsqu’il entendait sortir de sa relative marginalité politique et déployait des stratégies de large alliance. Ainsi, dans les années Trente, guidé par Maurice Thorez, auteur d’une autobiographie publiée sous le titre Fils du peuple, il en appela au peuple contre les « 200 familles » et inventa ce slogan qui retentit jusqu’à nos jours « Faire payer les riches ». Son populisme resurgit dans les années 1970 lorsque le PCF tenta de réaliser l’union du peuple français et que son secrétaire général Georges Marchais connut son heure de gloire télévisuelle avec sa gouaille qui se voulait populaire. Mais ce populisme était sous contrôle car contrebalancé par l’ouvriérisme et la rigidité marxiste du Parti communiste.

Ce qui est frappant de nos jours, c’est que l’emprise populiste est telle que les responsables politiques qui entendent les combattre recourent parfois eux aussi à une rhétorique et un style populiste pour l’emporter. Ce fut le cas d’Emmanuel Macron qui en 2017 se présentait comme le candidat antisystème et même comme le candidat du peuple. De nombreux autres exemples similaires pourraient être cités.

RPP – Quels sont les invariants et les différences entre les populismes de droite et les populismes de gauche ?

Marc Lazar – Le populisme de droite, celui du RN, et le populisme de gauche, LFI, ont d’indéniables points communs. Ils critiquent les élites, les autres partis, l’Union européenne et se réfèrent constamment au peuple. Ils sont aussi critiques des États-Unis et peu enclins à soutenir l’Ukraine. Mais leurs différences sont notables et les amalgamer dans un seul ensemble indifférencié constitue une erreur et relève d’un calcul politique. Ils ont des différences politiques de fond en politique interne, par exemple sur l’immigration ou d’autres questions de société, comme en politique internationale. LFI parle de « génocide » à Gaza et fait de la Palestine l’un de ses sujets de mobilisation qui a amené certains de ses militants et responsables à tenir des propos antisémites, alors que le RN se range du côté d’Israël et, officiellement, condamne l’antisémitisme, lequel est encore répandu dans ses rangs. Le RN poursuit sa « dédiabolisation » alors que LFI adopte une stratégie de rupture radicale. Leur dénonciation des élites n’est pas identique. Le RN s’en prend aux élites globalisées qui favoriseraient les mouvements migratoires alors que LFI rejette les élites capitalistes. Pour le RN, dans la grande tradition de l’extrême droite, le peuple est composé des « Français de souche » qui ont du sang français et qui partageraient une culture nationale immuable. À eux, ils promettent une priorité nationale qui est au cœur du projet de réforme constitutionnelle déposé par ce parti. LFI réfute cette définition ethnoculturelle du peuple. Son dirigeant Jean-Luc Mélenchon a évolué dans sa conception du peuple. Aujourd’hui, selon lui et ses proches, le peuple est composé des fractions les plus démunies socialement, ceux qui ont les plus bas revenus, les plus faibles retraites, les chômeurs, les « ubérisés », etc. mais aussi les minorités sexuelles, les « discriminés », les « racisés ». Cela forme « le nouveau peuple » « métissé » ou encore « créolisé ». Pour le RN, la nation est fermée ; pour LFI « la nouvelle France » est ouverte. L’un et l’autre proposent donc deux récits nationaux antithétiques. Leurs électorats sont aussi divers, à la fois quantitativement et sociologiquement.

Ce qui est frappant, c’est que ces deux populismes s’érigent en ennemis principaux et réciproques. De la sorte, ils polarisent toute la compétition politique. Les Français seront peut-être appelés en 2027 à choisir entre l’un et l’autre dans le cas d’un éventuel second tour entre les représentants de ces deux partis. D’une certaine façon, ils ont besoin l’un de l’autre pour se renforcer et contraindre les autres partis à se situer par rapport à eux.

RPP – Dans quelle mesure le mouvement des Gilets jaunes peut-il être analysé comme l’expression d’une dynamique populiste ?

Marc Lazar – Le mouvement des Gilets jaunes est d’abord et avant tout un vaste et inédit mouvement social exprimant une souffrance et une immense colère d’une partie de la population. Ce mouvement a connu un fort et durable soutien d’une large partie de l’opinion. Il a eu aussi une composante populiste que je qualifie de sociétale et qui est originale parce qu’elle n’avait pas un ou une leader. Ce populisme s’exprimait notamment dans le slogan crié dans les manifestations « Nous sommes le peuple », qui était aussi inscrit sur les banderoles et très souvent les gilets des manifestants.

