En 2026, le Moyen-Orient a connu une escalade qui s’est traduite par une guerre régionale systémique. Celle-ci implique une hétérogénéité d’acteurs, y compris les principaux États pétroliers, et soulève la question d’une troisième guerre du Golfe. Or le conflit présent représente un changement de paradigme vers un système plus complexe que par le passé, entre continuités et ruptures historiques.
Depuis le lancement de l’opération « Fureur épique » par les États-Unis contre l’Iran le 28 février 2026, les événements se sont précipités dans un Moyen-Orient déjà en proie à d’intenses turbulences. Suivant une logique escalatoire pour le moins familière, le conflit s’est régionalisé, tout en se drapant d’une dimension internationale en quelques jours. Les frappes massives menées conjointement par Washington et Tel Aviv contre la République islamique iranienne ont surtout déclenché une riposte à laquelle peu s’attendaient et qui a visé indistinctement Israël, l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis ou encore Bahreïn et Oman, de même que les intérêts américains et plus largement occidentaux dans la région, y compris français. Les explosions signalées dans des capitales comme Dubaï, Abou Dhabi, Doha et Riyad témoignent de cette extension spectaculaire de la guerre, plus particulièrement aux pétromonarchies entraînées malgré elles dans ce tourbillon auquel elles n’étaient pas préparées. Jour après jour, leurs infrastructures civiles et énergétiques ont ainsi été frappées de plein fouet par les attaques de Téhéran.
Alors que la péninsule, jusque-là préservée, s’est soudain embrasée, causant une paralysie du détroit d’Ormuz fermé par l’Iran, sur fond d’incidents transfrontaliers répétés et de l’engagement de multiples acteurs régionaux et mondiaux, une question se pose : a-t-on assisté à l’éclatement d’une « troisième guerre du Golfe » au Moyen-Orient, au moment où la liste des pays touchés par le conflit ne cessait de s’allonger ? Cette expression revêt-elle une quelconque pertinence pour qualifier le processus conflictuel à l’œuvre ou est-elle réductrice ? Cet article revient sur ce concept dans le contexte de cette énième séquence armée et montre que si d’indéniables continuités avec les guerres de 1991 et 2003 existent, le conflit présent sanctionne moins l’entrée dans une nouvelle guerre du Golfe qu’un basculement vers une guerre régionale systémique où le Golfe ne se situe plus au centre mais constitue un nœud parmi d’autres dans un vaste ensemble géopolitique.
LA RÉACTIVATION D’UN LEXIQUE PASSÉISTE QUI INTERROGE
Quelle que soit l’idée que l’on s’en fasse et l’interprétation que l’on privilégie, il convient de reconnaître que l’hypothèse d’une troisième guerre du Golfe au Moyen-Orient a pour mérite de questionner en profondeur l’évolution de la conflictualité dans cette partie du monde depuis les années 1990 1. Le retour d’une terminologie qui semblait appartenir au passé au prisme de la crise exceptionnelle de 2026 conduit en effet à sonder, du double point de vue théorique et empirique, la nature des conflits qui se succèdent dans cette partie du monde. À ce titre, le passage d’un paradigme interétatique à un système réticulaire, au sens d’un regroupement de réseaux, est clair au regard des développements récents. Les deux premières guerres du Golfe de 1991 et 2003 reposaient sur trois caractéristiques : un acteur central unique, à l’époque l’Irak ; une coalition occidentale hiérarchisée autour des États-Unis et de leur primat militaire ; un théâtre conflictuel limité sur le plan géographique. Elles s’apparentaient à des guerres relativement classiques, avec un front, un adversaire et des objectifs définis.
