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dans N°1117, Politique

« La fiction est devenue un laboratoire d’analyse du pouvoir contemporain »

Bruno CautrèsVirginie MartinParBruno CautrèsetVirginie Martin
9 juin 2026
« La fiction est devenue un laboratoire d’analyse du pouvoir contemporain »
Interview

À l’occasion de la parution de Jeux de pouvoir – Quand les politologues regardent des séries (Les éditions du Cerf), Virginie Martin et Bruno Cautrès explorent la manière dont les séries réinventent l’analyse politique. Entre laboratoire émotionnel, mise en récit du pouvoir et miroir des crises démocratiques, la fiction apparaît comme un outil inédit pour comprendre les ressorts contemporains du politique.

Revue Politique et Parlementaire – Jeux de pouvoir, que vous dirigez, réunit douze politologues autour de l’analyse de quinze séries politiques, au sens large, social, sociétal, diplomatique, économique et géopolitique. Comment est né cet ouvrage collectif ?

Bruno Cautrès et Virginie Martin – La genèse de Jeux de pouvoir tient à une évidence progressive. À force de regarder des séries, nous avons eu le sentiment que le Traité de science politique de Madeleine Grawitz et Jean Leca se (re)jouait littéralement sous nos yeux : institutions, sondages d’opinion, Parlement, politiques publiques, financement des partis, diplomatie, rapports de force géopolitiques, action politique, légitimité et légitimation, communication politique, pouvoir et conquête du pouvoir, lobbies : tout était là, mis en scène, dramatisé, incarné.

Nous avons alors formulé cette intuition : écrire un « traité de science politique en version sérielle », un objectif qui peut apparaître trop ambitieux, voire présomptueux ou grandiloquent. Toute chose égale par ailleurs, sans prétendre se comparer à une entreprise éditoriale aussi totale et énorme que celle d’un vrai traité, l’idée était d’examiner et d’analyser comment la fiction devient un laboratoire d’analyse du pouvoir contemporain. D’où l’idée de réunir des spécialistes de ces questions dans le champ de la science politique, afin de croiser regards académiques et objets culturels.

RPP – Vous montrez que les séries sont aujourd’hui des espaces de mise en récit du politique. L’analyse sérielle apporte-t-elle des clés de compréhension que les objets plus classiques de la science politique ne permettent pas toujours de saisir ? Pourquoi est-il important, pour des politologues, de s’intéresser à ces objets de pop culture ?

Bruno Cautrès et Virginie Martin – La fiction sérielle permet d’accéder à ce que la science politique observe rarement : l’épaisseur existentielle du pouvoir. Les séries sont, en ce sens, de véritables laboratoires émotionnels du politique.

Là où nos outils analysent des institutions, des comportements stratégiques ou des équilibres structurels, la fiction explore les vulnérabilités, les dilemmes, les zones d’ombre des acteurs. Elle restitue la tension entre banalité du quotidien et responsabilité souveraine. Autrement dit, elle révèle que le pouvoir n’est pas seulement une architecture institutionnelle, mais une expérience humaine traversée d’angoisse, de désir et d’incertitude.

RPP – Comment expliquez-vous le succès grandissant des séries politiques ? Relève-t-il avant tout du divertissement, d’une quête de compréhension des institutions, ou d’une fascination pour la représentation du pouvoir ? Dit-il aussi quelque chose de notre rapport contemporain à la démocratie et aux élites ?

Bruno Cautrès et Virginie Martin – Nous ne sommes pas certains qu’il s’agisse d’un succès massif, mais il existe ici ou là de vraies réussites. Ces séries captent un public spécifique grâce à une dramaturgie puissante et à des incarnations marquantes : Olivia Pope dans Scandal, Birgitte Nyborg dans Borgen, les figures de The Good Fight, ou encore Frank Underwood dans House of Cards.

