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dans N°1117, Politique

Des discours populistes à la double résilience démocratique : pour un autre cadre d’analyse

Alexandre EscudierParAlexandre Escudier
27 mai 2026
Des discours populistes à la double résilience démocratique : pour un autre cadre d’analyse
Analyse

Les démocraties libérales ne sont ni condamnées à l’autoritarisme ni mécaniquement protégées par l’inertie de leurs institutions ou de leur culture civique. Au mitan des années 2020, elles affrontent une double épreuve, interne et externe, dont l’issue dépend de leur aptitude à corriger des désajustements cumulés, institutionnels, socio-économiques et partisans. Plutôt que de revenir sur l’inventaire des discours et styles populistes, sur leurs contenus idéologiques, leurs amplifications médiatiques ou leur percolation progressive dans les attitudes et représentations citoyennes, il s’agit ici d’examiner les mécanismes principaux par lesquels une démocratie préserve ou perd durablement sa capacité polycentrique d’autocorrection.

DU « POPULISME » À LA RÉSILIENCE DÉMOCRATIQUE

Le débat public décrit souvent les évolutions récentes de la démocratie 1 selon une séquence quasi déterministe : montée des populismes, érosion des normes démocratiques et de la confiance publique, glissement autoritaire, puis clôture autocratique des institutions. Cette linéarité anxiogène simplifie des réalités souvent plus ouvertes et réversibles. La Pologne a ainsi rouvert le jeu démocratique lors des élections législatives d’octobre 2023, mettant fin à huit années de gouvernement du PiS ; aux États-Unis, le second mandat de Donald Trump, entamé en janvier 2025, se heurte encore à des contre-pouvoirs judiciaires, fédérés et civiques actifs ; la Hongrie du gouvernement Orbán V, reconduit en mai 2022, relève d’une configuration certes avancée, mais ne constitue pas pour autant un horizon inéluctable.

L’état de l’art sur le populisme est à la fois riche et hétérogène : selon les auteurs, le phénomène est tour à tour saisi comme une idéologie « mince » 2 3 ou un signifiant flottant 4 propre à agréger des mécontentements divers, comme une stratégie antisystème mêlant charisme personnel et appel au peuple 5, comme un anti-pluralisme moral dangereux 6, comme une déviance interne de la démocratie représentative inachevée 7 8, ou encore comme une coquille « vide » empruntant sa substance à une idéologie-hôte, nationalisme, nativisme, souverainisme, voire socialisme 9 10 11. Cette diversité n’empêche pas l’identification d’un noyau minimal de convergence : l’invocation d’un « peuple » posé comme source ultime de légitimité contre des « élites » accusées de le trahir. Elle impose surtout une précaution analytique élémentaire : distinguer les discours populistes, les attitudes de défiance mesurées par les enquêtes et les comportements électoraux effectifs.

La progression électorale des partis populistes en Europe depuis les années 1990, passée d’environ 12 % à plus de 25 % des suffrages 12, coexiste avec des affects et discours anti-élitaires, sans que ces deux phénomènes se recouvrent entièrement. Ces derniers renvoient à une disposition diffuse du corps civique, alors que les partis populistes constituent une offre organisée, souvent articulée à une droite radicale acceptant la souveraineté populaire, à la différence de l’extrême droite, mais contestant les composantes libérales du régime 13. Cette configuration impose un déplacement analytique : il ne s’agit plus seulement de qualifier idéologiquement ces offres, mais d’examiner les conditions structurelles et institutionnelles sous lesquelles une démocratie parvient (ou échoue) à absorber ces tensions, à les convertir en alternance électorale stabilisée et à opérer les réajustements socio-politiques, économiques et organisationnels nécessaires à la restauration de ses équilibres.

C’est dans cette perspective d’ensemble que la notion de résilience démocratique peut être mobilisée 14. Elle présente deux dimensions indissociables 15. La première, résilience interne, désigne la capacité d’un régime à maintenir la légitimité normative de ses délégations de pouvoir (majorité légale), la robustesse de ses médiations méta-partisanes et la qualité des cycles électoraux garantissant la possibilité de la rotation des charges. La résilience externedésigne la capacité du régime à protéger la communauté politique (politie) dans la poursuite de ses intérêts vitaux, à préserver sa souveraineté effective et à soutenir sa liberté d’action malgré l’incertitude et la conflictualité de son environnement géostratégique et géoéconomique 16. Ces deux dimensions, interne et externe, se conditionnent l’une l’autre dans la durée : une démocratie doit en effet pouvoir se maintenir dans ses principes en inventant des mécanismes renouvelés de conversion institutionnelle des désaccords, tout en garantissant, à l’extérieur, les conditions matérielles et stratégiques de sa propre continuité.

