Invisibles mais indispensables, les câbles sous-marins transportent 98 % des données mondiales, de la téléphonie à Internet en passant par les transactions financières et les échanges militaires. Au cœur de la souveraineté numérique, ils concentrent rivalités géopolitiques, dépendances économiques et défis environnementaux. De leur histoire à leurs vulnérabilités, ces infrastructures stratégiques redessinent les rapports de puissance.
Depuis 1850, les câbles sous-marins ont révolutionné les communications, passant du télégraphe à la fibre optique, capables aujourd’hui de débits de plusieurs térabits par seconde. Pourtant, leur vulnérabilité, sabotages, espionnage, dépendance géopolitique, en fait un enjeu stratégique majeur, un enjeu d’autant plus prégnant à l’heure du réveil des empires. États et géants du numérique s’affrontent donc en mer pour le contrôle de ces « autoroutes de l’information », tandis que des hubs tels que Marseille émergent comme des actifs aussi stratégiques que les câbles eux-mêmes.
Entre défis écologiques, coûts gigantesques et innovations technologiques, ces câbles incarnent les tensions et les opportunités d’un monde hyperconnecté. Leur protection et la protection de leur environnement deviennent une priorité absolue pour éviter des crises économiques ou sécuritaires.
Chaque seconde, l’immense majorité des communications mondiales transite par un réseau invisible, celui des câbles sous-marins. Ces infrastructures, discrètes mais vitales, forment l’épine dorsale de toutes les communications civiles et militaires. Pourtant, leur existence et leur fonctionnement restent méconnus pour ne pas dire négligés. En 2026, le réseau mondial compte plus de 1,4 million de kilomètres de câbles, soit 34 fois le tour de la Terre, reliant tous les continents à l’exception de l’Antarctique. Leur importance est telle que des États, comme les États-Unis, la Chine et la France, en font, depuis longtemps maintenant, une priorité stratégique.
Google, Meta, Microsoft, Amazon ne s’y trompent pas non plus et investissent massivement dans ces infrastructures, tandis que des tensions géopolitiques émergent autour de leur contrôle. La Baltique en est témoin et moi aussi. J’ai eu le privilège d’embarquer sur un navire câblier en 2009. Alors que j’étais élève à l’École nationale d’administration des affaires maritimes, je ne connaissais rien ou presque à la flotte de commerce. J’ai découvert, grâce à Louis Dreyfus Armateurs, un monde, une force, une illustration de la souveraineté.
Ces quelques lignes viennent proposer une rapide analyse des câbles sous-marins, de leur histoire à leurs perspectives d’avenir, en passant par leur fonctionnement technique, leurs enjeux géopolitiques, leur impact économique et les défis environnementaux qu’ils posent.
DE LA RÉVOLUTION TÉLÉGRAPHIQUE À LA SOUVERAINETÉ NUMÉRIQUE : L’ÉMERGENCE D’UNE INFRASTRUCTURE VITALE
L’histoire des câbles sous-marins commence en 1850, avec la pose du premier câble télégraphique entre Douvres (Royaume-Uni) et Calais (France). Ce câble, long de 40 kilomètres, marqua le début d’une révolution dans les communications. Il n’a fallu que quelques années pour qu’un projet plus ambitieux, le câble transatlantique, reliant l’Europe et l’Amérique du Nord, se mette en place. Certes, il cessa de fonctionner après trois mois en raison d’une isolation défectueuse, mais il prouva néanmoins la faisabilité technique d’un réseau mondial et, en 1866, un nouveau câble transatlantique fut posé avec succès, permettant ainsi des communications instantanées entre les continents. Ce câble, exploité par la Western Union Telegraph Company, réduisit le temps de transmission d’un message de dix jours à quelques minutes. Les navires venaient de trouver un concurrent sérieux dans la délivrance de l’information.
Le développement de la technologie ne peut s’envisager qu’au milieu du XXe siècle. Ce délai s’explique par la différence fondamentale entre le télégraphe et le téléphone, la transmission du signal pour l’un et de la voix pour l’autre. Le premier câble téléphonique transatlantique, TAT-1, fut en effet mis en service en 1956.
Il permettait 36 conversations simultanées et reliait Clarence (Écosse) à Bay of Islands (Canada). Ce câble, d’une capacité limitée, fut rapidement dépassé par la demande croissante en communications intercontinentales, avec une maîtrise reconnue du répéteur, qui endigua la problématique de l’atténuation du signal, impliquant des câbles coaxiaux et des techniques d’isolation efficaces. Le « 22 à Asnières » était mort et enterré.
Très vite, une fois le système éprouvé, les câbles coaxiaux se généralisèrent dans les années 1960 et 1970, au-delà du sketch de Fernand Raynaud, offrant une capacité accrue (jusqu’à 10 000 conversations simultanées). Cependant, leur entretien était coûteux, et leur bande passante insuffisante pour les besoins émergents de l’informatique.
La véritable révolution eut donc lieu dans les années 1980, avec l’arrivée des fibres optiques. Le premier câble à fibre optique transatlantique, TAT-8, fut posé en 1988. Il offrait une capacité de 280 mégabits par seconde, soit 10 000 fois plus que les câbles coaxiaux.