Le politique concentre en effet tous les ressorts classiques du récit, et cela ne doit pas être sous-estimé : lutte pour le pouvoir, rivalités, stratégies, argent, trahisons, fidélités mouvantes, histoires d’amour et d’amitié, ascensions spectaculaires et chutes brutales. Il offre un matériau dramatique quasi inépuisable, parce qu’il met en jeu à la fois des destins individuels et des conséquences collectives. La politique développe elle-même ses propres récits, elle est omniprésente sur nos écrans et elle se met de plus en plus en scène comme une série de séries, si l’on nous permet cette expression : Éric Ciotti retranché dans ses bureaux au siège des LR, Gabriel Attal décontenancé à l’annonce de la dissolution, François Fillon sous la pression des révélations du « Penelopegate », François Hollande annonçant qu’il ne se représente pas en 2017, Emmanuel Macron répondant au jeune qui l’a appelé « Manu », toutes ces scènes de la vie politique se suivent en direct, sont commentées des heures sur les plateaux TV. On a même vu des chaînes de télé découpant seconde par seconde la scène où Emmanuel et Brigitte Macron semblent se chamailler dans l’avion présidentiel… Cette époque du « tout filmé, tout commenté » rapproche la narration de la politique donnée dans l’espace médiatique, mais aussi construite par la politique elle-même, d’une série avec ses rebondissements, ses saisons, etc.

La décision politique n’est également jamais purement technique ; elle est toujours traversée d’ambition, de peur, de calcul, parfois de passion. Là encore, c’est un point qui rapproche le récit sériel de la réalité des mécanismes et processus de la décision politique.

Mais le succès des séries dit aussi autre chose : une envie contemporaine d’entrer dans les coulisses, de voir comment se fabrique réellement le pouvoir, comment s’arbitrent les compromis, comment se prennent les décisions derrière la façade institutionnelle. Dans des démocraties où la machine du pouvoir, ses rouages et ses rôles souvent sont perçus comme opaques ou éloignés, la fiction rend visible et intelligible ce que la scène officielle tend à abstraire.

RPP – Dans un contexte de défiance démocratique, les séries politiques jouent-elles un rôle particulier dans la formation de l’opinion ? Peuvent-elles contribuer à réconcilier les citoyens avec le politique, ou ne font-elles que refléter, voire accentuer, la crise actuelle ?

Bruno Cautrès et Virginie Martin – Nous ne sommes pas sûrs, en effet, que les séries politiques réconcilient les citoyens avec la question démocratique. Il faut dire que le mal est assez ancré et structurel : le rejet qu’inspirent aujourd’hui les professionnels de la politique partisane est si important que l’on ne voit pas très bien comment les séries pourraient réconcilier les citoyens avec la politique.

L’attachement aux personnages des séries est d’une autre nature que le lien politique, très endommagé, avec les élus ou les professionnels de la politique. Les séries pourraient même, paradoxalement, renforcer le sentiment déjà très présent dans l’opinion publique que la politique c’est avant tout la recherche du pouvoir, un univers de coups bas et de coups fourrés, de ruses et de mensonges. C’est plus complexe que cela car les séries mélangent la mise en scène de la conquête du pouvoir avec la mise en scène des convictions politiques.

Au fond, les séries montrent bien souvent la dualité des professionnels de la poli tique : un mélange, impossible à défaire, entre le combat pour faire gagner ses idées et la conquête du pouvoir pour le plaisir de la victoire.

RPP – Les personnages de séries sont très souvent confrontés à des dilemmes moraux. En quoi ces dilemmes permettent-ils de mieux comprendre les compromis auxquels font face les responsables politiques dans la réalité de l’exercice du pouvoir ?

Bruno Cautrès et Virginie Martin – C’est justement le point sur lequel nous finissions dans la question précédente. Les responsables politiques dans les séries sont confrontés à des dilemmes moraux, mais ceux-ci s’inscrivent le plus souvent dans un réalisme dur, teinté de cynisme. Dans House of Cards, le pouvoir relève presque exclusivement de la stratégie ; même dans The Good Fight, l’éthique est constamment contaminée par la nécessité tactique.

Il existe toutefois des exceptions notables : Borgen ou Designated Survivor placent le conflit moral au cœur de l’action, et montrent que gouverner consiste à arbitrer entre fidélité à ses principes et responsabilité collective. Ces dilemmes fictionnels éclairent une vérité plus large : l’exercice du pouvoir n’oppose pas simplement le bien au mal, mais impose des compromis sous contrainte. On est là au cœur des raisons pour lesquelles les séries nous passionnent : ce sont ces dilemmes moraux et la confrontation entre l’idéal et le possible qui nous font rentrer dans la complexité du politique. Alors que l’image que cette tension et ces dilemmes véhiculent dans l’opinion est plutôt négative (c’est l’image du politicien qui ne tient pas ses engagements, voire les trahit), elle devient objet de fascination dans une série.