On se souvient que Maurice Hauriou, dans les années 1920, distinguait entre la « constitution politique » et la « constitution sociale » d’un régime de pouvoirs 17, 2e édition, Paris, Sirey, 1930.]. Il en décrivait une histoire ternaire des cycles constitutionnels, appliquée à l’histoire de France depuis 1789 : à une phase disruptive d’effervescence populaire visant à refonder la démocratie par le bas, mais pouvant aller jusqu’au désordre social, succédait une période de reprise en main exécutive et plébiscitaire, s’appuyant sur le peuple et les institutions régaliennes, avant que cette oscillation polaire ne soit surmontée par une phase de rééquilibrage, synthèse entre la liberté d’auto-fondation et une autorité efficace et stable inscrite dans des institutions robustes.

La dynamique démocratique de résilience interne n’est pas sans lien avec ce type de raisonnement sociologique, qui peut être déployé à l’interaction de cinq variables fondamentales : (1) une crise latente ou manifeste de légitimité ; (2) la recomposition des coalitions sociales et élitaires de soutien ; (3) les ressources mobilisables par le personnel politique sortant en termes de capacité étatique héritée ; (4) la nature des chocs géopolitiques et géoéconomiques externes mettant sous pression le régime domestique ; (5) la capacité des mécanismes institutionnels internes à pacifier les désaccords radicaux et à réajuster les intérêts privés, les représentations communes et les affiliations collectives.

La crise de légitimité constitue le point d’entrée de l’analyse 18. Elle correspond à une altération des termes de l’échange politique, c’est-à-dire du consentement civique à obéir aux délégués du pouvoir en contrepartie de biens publics fondamentaux assurant la production des intérêts communs du public, en tant qu’ils conditionnent les intérêts particuliers des individus et des groupes privés distribués dans la « constitution sociale » du pays.

L’enjeu n’est pas tant de mesurer le niveau (sectoriel ou agrégé) de la défiance civique, mais de scruter et de déjouer la direction attitudinale puis partisane qu’elle emprunte : se convertit-elle en exigence de correction institutionnelle ou bien en demande organisée de pouvoir concentré, accordé sans freins au nom de la sortie de crise ? La bifurcation dépend alors de la capacité étatique, fiscale, administrative, coercitive, informationnelle, à restaurer des résultats tangibles sans déséquilibrer l’architecture des contre-pouvoirs, ainsi que de son articulation aux pressions sélectives externes, c’est-à-dire de la manière dont les contraintes géopolitiques et géoéconomiques réduisent ou élargissent les marges internes de l’action publique et des compromis partisans. De cette configuration peuvent émerger soit des apprentissages institutionnels d’auto-rééquilibrage démocratique, soit, au contraire, des dynamiques de concentration hyper-exécutive fragilisant durablement la démocratie libérale.

FRONT INTERNE : UN CENTRE DE GRAVITÉ SOCIAL EN RECOMPOSITION

Tout régime politique repose sur un centre de gravité social 19 : un segment sociopolitique pivot dont la loyauté active soutient la représentation, le compromis et l’alternance des coalitions de gouvernement. Une telle base sociale est ordinairement assurée par des classes moyennes et populaires économiquement et idéologiquement stabilisées, portées par une mémoire historique anti-autoritaire, par un niveau de prospérité soutenable et par une pratique institutionnelle qu’elles perçoivent comme relativement juste et satisfaisante.

La vulnérabilité démocratique contemporaine tient au dérèglement de ces termes de l’échange politique : les citoyens contribuent (impôts, obéissance, participation), mais estiment percevoir des retours décroissants en matière de sécurité, de services publics, de trajectoires sociales et de lisibilité des décisions publiques. La vague 17 du Baromètre Cevipof de février 2026 20 en donne la trace : 15 % de confiance pour les partis, 34 % pour son député direct, 27 % pour les députés européens, 18 % pour le président de la République, 23 % pour « la démocratie », contre 60 % pour les maires, aux activités plus lisibles. La défiance est donc forte, mais différenciée, ce qui impose d’examiner vers quels objets institutionnels elle se dirige et sous quelles formes politiques elle se traduit.