Ce peuple était opposé aux élites, à Emmanuel Macron comparé à Louis XVI, à son épouse qualifiée fréquemment de Marie-Antoinette. D’ailleurs, les références à la Révolution française étaient nombreuses (les guillotines en carton étaient brandies dans les défilés, les bonnets phrygiens portés par des Gilets jaunes et les références à la prise de la Bastille ou aux sans-culottes fréquentes), démontrant la survivance d’une histoire populaire de 1789.

Le mouvement était hétéroclite, refusait toute récupération politique mais, assez vite, plébiscita le Référendum d’initiative citoyenne (RIC) devenu une sorte d’instrument magique de démocratie directe qui permettrait de régler tous les dysfonctionnements de la démocratie représentative.

RPP – Le présidentialisme de la Ve République est souvent présenté comme un mode de fonctionnement politique capable de mieux articuler incarnation et représentation, et donc de contenir la dynamique populiste. Pourquoi ce cadre institutionnel ne parvient-il pourtant pas à freiner durablement son développement ?

Marc Lazar – Je dirais même plus, l’élection du Président de la République est devenue un accélérateur de populisme. À la différence du passé, les partis traditionnels de droite et de gauche se sont décomposés. Eux et leurs leaders n’apparaissent plus comme étant à l’écoute des préoccupations des Français et capables de leur proposer des solutions et des espoirs de mieux vivre.

La société est plus fracturée qu’auparavant, plus diversifiée avec un modèle d’intégration des immigrés entré en crise, les inégalités se sont creusées, la croissance s’avère faible. La globalisation a bouleversé la place et le rôle de la France. La présidentialisation, la personnalisation et la médiatisation de la politique profitent pleinement aux leaders populistes. Ceux-ci se présentent comme des recours, n’ayant jamais exercé le pouvoir suprême à la différence de la droite, de la gauche et du centre. Ils prétendent redonner la parole au peuple et déclarent réhabiliter le volontarisme politique qui contrasterait avec l’impuissance de tous les dirigeants d’hier et d’aujourd’hui. Ils savent parfaitement maîtriser tous les réseaux sociaux qui amplifient la simplification à outrance et instaurent une politique de l’immédiateté et la temporalité de l’urgence. Enfin, ils jouent de toute la gamme des émotions, crainte, peur, colère, rage, mais aussi espoir.

RPP – Comment expliquer que le terme « populiste », longtemps stigmatisant, soit aujourd’hui revendiqué par des responsables politiques ?

Marc Lazar – Pour une raison simple. Les populistes, à l’occasion, renversent le stigmate et assument d’être populistes en expliquant qu’eux sont non seulement proches du peuple, mais qu’ils n’en ont pas peur, à la différence des autres leaders. La preuve, le RN propose des référendums, à commencer par celui sur l’immigration, LFI prône le référendum révocatoire.

RPP – L’accession à court terme d’une force populiste au pouvoir en France vous paraît-elle envisageable ?

Marc Lazar – Tout est désormais envisageable en France. Le populisme de droite surtout est porté par une vaste dynamique électorale, et cela dans un contexte d’avancée générale des populismes de droite en Europe et dans le monde, même si la politique de Trump met le RN dans une position délicate. À gauche, LFI est compact, prêt à suivre Jean-Luc Mélenchon dans sa future quatrième campagne présidentielle qu’il sait mener magistralement, alors que le reste de la gauche se divise et ne dispose pas d’un vrai leader.

Toutefois, il s’agit d’une résistible ascension. Jamais en France, les populistes n’ont gagné une élection décisive. Les valeurs de la République et nos institutions ont d’indéniables capacités de résilience. Tout dépendra des candidats non-populistes qui se présenteront et de leur aptitude à rassembler non pas uniquement pour s’opposer aux populistes, mais bien pour donner des réponses aux attentes des Français.

Marc LAZAR
Professeur émérite d’histoire et de sociologie politique à Sciences Po
Professeur à l’Université LUISS de Rome

(Propos recueillis par Florence Delivertoux)

 

Marc Lazar

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