La chute de Saddam Hussein au printemps 2003 ouvrit un vide stratégique évident. L’Irak avait cessé d’être une puissance autonome, tandis que l’Iran s’imposait comme un acteur clé du système régional. Son réseau de milices (Irak, Syrie, Liban, Yémen) transformait la conflictualité régionale en une guerre par procuration. Ce tournant post-2003 se caractérisait par une fragmentation étatique et par la montée en puissance de la République islamique. Depuis les années 2010-2020, les conflits au Moyen-Orient mobilisent par ailleurs une kyrielle d’acteurs non étatiques intégrés à la stratégie de cet État (Hezbollah, Houthis, milices irakiennes). Les théâtres de conflit se sont multipliés (Iran, Israël, Syrie, Irak, Liban, mégalopoles du Golfe, bases américaines, détroit d’Ormuz et mer Rouge, Chypre en Méditerranée orientale et pays du Caucase et de l’océan Indien). Les modes opératoires ont également beaucoup changé (usage des drones, missiles balistiques, prolifération des cyberattaques). Ce cadre permet d’évaluer au plus près la validité de la notion de troisième guerre du Golfe pour qualifier ce qui se trame depuis des mois. Il met en évidence la nécessité de croiser, au niveau méthodologique, une comparaison critique entre ces trois guerres (1991, 2003, 2026), une analyse fondée sur les sources événementielles disponibles et une lecture plus systémique des dynamiques régionales 2.
MISE EN PERSPECTIVE : 1991, 2003 ET LA CRISE DE 2026
En 1991, la première guerre du Golfe était essentiellement une guerre de coalition. L’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein en 1990 avait conduit à la formation d’une solide coalition internationale sous mandat onusien, avec un but de guerre limpide : restaurer l’intégrité territoriale du Koweït et mettre fin aux diverses violations du droit international par le régime baahiste irakien. Le conflit était resté confiné, sa temporalité avait été brève et sa structure hiérarchique était nette. En 2003, la deuxième guerre du Golfe, qui vit l’invasion de l’Irak par les États-Unis au lendemain des attentats du 11 septembre, correspondait quant à elle davantage à une intervention unilatérale à laquelle la France s’était opposée. L’administration de George W. Bush renversait le tyran de Bagdad au nom de la lutte contre le terrorisme, contre les armes de destruction massive supposément possédées par l’Irak et en vue d’installer la démocratie. Ce conflit ouvrait une période de fissuration des États du Moyen-Orient, tout en accouchant de redoutables guerres civiles marquées partout par une ascension des appareils miliciens. Il redéfinissait tout l’ordre, ou plutôt le désordre, régional.
Le conflit qui a pris corps depuis le mois de février 2026 est différent sur nombre d’aspects. Sur un plan stratégique, tout d’abord, il ne se restreint pas à un État, un front, une finalité. Il déborde la seule région du Golfe et implique non seulement les États-Unis, Israël et l’Iran, pour mentionner ses protagonistes principaux, mais aussi le Hezbollah et d’autres « mandataires » armés et encouragés par Téhéran pour livrer une guerre d’usure à ses ennemis, de même que les défenses territoriales de l’Arabie saoudite, de Bahreïn, des Émirats arabes unis, de la Jordanie ou encore du Koweït. Il ne s’agit pas d’une confrontation unidimensionnelle centrée sur un acteur clé, mais d’une crise régionale systémique où agissent une galaxie complexe d’acteurs étatiques et non étatiques. La conflictualité moyen-orientale est interconnectée et hybride, causant dans son sillage un effacement des frontières traditionnelles ainsi qu’une fluidité des rivalités et des alliances, mais aussi une mutation de la temporalité et de la spatialité des guerres en raison des nouvelles technologies et de leurs effets.
DES BOULEVERSEMENTS ENTRE CONTINUITÉS ET RUPTURES
À la lumière de ces éléments, quels sont les points de continuité entre ces guerres et quelles sont les ruptures qui s’opèrent ? En matière de continuité avec les conflits du passé, ceux de 1991 et 2003, notons en premier lieu que la confrontation de 2026 rappelle la centralité du Golfe et celle du détroit d’Ormuz notamment, où des milliers de pétroliers et de navires commerciaux, de marins et de passagers ont été bloqués par l’offensive israélo-américaine et ses conséquences d’après les données de l’Organisation maritime internationale (OMI). Autre aspect susceptible de justifier l’analogie historique, quoique celle-ci doive certainement être utilisée avec prudence : le rôle décisif joué par les États-Unis et leur hégémonie militaire. Enfin, la confrontation de 2026 a, comme les deux précédentes, suscité en un temps record une vulnérabilité de la production et du prix des hydrocarbures à l’échelle mondiale, caractérisée par un trafic maritime obstrué dont les répercussions économiques et financières pourraient être considérables 3.