La distinction nodale oppose insatisfaction fonctionnelle (« cela fonctionne mal ») et rejet normatif (« ce régime est illégitime »). Les enquêtes d’opinion attestent l’ampleur de la première sans établir mécaniquement la seconde : l’Eurobaromètre 103 21 indique 52 % de confiance dans l’UE contre 36 % pour les gouvernements nationaux ; le Pew Research Center relève, dans douze démocraties à hauts revenus, une insatisfaction majoritaire envers le fonctionnement démocratique 22. Ces données signalent une tension, non une rupture. L’expression d’une insatisfaction ne vaut pas volonté de sécession : une part de la défiance constitue, en ce sens, une défiance de rappel, c’est-à-dire une exigence de correction adressée au régime plutôt qu’un rejet normatif du régime. La question devient alors celle des chaînes de conversion : selon les configurations institutionnelles et socio-économiques, la critique alimente la vigilance démocratique et la demande de correction, ou se convertit en désaffiliation durable et en disponibilité attitudinale pour des offres électorales néo-autoritaires.

INVOLUTION AUTORITAIRE : SÉQUENCES DE SAPE ET CONTRE-LEVIERS

L’involution autoritaire procède par séquences distinctes dont l’enchaînement n’a rien de mécanique mais répond à des conditions cumulatives. Chacune de ces séquences doit donc être lue à la fois comme le diagnostic d’une faille exploitée par les entrepreneurs néo-autoritaires et comme le point d’application possible de contre-leviers de riposte destinés à enrayer, infléchir ou inverser la dynamique d’involution.

Tout commence par l’extension du socle des « autoritaires déceptifs par défaut », par opposition aux « autoritaires affirmatifs par idéologie » : des citoyens fragilisés soutiennent des offres populistes diffuses, susceptibles de se radicaliser à droite ou à gauche selon l’idéologie-hôte et leurs dispositions axiologiques ainsi que leurs trajectoires de socialisation antérieures, moins par conviction autoritaire que par un jugement d’inefficacité adressé à la puissance publique. Leur adhésion demeure instrumentale et, à ce titre, réversible ; le contre-levier principal est alors fonctionnel : restaurer les termes contractualistes de l’échange politique et rétablir la crédibilité des médiations existantes.

La deuxième séquence correspond à une conversion idéologique progressive. Elle agrège des soutiens d’abord instrumentaux taux, puis élabore une sémantisation totalisante des crises, à travers un travail de ré-information et de contre-information qui reconfigure durablement les cadres d’interprétation du réel. S’agrègent alors différents segments initiaux en bloc d’« autoritaires affirmatifs par idéologie », structurés autour d’un schème identitariste, voire d’un anti-pluralisme assumé. Déjouer ce processus de conversion-agglomération suppose l’existence de corps intermédiaires robustes, partis, syndicats, presse, collectivités, capables de traduire la colère en réforme plutôt qu’en plébiscite acritique du pouvoir régalien, et de formuler des récits alternatifs dotés d’une crédibilité sociale suffisante pour concurrencer les récits civilisationnistes de clôture culturelle, du type « hespérialiste », par exemple 23.

La troisième séquence correspond à la neutralisation progressive des contre-pouvoirs. Elle se manifeste par une pression croissante exercée sur les cours constitutionnelles, la capture des médias publics remplacés par un nouvel éco-système de « ré-information » loyaliste, la modification des règles électorales, l’inféodation partisane de l’administration (par principe neutre et compétente) et la neutralisation de la société civile. À ce stade, les stratégies de résilience anti-autoritaire portent sur les contre-leviers suivants : indépendance de la justice, pluralisme médiatique, robustesse des règles procédurales. Certaines pressions supranationales peuvent également tempérer l’involution néo-autoritaire : le « mécanisme européen de conditionnalité à l’État de droit » 24 a ainsi produit contre la Hongrie des effets budgétaires tangibles ; mais les conditions de financement sur les marchés internationaux des capitaux peuvent peser tout autant sur le coût de refinancement de la dette publique.

