Les actions de l’administration américaine depuis janvier 2026 laissent croire que Donald Trump est en rupture avec ses prédécesseurs. Certes sur le style et la méthode, mais sa politique étrangère s’inscrit dans une tradition d’exceptionnalisme américain qui s’appuie sur l’idée d’un empire non seulement économique mais aussi politico-religieux, fondée sur un esprit de vengeance et de destruction de l’ennemi.
Le deuxième mandat de Donald Trump marque-t-il la destruction de l’ordre international fondé sur des règles en vigueur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Même les plus ardents partisans de ce qui était devenu l’ordre mondial libéral après la fin de la guerre froide reconnaissent aujourd’hui la fin de son histoire. Dans son discours de Davos le 20 janvier 2026, le Premier ministre canadien Mark Carney a constaté que « L’ordre ancien ne reviendra pas ». À Davos comme lors de la conférence de sécurité à Munich au mois de février, les dirigeants occidentaux semblent rejeter l’idéalisme libéral des années 1990 et 2000 au profit d’un réalisme, quoique « fondé sur les valeurs » selon Carney. Pour sa part, le chancelier allemand Friedrich Merz a appelé l’Europe à tracer sa voie avec « un réalisme lucide » face à la nouvelle réalité d’un monde dominé par les grandes puissances.
Pourtant, cela ignore non seulement le démantèlement du système d’après-1945 au cours des années 1990-2000, mais aussi la réalité selon laquelle les empires n’ont jamais disparu et que le pouvoir impérial, enraciné dans des traditions civilisationnelles et religieuses profondes, est plus fondamental et durable que la souveraineté des États-nations fondée sur le droit formel. L’empire de Trump est unique dans la mesure où il conjugue une idéologie nativiste avec un capitalisme libertarien, sur fond de fusion entre un sionisme chrétien et une conception païenne de l’héroïsme américain. Selon cette vision, la vengeance contre l’ennemi l’emporte sur la miséricorde, un monde sans pardon, sans réconciliation, ni paix.
LA FUSION AMÉRICAINE ENTRE LIBÉRALISME ET NATIONALISME
La résurgence du nationalisme en Occident n’a pas commencé avec la révolte populiste au moment du Brexit ou la première victoire de Donald Trump en 2016. Ses origines remontent à la chute du rideau de fer et à l’affirmation de l’unipolarité américaine au début des années 1990, projet aux ambitions hégémoniques qui appuie l’invasion du Panama et la libération du Koweït par George H. W. Bush, les interventions « humanitaires » de Bill Clinton et la croisade néoconservatrice de George W. Bush. Les trois administrations ont déployé la puissance militaire en violation du droit international et de l’ordre de l’après-guerre fondé sur des règles. Loin de défendre l’universalisme occidental, elles ont promu l’exceptionnalisme américain et la « destinée manifeste » des États-Unis à être l’hégémon et le défenseur auto-proclamé de la démocratie libérale et des droits de l’homme 1. À la différence des présidents tels que Harry Truman, Dwight Eisenhower, John F. Kennedy ou encore Jimmy Carter, l’ère unipolaire de Bush père et fils ainsi que de Clinton marque la fusion entre realpolitik et idéalisme. Cette fusion radicalise la conception de la politique étrangère américaine telle qu’elle fut inaugurée par le discours du président Woodrow Wilson au Congrès le 2 avril 1917 quand il prononça la célèbre formule : « Le monde doit être rendu sûr pour la démocratie. Sa paix doit reposer sur les fondements éprouvés de la liberté politique. Nous n’avons aucun objectif égoïste. Nous ne désirons ni conquête ni domination ».
Paradoxalement, l’ordre libéral fondé sur des règles, profondément enraciné dans le projet anticolonial de la fin du XVIIIe siècle et comme alternative républicaine à la monarchie impériale (notamment après 1789 et 1848), s’est transformé en une nouvelle forme d’impérialisme dirigée par les États-Unis. Lors de sa visite à Londres le jour de Noël 1918 pour célébrer la victoire des Alliés qui clôt la Première Guerre mondiale, Wilson déclara devant la cour réunie de Saint-James que l’ancien ordre impérial incarné par la Grande-Bretagne était révolu et que l’Amérique représentait une nouvelle ère d’États-nations souverains. Ce faisant, les États-Unis ont élevé le principe westphalien d’autodétermination nationale au rang de critère suprême du système international. Comme l’explique l’historien David Reynolds, l’autodétermination des nations devient « le principal test de la légitimité des États, plutôt que l’héritage dynastique ou la domination impériale. Il s’agissait là, en effet, d’un « bouleversement sismique » dans l’histoire européenne. Pourtant, le principe du nationalisme était une construction artificielle, presque une fiction anthropomorphique. Considérons certains de ses termes apparentés, conscience nationale, volonté nationale, autodétermination : dans chaque cas, la nation est traitée comme analogue à un individu humain. […] En somme, [l’objectif des États-Unis est] de remodeler le monde à leur propre image 2 ».