RPP – Le politique semble aujourd’hui s’inviter dans des séries qui ne sont pas explicitement politiques. Assiste-t-on réellement à une politisation nouvelle des séries, ou plutôt à un changement de regard sur des fictions qui ont toujours été traversées par des enjeux de pouvoir et de société ?

Bruno Cautrès et Virginie Martin – On ne peut pas dire que la fiction n’ait jamais été traversée par le pouvoir. Mais aujourd’hui, la politisation est plus frontale, plus explicite, plus structurante. La question de l’empowerment, des identités, de la race, du genre, de la reconnaissance devient centrale, même dans des formats qui ne sont pas a priori politiques. Orange Is the New Black ouvre clairement cette séquence. Bridgerton reconfigure la question raciale dans un univers historique. Sex Education politise l’intime.

Et surtout, la figure de Donald Trump infuse l’imaginaire sériel bien au-delà des séries politiques stricto sensu, par exemple dans American Horror Story avec la saison Cult. Le politique surgit là où on ne l’attend pas : dans le fantastique, la romance, la comédie. Ce n’est donc pas seulement un changement de regard. C’est une intensification : les enjeux sociétaux ne sont plus des arrière-plans, ils deviennent des moteurs narratifs.

RPP – Les séries abordent de plus en plus frontalement des sujets sociétaux comme l’écologie, le handicap, les discriminations, la justice sociale ou la violence. Cela signifie-t-il que la fiction capte plus rapidement que la politique les angoisses et les préoccupations collectives ?

Bruno Cautrès et Virginie Martin – Sur ces questions, les séries sont devenues de véritables sismographes des angoisses contemporaines. Récemment, au sein de Spirales Institut, nous avons consacré un portfolio aux « climate fictions » (et « post-apocalyptique ») et à la question de la survie : des œuvres comme L’Effondrement ou Under the Dome donnent à voir l’angoisse écologique, la fragilité des structures collectives, la peur d’un monde qui se défait. La catastrophe climatique n’y est plus un décor spectaculaire, elle devient un horizon plausible.

Par ailleurs, les fictions sociales abordent frontalement les questions de handicap, de discriminations, de race, de classe, de genre, de vieillesse. Orange Is the New Black a profondément marqué cette séquence en mettant en scène des trajectoires marginalisées et des exclusions structurelles. En France, Dans l’ombre aborde explicitement la question du handicap dans l’exercice du pouvoir. Ce qui a été caricaturé sous l’étiquette « woke » relevait d’abord d’une volonté de représentation et de reconnaissance.

Oui, les séries captent parfois plus vite que la politique institutionnelle les préoccupations collectives. Mais elles sont désormais au cœur d’une bataille culturelle intense. Ces thèmes sont pris dans une polarisation croissante : une partie de la gauche les radicalise en marqueurs identitaires, tandis qu’une partie de la droite et de l’extrême droite les dénoncent comme des dérives idéologiques. Le backlash est réel. La fiction devient ainsi un champ de confrontation symbolique où se rejoue, parfois de manière exacerbée, la conflictualité démocratique contemporaine.

RPP – Vous écrivez que si la fiction se nourrit de la politique, la politique se nourrit également de la fiction. Dans quelle mesure l’imaginaire des séries influence-t-il désormais les pratiques, les discours et la mise en scène du pouvoir ?

Bruno Cautrès et Virginie Martin – Il n’est pas si sûr que les responsables politiques s’inspirent directement des séries. En revanche, ils évoluent dans un système politico-médiatique saturé de récits et d’images. L’attention du public est devenue difficile à retenir sous cette profusion d’images, de sons, de récits où une émotion, une indignation, une colère chasse l’autre en quelques minutes.

La politique n’a plus le choix : elle doit se scénariser, elle mise plus qu’avant sur les émotions, les affects, les sentiments qui, eux-mêmes, agissent davantage dans les choix politiques. La mise en scène du pouvoir s’est considérablement intensifiée (effets de cadrage, storytelling, dramatisation des crises, exposition des coulisses). Le leader doit désormais incarner une trajectoire, presque un arc narratif le temps d’une campagne électorale.

Construire un récit, y compris pour retourner en points forts les points faibles, est un enjeu capital de communication politique aujourd’hui. Ce n’est pas une imitation consciente de la fiction, mais une contamination diffuse de ses codes. La politique ne copie pas les séries ; elle est contrainte d’adopter un régime narratif devenu dominant.