Le verrouillage du cycle électoral, entendu comme l’altération durable des conditions de possibilité de l’alternance, ne constitue qu’une quatrième séquence possible, et nullement une fatalité. Il peut ne pas advenir si les « autoritaires affirmatifs par idéologie » ne parviennent ni à mener à bien les séquences antérieures de neutralisation institutionnelle, ni à convertir durablement les « autoritaires déceptifs par défaut » en soutiens idéologiquement stabilisés capables de constituer le nouveau centre de gravité social d’un régime post-libéral. La probabilité d’un tel verrouillage dépend de la profondeur de la désaffiliation civique, de la solidité des institutions de contrôle, de la capacité des médiations politiques et sociales à recomposer un centre de gravité moyen du régime, ainsi que des contraintes de l’environnement stratégique interne et externe, notamment géopolitique, informationnel et économique.

FRONT EXTERNE : SÉCURITÉ MILITAIRE ET DÉPENDANCES CRITIQUES NON-PUNISSABLES

Une démocratie ne vit pas en vase clos. Lorsqu’elle protège mal sa société contre les chocs extérieurs, sa légitimité interne s’érode ; l’incertitude stratégique alimente des demandes d’ordre et de concentration décisionnelle. Le sursaut ayant suivi l’offensive russe en Ukraine est réel : 22 Alliés de l’OTAN ont atteint en 2024 le seuil de 2 % du PIB consacré à la défense, contre 3 en 2014 25. Mais cette guerre d’usure, coûteuse en vies humaines pour les Ukrainiens et en capacités de défense aérienne onéreuses pour leurs alliés, met à l’épreuve la soutenabilité politique de l’effort de contre-coalition des démocraties occidentales et interroge la capacité des gouvernements à en répartir et légitimer les coûts dans la durée.

La résilience démocratique dépend aussi de la réduction de l’exposition aux dépendances critiques (énergie, composants, minerais, numérique, finance, corridors logistiques). Pour les démocraties libérales, l’alternative n’est plus simplement entre « ouverture » et « fermeture », mais réside dans le risque que des interdépendances inconsidérément contractées durant les dividendes de la paix soient converties, par un acteur étatique ou une coalition rivale, en leviers de coercition ou de négociation asymétrique. La stratégie de résilience sécuritaire consiste alors à restaurer une position de non-punissabilité relative : la capacité d’empêcher qu’un acteur extérieur, adversaire déclaré ou allié d’hier dont les préférences stratégiques évolueraient, n’interrompe des fonctions vitales à des fins de chantage politique 26. Avant 2022, environ 45 % du gaz importé par l’UE provenait de Russie ; ce taux est tombé sous 19 %, ce qui atteste d’une adaptation rapide, sans pour autant dissiper l’ensemble des vulnérabilités structurelles et des incohérences normatives associées (telles que le recours au gaz azerbaïdjanais malgré le conflit avec l’Arménie).

Cette exigence de non-punissabilité vaut non seulement face aux autocraties néo-impériales, mais également au sein des alliances entre démocraties : aucune dépendance militaire, technologique, commerciale, financière ou migratoire ne devrait pouvoir être transformée en instrument d’alignement contraint ou de négociation asymétrique, au gré d’un retournement idéologique ou d’une diplomatie transactionnelle transformant des interdépendances héritées en leviers géopolitiques.

La riposte idoine n’est pas l’autarcie, mais la construction, en amont, d’une architecture polycentrique et stable des approvisionnements : diversification, redondance, substituabilité, stocks, reroutage, continuité opérationnelle. Le passage de l’optimisation a-géopolitique des coûts à la robustesse ex ante est économiquement et politiquement coûteux ; sans explicitation publique de sa cohérence stratégique, il peut engendrer de nouveaux « autoritaires par défaut » en nourrissant le sentiment d’un effort inéquitablement réparti.