Selon la vision de Wilson, l’Amérique considère l’État-nation comme un ego libéral à grande échelle, un individu libéral en grand, absolument souverain et autonome. Cette conception repose sur des normes libérales d’individualisme et de volontarisme profondément enracinées dans la culture protestante et la vie politique américaine et exportées par des administrations successives, qui poursuivent des fins nationales par des moyens impériaux. La tradition wilsonienne de la politique étrangère américaine montre comment s’articule, aux États-Unis, la convergence entre libéralisme et nationalisme et de quelle façon cette alliance conjugue le pouvoir exécutif sans entrave sur le plan intérieur à l’exercice de la puissance militaire sur le plan extérieur.
L’ADMINISTRATION DE TRUMP, ENTRE RUPTURE ET CONTINUITÉ
Le second mandat de Donald Trump a renforcé la quête de suprématie américaine, qui est au cœur de la stratégie de sécurité nationale publiée en novembre 2025. Poursuivant une tendance déjà visible lors de son premier mandat, lorsqu’il ordonna l’assassinat du général Qasem Soleimani, chef de la force Al-Qods des Gardiens de la révolution iranienne, l’administration actuelle intensifie l’usage d’un pouvoir exécutif sans contrainte pour déployer les capacités militaires américaines, notamment les frappes conjointes avec Israël contre les installations nucléaires iraniennes en juin 2025, le bombardement de radicaux islamistes au Nigeria, l’arrestation du dirigeant vénézuélien et désormais la guerre au Moyen-Orient avec les assassinats ciblés des dirigeants iraniens. Ces choix s’inscrivent dans une continuité profonde avec une pratique américaine ancienne, comme dans les cas de Manuel Noriega, Saddam Hussein, le colonel Kadhafi et Oussama ben Laden. L’idée selon laquelle Trump incarnerait une forme de néo-isolationnisme est tout aussi erronée que celle selon laquelle l’Amérique serait un État-nation engagé dans la défense universelle de la souveraineté nationale.
Ce qui paraît être spécifique à la deuxième administration de Trump, c’est l’usage de la puissance militaire en s’appuyant sur des contractants privés de défense tels que Palantir et Anduril afin d’assurer une supériorité informationnelle et technologique, souvent associée à l’emploi de forces spéciales, en contraste avec l’ancienne logique des campagnes prolongées et des « guerres sans fin », comme en Afghanistan ou en Irak. Pourtant, comme l’a observé l’historien Adam Tooze, « loin d’être impensable, ce que l’administration Trump a fait au Venezuela a été imaginé maintes fois. Quant à la légalité, le droit international a toujours été lié aux outils choisis de la guerre libérale, sanctions, blocus et opérations spéciales punitives. Si des opérateurs armés jusqu’aux dents apparaissent comme un Frankenstein moderne, c’est notre monstre [libéral] 3 ». Une fois de plus, il y a davantage de continuité que de rupture entre la quête libérale-conservatrice d’hégémonie unipolaire après 1989 et la poursuite populiste de l’« America First ».
En revanche, la véritable particularité de la présidence de Trump, c’est la pratique assumée d’une realpolitik brutale, utilisant des moyens militaires pour étendre l’empire politique et économique américain. Trump et son cabinet traitent alliés et adversaires de la même manière, concluant des accords avec des dirigeants avec lesquels on peut faire des affaires, sans faire appel à des principes ni même aux intérêts nationaux. Plutôt qu’une transition vers la démocratie, l’objectif est une double transaction : l’accès aux ressources naturelles et l’élimination d’ennemis, comme Maduro et le leadership iranien. Cette approche est indissociable d’une forme radicalisée de mercantilisme, rejetant le libre-échange mondial au profit de la puissance nationale par des politiques protectionnistes visant à minimiser les importations, maximiser les exportations et sécuriser les matières premières et les marchés. S’y ajoutent un impérialisme des ressources et un intérêt croissant pour la « colonisation » de territoires allant du Venezuela au canal de Panama, du Canada au Groenland, d’Israël à l’ancien empire perse en passant par l’Arabie saoudite. C’est là que la vision impériale américaine apparaît le plus clairement.