Venons-en aux ruptures, qui sont significatives. L’Iran a remplacé l’Irak comme acteur pivot du conflit. Les lieux de fixation de la violence sont aussi plus nombreux qu’en 1991 et 2003. L’« ordre milicien » déjà évoqué est entièrement incorporé à la guerre qui fait rage dans la région. Les monarchies du Golfe sont quant à elles des cibles directes et ne sont plus ces sanctuaires que l’on pensait. Au-delà des similitudes, ce sont ces ruptures manifestes qui nuancent l’usage du concept de troisième guerre du Golfe. Pour s’assimiler à une guerre de cette nature, le conflit de 2026 devrait en effet être focalisé sur ce pôle régional, opposer un acteur régional à une ample coalition militaire, qui fait ici défaut, comporter un dessein spécifique et, enfin, prendre place au sein d’un espace géopolitique déterminé. Or, cette dernière guerre au Moyen-Orient ne remplit pas ces critères : elle ne concerne pas l’Irak mais l’Iran ; elle transcende le Golfe et engage l’action de nombreuses milices au service de l’Iran ; elle ne possède pas de motivation définitivement arrêtée et se déroule sur plusieurs terrains simultanés.
« GUERRE RÉGIONALE SYSTÉMIQUE », CHANGEMENT D’ÈRE
Dans cette phase renouvelée, nous émettons l’hypothèse d’une guerre régionale systémique, catégorie plus judicieuse pour appréhender le renversement en cours vers un système de conflits interconnectés, où les frontières sont floues, la violence omniprésente, le niveau infra-étatique primordial et la dimension technologique inédite. Mais si l’expression de troisième guerre du Golfe ne permet pas de saisir l’essence de ce conflit, elle a néanmoins pour utilité de réintroduire le temps long dans la lecture de la crise, qui n’est pas une guerre du Golfe au sens étroit de cette formule, mais un affrontement systémique oscillant entre continuités et ruptures.
En ce sens, l’année 2026 n’est pas une simple répétition de 1991 ou de 2003, mais l’aboutissement d’une transformation structurelle des conflits au Moyen-Orient, amorcée depuis au moins trois décennies et éclairant cette mue d’un paradigme interétatique centré sur l’Irak vers un système réticulaire focalisé sur l’Iran et ses relais régionaux. Ce paradigme n’a pas totalement supplanté l’ancien, mais il le dépasse en large part.
Dès lors, quels sont les scénarios sur la table ? Un court essai de prospective consiste en une observation fine des dynamiques qui se déploient sous nos yeux, de même que dans la prise en considération de contraintes esquissant un faisceau de possibles. À cet égard, plusieurs éléments apparaissent comme déterminants, parmi lesquels une logique de régionalisation durable des conflits dans cette partie du monde, une aggravation des hostilités, la volatilité des prix de l’énergie sur les marchés mondiaux et la démultiplication des terrains d’affrontement. La probabilité la plus élevée est celle d’un choc prolongé qui aura pour conséquence d’accentuer les processus de morcellement selon une dynamique conflictuelle systémique, multithéâtre et sans résolution proche. Celle-ci pourrait voir une alternance récurrente de pics d’escalade et de séquences de gel des hostilités. Alors que la militarisation s’installe au long cours, l’instabilité économique sera quant à elle chronique. On peut toutefois espérer l’horizon d’une désescalade contrôlée, dans la mesure où de nombreux acteurs ont aussi un intérêt commun à éviter une guerre de longue durée, d’autant que l’espoir d’un effondrement fulgurant du régime iranien s’est visiblement évanoui. 4
Myriam BENRAAD
Spécialiste du Moyen-Orient Professeure en géopolitique et relations internationales Forward College / Institut catholique de Paris (ICP) Professeure honoraire à l’Université d’Exeter.
- Sur une période antérieure, on lira Jacques Brasseul, « Le Moyen-Orient de 1967 à 1991 : un foyer de tensions », in Fabien Conord (et al.), Histoire du monde de 1870 à nos jours, Paris, Armand Colin, 2023. ↩
- Wilfried Graf (et al.), « La pensée complexe au risque des conflits », Communications, n° 95, 2014, pp. 199-221. ↩
- Myriam Benraad, « Moyen-Orient : vers un nouveau choc pétrolier ? », Ouest-France, 4 mars 2026. ↩
- Les régimes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord : entre changement ou pérennité ?, European Institute for Studies on the Middle East and North Africa (EISMENA), n° 4, 2025. ↩



