Dans un contexte d’incertitude sur les garanties transatlantiques, les démocraties européennes expérimentent des formes de louvoiement (hedging) et de couverture des risques (derisking), combinant relocalisations amies des flux (friendshoring) et rééquilibrages oligopolaires (post-balancing) non entièrement contraints par l’hégémon allié 27. Le continent européen, en dépit de ses désaccords internes, s’efforce ainsi de maintenir l’alliance structurante héritée, l’OTAN, tout en constituant un pilier militaire propre (dont un possible vicariat nucléaire français pour une « dissuasion avancée » en Europe 28) et en dégageant des marges d’autonomie relative par la diversification de ses portefeuilles stratégiques, civils autant que militaires. L’enjeu est d’éviter que des dépendances structurelles ne soient retournées en instruments de coercition ou de chantage, afin de les rendre collectivement soutenables, c’est-à-dire compatibles avec la préservation de la concorde démocratique interne, se traduisant dans une offre électorale crédible et majoritaire, sans bascule déceptive ni ralliement affirmatif aux alternatives néo-autoritaires.

LA DIALECTIQUE GÉOPOLITICO-DOMESTIQUE

Les stratégies géopolitiques de déstabilisation des démocraties libérales ciblent leur centre de gravité social apte aux compromis prudentiels de réforme, en exploitant les conflits distributifs internes induits par les surcoûts géopolitiques externes, en menant des campagnes de guerre informationnelle favorisant la polarisation idéologique et en instrumentalisant les dépendances afin de susciter une inflation importée et des anxiétés de survie. Inversement, l’érosion du consentement interne dégrade la continuité diplomatique, la crédibilité des engagements externes et la capacité à soutenir dans la durée une stratégie d’alliance défensive, comme l’illustre la guerre d’Ukraine 29.

Au sein de l’UE et de l’OTAN, le recul démocratique d’un État membre peut ainsi devenir une faille collective, par l’usage du veto comme levier de blocage ou par une hétérogénéité idéologique génératrice de dissensus géostratégique. Les ensembles politiques à double circuit démocratique, à l’instar de l’UE, articulant le circuit démocratique primaire des États membres et le circuit secondaire européen, conjuguent, paradoxalement, à la fois des capacités mutualisées et des fragilités d’imputabilité électorale face aux incertitudes stratégiques. Sans un travail institutionnel et partisan d’explicitation des contraintes et des arbitrages, l’accroissement des besoins capacitaires liés aux risques externes peut ouvrir une brèche dans le consentement civique sur chacun des deux circuits.

La vertu de vigilance transpartisane s’impose lorsque des chocs extérieurs se combinent à des expériences intérieures polarisantes, élargissant le vivier des demandes « autoritaires par défaut », tandis que des entrepreneurs néo-autoritaires disposent déjà de récits et de canaux efficaces de conversion des affects traumatiques en passions idéologiques. Des politiques de résilience externe mal socialisées, coûts opaques, arbitrages stratégiques et budgétaires illisibles, peuvent alors nourrir la disponibilité néo-autoritaire qu’elles prétendent contenir, en renforçant le sentiment d’injustice et d’inefficacité publique.

L’AVANTAGE DÉMOCRATIQUE

Les autocraties géopolitiquement offensives paraissent souvent plus rapides et cohérentes que les démocraties libérales ; elles accumulent pourtant des fragilités structurelles : opacité informationnelle, erreurs stratégiques difficilement révisables, rigidités hiérarchiques et intérêts propres à l’appareil de domination. L’« avantage démocratique » tient, au contraire, à la faculté de relégitimation du régime, lorsqu’il parvient à transformer les déséquilibres distributifs et idéologiques émergents en compromis régulés 30. Encore faut-il que cette faculté d’autocorrection soit institutionnellement protégée, socialement soutenable et stratégiquement adossée à des capacités tangibles.

Le cadre de la double résilience invite à en préciser les conditions, par-delà les discours populistes et national, ou socio-extrémistes. En articulant résilience interne et externe, il propose un diagnostic séquentiel de l’involution autoritaire, élargissement des « autoritaires par défaut », conversion idéologique, sur-extension exécutive neutralisant les contre-pouvoirs, grand remplacement médiatique, verrouillage de l’alternance électorale, ainsi que les points de vigilance correspondants. L’enjeu est d’identifier les failles internes que les techniques néo-autoritaires exploitent, afin de les corriger en amont, de restaurer des termes solides de l’échange politique et de renforcer les contre-pouvoirs ainsi que les ressources sociétales de contre-mobilisation. Les vulnérabilités démocratiques ne sont pas seulement exogènes ; elles appellent l’organisation lucide et durable de l’avantage structurel propre aux régimes « pluralistes-constitutionnels » 31