RPP – Avec Netflix, Amazon ou HBO, les séries circulent à l’échelle mondiale. Ces plateformes exercent-elles une forme de pouvoir symbolique ou de soft power ?

Bruno Cautrès et Virginie Martin – Dans Le charme discret des séries 1, cette question du soft power sériel a été développée longuement. Nous ne sommes plus dans un modèle unidirectionnel dominé exclusivement par les États-Unis. Le paysage est désormais multipolaire.

La Corée du Sud a structuré sa stratégie autour de la Hallyu, véritable vague culturelle organisée à l’échelle étatique. Le Japon poursuit sa diplomatie esthétique via le « Cool Japan ». La Turquie diffuse massivement ses séries grandiloquentes au Maghreb et en Égypte, participant à une projection néo-ottomane assumée. L’Inde, via des productions comme Bombay Begums, consolide également sa présence sérielle sur des plateformes. L’Afrique subsaharienne devient à son tour un espace de production et de diffusion d’imaginaires contemporains qui communique le plus souvent sur un axe sud/sud avec le Brésil et ses telenovelas…

Les plateformes comme Netflix ne sont plus de simples diffuseurs : elles constituent des infrastructures d’influence. Le soft power est désormais concurrentiel, fragmenté, multipolaire.

RPP – Pour vous, quelles séries contemporaines offrent les clés les plus pertinentes pour comprendre les nouvelles formes du pouvoir, notamment à l’ère du populisme et de la communication permanente ? Et lesquelles sont celles qui vous semblent particulièrement justes dans leur lecture du moment politique actuel ?

Bruno Cautrès et Virginie Martin – Pour comprendre l’ère du populisme, Years and Years est sans doute l’une des plus saisissantes. La figure de Vivienne Rook condense les traits contemporains du populisme médiatique : outrance, post-vérité, instrumentalisation des affects, proximité performée avec « le peuple ». Elle évoque physiquement, à la fois des figures comme Marine Le Pen, Boris Johnson ou Donald Trump. La série montre comment la saturation informationnelle et la désintermédiation fragilisent les démocraties.

Sur la communication permanente et les réseaux sociaux, La Fièvre est particulièrement éclairante : elle met en scène l’emballement médiatique, la viralité, la conflictualité numérique comme nouvelles matrices du pouvoir.

Enfin, Servant of the People demeure fascinante : la fiction précède la réalité lorsque Volodymyr Zelensky y incarne un professeur devenu président, avant de le devenir réellement. Elle interroge la porosité croissante entre imaginaire sériel et performativité politique. Ces séries montrent que le pouvoir contemporain n’est plus seulement institutionnel : il est médiatique, narratif et profondément scénarisé.

RPP – Quelle personnalité politique contemporaine offrirait, selon vous, la matière idéale pour une série et pourquoi ?

Bruno Cautrès et Virginie Martin – Aujourd’hui, Jordan Bardella offrirait sans doute une matière sérielle très forte : jeunesse, maîtrise des codes médiatiques, normalisation stratégique d’une radicalité, mise en scène de son duo avec Marine Le Pen… Tous les ressorts dramatiques sont là. D’ailleurs, nous avons commencé à y réfléchir…

Emmanuel Macron a également un bon profil de personnage de séries, la mise en scène de son rôle, ses multiples tentatives pour imiter certaines situations ou personnages cultes de notre vie politique, sa rencontre avec le réel du pouvoir et des Gilets jaunes, en ferait certainement un bon cas d’école pour un personnage de série…

Bruno CAUTRÈS,
Chercheur au CNRS Enseignant à Sciences Po

Virginie MARTIN,
Professeure et chercheuse à Kedge Business School Politiste, sociologue Co-fondatrice de Spirales Institut

(Propos recueillis par Florence Delivertoux)

 

  1. Virginie Martin, Le charme discret des séries, Humensciences, 2021, 224 p. ↩
Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS au CEVIPOF et enseignant à Sciences Po. Ses recherches et ses enseignements portent sur la vie politique et démocratique, notamment en France, les comportements et attitudes politiques. Il coordonne (avec Luc Rouban et Gilles Ivaldi), l'enquête annuelle du CEVIPOF "Le Baromètre de la confiance politique".

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