Dans un monde où l’influence est souvent pensée comme un levier visible, médiatique, politique ou stratégique, certaines formes de pouvoir agissent autrement. Plus lentement. Plus discrètement. À travers des symboles ordinaires qui structurent les gestes, les rituels et les manières d’être bien avant les discours. L’olivier, la grenade, le sel, l’eau ou le laurier n’influencent pas en cherchant à convaincre. Ils façonnent des cadres de sens durables, inscrits dans la matière même du quotidien. L’entretien avec Magali Aimé explore cette influence anthropologique, diffuse et silencieuse, dont la puissance tient précisément à son absence d’injonction.
Revue Politique et Parlementaire – Vous travaillez depuis plusieurs années sur des symboles naturels du quotidien. Pourquoi avoir choisi ces objets, l’olivier, la grenade, le sel, l’eau, le laurier, plutôt que des concepts ou des idées ?
Magali Aimé – Parce que ce sont des présences avant d’être des idées. Ces éléments nous accompagnent depuis toujours : ils nourrissent, soignent, protègent, relient. On les retrouve dans des cadres très différents, dans les récits anciens, les traditions religieuses, les rituels, les cultures initiatiques, mais aussi dans les gestes les plus ordinaires du quotidien. Ils ne demandent rien, ne s’imposent pas. Ils sont là, simplement, et c’est cette évidence qui m’intéresse. Avant les mots, avant les théories, il y a ces choses modestes, largement étudiées par l’anthropologie et les sciences des religions, qui traversent les cultures et les époques sans perdre leur charge symbolique.
RPP – Ces symboles semblent éloignés de l’actualité, du débat, de la polémique. Est-ce un choix assumé ?
Magali Aimé – Oui, pleinement. Ces symboles ne sont pas faits pour répondre à l’urgence. Ils appartiennent à un autre rythme, plus lent et plus profond. Ils ne commentent pas le monde, ils l’accompagnent. Leur force tient précisément à cette distance avec le tumulte. Ils offrent une forme de continuité, presque une respiration, dans un monde saturé de discours et de prises de position.
RPP – Comment ces symboles se transmettent-ils, selon vous, sans enseignement formel ni discours explicite ?
Magali Aimé – Ils se transmettent par les gestes, par l’usage, par la répétition. Par le corps, surtout. On sale un plat, on partage un pain, on cueille un fruit, on verse de l’eau. Ces gestes sont simples, souvent inconscients, mais ils portent une mémoire. C’est une transmission silencieuse, presque intime, qui ne passe pas par l’explication mais par l’expérience. On pourrait dire qu’il s’agit d’une forme d’influence très douce, diffuse, qui agit sans jamais se présenter comme telle.
RPP – Peut-on parler, à propos de ces symboles du quotidien, d’une forme d’influence, même si elle est silencieuse, diffuse et non intentionnelle ?
Magali Aimé – Oui, mais d’une influence qui ne cherche pas à convaincre ni à orienter explicitement. Ces symboles structurent des gestes, des usages, des rituels. Ils façonnent des manières d’être au monde bien avant les idées. Leur influence est profonde parce qu’elle est incorporée, presque invisible. Elle agit dans la répétition, dans l’évidence, dans la durée. Ce n’est pas une influence spectaculaire, mais une influence structurante.
RPP – Vous évoquez souvent le lien entre le visible et l’invisible. Que voulez-vous dire par là ?
Magali Aimé – Le visible, c’est l’objet : le fruit, l’arbre, le minéral. L’invisible, c’est ce qu’il évoque, ce qu’il relie, ce qu’il ouvre. Ces symboles agissent comme des passerelles. Ils ancrent dans la matière tout en ouvrant vers autre chose, une histoire, une croyance, une manière d’être au monde. Ils rappellent que le sens n’est pas seulement une affaire d’idées, mais aussi de sensations et de perceptions.
RPP – Ces symboles semblent résister au temps. Que nous disent-ils de notre rapport à la durée ?
Magali Aimé – Ils nous rappellent que tout ne se joue pas dans l’instant. Leur permanence n’est pas figée, elle est vivante. Ils changent de formes, de récits, mais demeurent. Dans une époque marquée par l’accélération, ils proposent une autre temporalité, faite de continuité, de trans mission, de patience. Une temporalité qui apaise autant qu’elle relie. Ces symboles n’influencent pas par la parole, mais par leur capacité à inscrire du sens dans des pratiques ordinaires, partagées, souvent inconscientes.
RPP – Dans des sociétés saturées de paroles et d’injonctions, que peuvent encore nous apporter ces symboles du quotidien ?
Magali Aimé – Peut-être une forme de stabilité intérieure. Ils ne disent pas quoi penser, ils n’imposent rien. Ils nourrissent autrement. Ils rappellent que le sens ne se décrète pas : il se cultive. Et que certaines choses essentielles se transmettent sans bruit, simplement parce qu’elles accompagnent nos vies depuis toujours. C’est sans doute en cela que réside leur influence la plus profonde : une influence lente, discrète, inscrite dans les gestes et les traditions, bien plus que dans les discours. L’influence décrite ici ne relève ni de la persuasion ni de la domination. Elle opère autrement : par la structuration lente des gestes, des rites et des temporalités. Une influence sans discours, mais profondément agissante, qui rappelle que le pouvoir symbolique ne se manifeste pas toujours là où on l’attend.
Magali AIMÉ ,
Directrice de la collection « Ces symboles qui nous nourrissent »
(Propos recueillis par Virginie Martin)
crédit photo: hiram.be


