Alexandre ESCUDIER,
Chercheur au Cevipof à Sciences Po

  1. V-Dem Institute, Democracy Report 2025, Gothenburg, University of Gothenburg, V-Dem Institute, 2025. ↩
  2. Cas Mudde, « The Populist Zeitgeist », Government and Opposition 39 (4), 2004, p. 541-563. ↩
  3. Cas Mudde et Cristóbal Rovira Kaltwasser, Populism: A Very Short Introduction, Oxford, Oxford University Press, 2017. ↩
  4. Ernesto Laclau, On Populist Reason. Londres, Verso, 2005. ↩
  5. Kurt Weyland, « Clarifying a Contested Concept: Populism in the Study of Latin American Politics », Comparative Politics 34 (1), 2001, p. 1-22. ↩
  6. Jan-Werner Müller, What Is Populism?, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2016. ↩
  7. Nadia Urbinati, Me the People: How Populism Transforms Democracy, Cambridge, MA, Harvard University Press, 2019. ↩
  8. Pierre Rosanvallon, Le Siècle du populisme : histoire, théorie, critique, Paris, Seuil, 2020. ↩
  9. Margaret Canovan, Populism, New York, Harcourt Brace Jovanovich, 1981. ↩
  10. Margaret Canovan, « Trust the People! Populism and the Two Faces of Democracy », Political Studies 47 (1), 1999, p. 2-16. ↩
  11. Paul Taggart, Populism, Buckingham, Open University Press, 2000. ↩
  12. Timbro, Timbro Authoritarian Populism Index 2019, Stockholm, Timbro, 2019. ↩
  13. Cas Mudde, The Far Right Today, Cambridge, Polity Press, 2019. ↩
  14. Jean Baechler et Alexandre Escudier (dir.), Résilience démocratique : éléments de sociologie historique, Paris, Hermann, 2024. ↩
  15. Alexandre Escudier, « Double résilience démocratique : le nouveau Grand débat », Conférence. Sciences Po, 2 octobre 2025. ↩
  16. Antony Dabila et Alexandre Escudier, « La résilience démocratique externe de l’Europe à l’épreuve », Telos, 7 décembre 2025. ↩
  17. Maurice Hauriou, Précis élémentaire de droit constitutionnel [1925 ↩
  18. Adam Przeworski, Crises of Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 2019. ↩
  19. Alexandre Escudier, « Double résilience démocratique : le nouveau Grand débat », Conférence. Sciences Po, 2 octobre 2025. ↩
  20. Cevipof (Sciences Po), Baromètre de la confiance politique, vague 17, février 2026. ↩
  21. European Commission, Standard Eurobarometer 103 (printemps 2025). ↩
  22. Pew Research Center, Global Attitudes Survey, Washington, DC, Pew Research Center, 2025. ↩
  23. David Engels, Défendre l’Europe civilisationnelle. Petit traité hespérialiste, Paris, Salvator, 2024. ↩
  24. European Parliament, « Upgrading the EU’s Rule of Law Conditionality Mechanism », Newsletter, 15-18 décembre 2025. ↩
  25. NATO, The Secretary General’s Annual Report 2024, Bruxelles, NATO, 2025. ↩
  26. Henry Farrell et Abraham L. Newman, « Weaponized Interdependence », International Security 44 (1), 2019, p. 42-79. ↩
  27. Antony Dabila et Alexandre Escudier, Post-balancing et résilience oligopolaire : sécurités démocratiques des puissances moyennes, s.l. (manuscrit soumis), 2026. ↩
  28. Emmanuel Macron, Discours du président de la République sur la dissuasion nucléaire de la France, 2 mars 2026. ↩
  29. Antony Dabila, « Europe-Ukraine : hypothèses pour une nouvelle alliance de réarmement », Le Grand continent, 26 février 2026. ↩
  30. Alexandre Escudier et Gilles Ivaldi, L’avantage démocratique, Paris, Calmann-Lévy, 2026 (sous presse). ↩
  31. Raymond Aron, Démocratie et totalitarisme, Paris, Gallimard, 1965. ↩
Alexandre Escudier

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