La politique des grandes puissances est essentiellement impériale dans trois sens. Premièrement, les grandes puissances, notamment les puissances continentales comme les États-Unis, cherchent à contrôler leur « pré carré ». Deuxièmement, elles s’efforcent d’assurer des débouchés pour leurs exportations et un accès aux ressources naturelles nécessaires à leur production industrielle intérieure. Troisièmement, elles poursuivent une forme de « mission civilisatrice ».
Pour l’administration Trump, il s’agit de l’hégémonie dans l’hémisphère occidental, tandis que Moscou et Pékin sont libres de projeter ce qu’ils considèrent comme leur puissance d’« État civilisationnel » au sein de leurs sphères d’influence respectives. Peut-être la plus grande rupture avec l’ère post-1989 réside-t-elle dans la reconnaissance par Trump d’un monde multipolaire et de sphères d’influence légitimes pour des puissances rivales comme la Russie et la Chine. C’est pourquoi il cherche à les exclure du « pré carré » américain tout en leur laissant le champ libre en Ukraine et peut-être à Taïwan. Son attitude envers l’Europe, conforme aux stratégies américaines de « diviser pour régner » depuis 1945 et surtout depuis 1989, tient précisément au fait que l’Union européenne ne possède pas les attributs d’une grande puissance. Les anciens empires européens, notamment le Royaume-Uni, sont traités comme de simples États vassaux, humiliés à chaque fois qu’ils s’opposent à la volonté du président américain.
En fin de compte, le projet impérial de Trump repose sur une conception théologico-politique que l’on ne retrouve qu’aux États-Unis où les évangéliques de droite défendent un sionisme chrétien qui est porté par le secrétaire américain à la Guerre Pete Hegseth et d’autres membres de l’administration. Selon cette vision fondamentaliste, le second avènement du Christ aurait lieu à l’issue d’une bataille apocalyptique en Terre sainte. Si l’Iran menace Israël, il faut donc détruire l’Iran quand bien même une telle guerre pourrait entraîner la destruction du monde entier. Ce serait la volonté de Dieu et aussi celle de Trump, le « dieu-roi » du MAGA qui a manifesté le jour de Pâques 2026 son intention de réduire l’Iran « à l’âge de pierre » en cas de refus de l’ultimatum de rouvrir le détroit d’Ormuz. Voilà la logique de vengeance, liée à l’esprit païen de destruction totale, sans miséricorde ni pardon, sans réconciliation ni paix.
Face à la realpolitik de Trump et à des puissances étrangères hostiles qui adhèrent à une logique de « choc des civilisations » contre l’Occident, l’Europe doit reconnaître que l’ancienne ère de la mondialisation libérale a cédé la place à une nouvelle ère de « puissance brute au service de l’intérêt national ». L’utopie kantienne d’une « paix perpétuelle », à la base du consensus des élites dans les années 1990, relevait toujours d’un idéalisme abstrait fondé sur des valeurs creuses dont le vide devait être comblé par un matérialisme tout aussi vide, la poursuite du pouvoir et de la richesse. L’alternative est un réalisme qui part du monde tel qu’il est, et non tel que nous souhaiterions qu’il soit, mais qui trace aussi une transformation alliant du nationalisme, du protectionnisme et de la quête de sécurité vers des intérêts partagés et un épanouissement mutuel des peuples et des nations. On en est loin, mais une telle vision réaliste s’impose d’urgence aux dirigeants européens.
Adrian PABST,
Professeur honoraire Université du Kent Vice-Directeur, Institut National de Recherche Économique et Sociale, Londres.
Source : Joey Sussman / Shutterstock.com
- William Pfaff, The Irony of Manifest Destiny: The Tragedy of America’s Foreign Policy, Londres, Bloomsbury, 2010. ↩
- David Reynolds, The Long Shadow: The Great War and the Twentieth Century, Londres, Schuster & Schuster, 2013, pp. 15 et 37. ↩
- Adam Tooze, « How special forces became modern warfare’s go-to solution: Pearl-clutching about the Venezuela operation ignores the history of US military strategy », The Financial Times, 10 janvier 2026, https://www.ft.com/content/a269a24a-04ea-4166-a978-bee35f094f08 ↩


