Aujourd’hui, les câbles sous-marins modernes, comme AEC-2 (Asie-Europe) ou Marea (États-Unis-Espagne), atteignent des débits de plusieurs térabits par seconde. Ils sont capables de supporter l’ensemble du trafic Internet mondial, des appels vidéo aux transactions boursières.
Un câble sous-marin est, et a toujours été, une prouesse d’ingénierie. Sa structure est conçue pour résister à des pressions extrêmes (jusqu’à 8 000 mètres de profondeur) et à des conditions environnementales hostiles. Il se compose aujourd’hui d’un noyau de 8 à 24 paires de fibres optiques en silice pure, capables de transmettre des données à la vitesse de la lumière, ainsi que d’une protection mécanique (isolation des fibres, armature en acier, limitation de la corrosion, antichoc).
La pose des câbles est réalisée par des navires câbliers spécialisés. La France peut s’enorgueillir de posséder un tiers de la flotte câblière mondiale avec Orange Marine, Alcatel Submarine Networks et Louis Dreyfus Armateurs. Ces bateaux sont équipés de systèmes d’enfouissement des câbles à 1,5 mètre de profondeur dans le sable, afin de les protéger contre d’autres activités humaines. Je me souviens de cet embarquement sur l’île de Sein et de la technicité requise pour avancer dans ces routes. Il faut en outre pouvoir compter sur l’ensemble des acteurs concernés, dans une logique d’articulation des usages et des usagers qui fait aujourd’hui encore défaut. La politique maritime intégrée est au cœur de cette réflexion.
La maintenance des câbles est fondamentale. Elle est assurée par des robots sous-marins (ROV), capables d’intervenir à des profondeurs de plus de 6 000 mètres. En cas de rupture, une équipe de techniciens est déployée pour localiser la panne, remonter le câble et effectuer les réparations en mer. Le coût d’une telle intervention peut atteindre plusieurs millions de dollars par jour.
Les câbles sous-marins utilisent, comme à l’origine mais plusieurs centaines de milliers de fois plus puissants, des répéteurs optiques pour amplifier le signal tous les 50 à 100 kilomètres. Ces dispositifs, alimentés par des câbles en cuivre, sont conçus pour fonctionner sans entretien pendant 25 ans. Ils permettent de maintenir un débit optimal sur des distances de plus de 10 000 kilomètres.
Les câbles aboutissent dans des stations côtières, où ils sont connectés aux réseaux terrestres via des data centers. Ces points d’atterrage, comme ceux de Marseille, New York ou Singapour, sont des nœuds stratégiques pour les télécommunications mondiales. Grâce à sa localisation en Méditerranée, Marseille est le point de passage naturel pour les câbles reliant l’Europe à l’Afrique, au Moyen-Orient et à l’Asie. Cette position en fait une plaque tournante essentielle pour le trafic de données entre ces continents. En 2026, Marseille accueille 17 câbles sous-marins (contre 13 en 2020), ce qui la place parmi les cinq premiers hubs mondiaux. Ces câbles relient 57 pays et desservent plus de 4,5 milliards de personnes.
GÉOPOLITIQUE DES ABYSSES : ÉTATS, GÉANTS DU NUMÉRIQUE ET NOUVELLES RIVALITÉS MARITIMES
Il faut garder à l’esprit que les câbles sous-marins sont déployés et exploités par un mélange d’acteurs publics et privés. Nous avons évoqué les entreprises privées : Google (propriétaire ou copropriétaire de 16 câbles, dont Dunant et Equiano), Meta (Facebook), qui a investi dans 2Africa, le plus long câble sous-marin au monde (37 000 km), Microsoft et Amazon, qui développent leurs propres infrastructures pour leurs services cloud (Azure, AWS).
Mais les États demeurent également des acteurs centraux dans la gestion de ces infrastructures. La Chine, via China Telecom et Huawei Marine, déploie des câbles en Asie et en Afrique afin de renforcer son influence ; les États-Unis surveillent les câbles via la NSA (programme Upstream) ; enfin, l’Union européenne finance des projets comme EllaLink (Europe-Amérique latine). Tous en font un enjeu de souveraineté et un instrument d’expression de puissance.
Les câbles sous-marins sont des cibles privilégiées pour l’espionnage. Des révélations, à l’instar de celles d’Edward Snowden, ont montré que la National Security Agency (NSA) et le Government Communications Headquarters britannique interceptent des données transitant par ces infrastructures. Il est d’ailleurs très probable qu’à l’heure où j’écris ces lignes, l’information leur soit remontée, sans qu’elle ne les intéresse pour autant. En 2013, des documents ont révélé que la NSA avait accès aux câbles de Google et Yahoo via le programme MUSCULAR.
Les câbles sont vulnérables aux attaques physiques. En octobre 2022, des câbles en mer Baltique ont bien été sectionnés, fait avéré aujourd’hui, perturbant les communications en Europe du Nord. Bien que les causes restent floues, cet incident a relancé le débat sur la protection des infrastructures critiques. Des solutions sont envisagées, elles passent par une surveillance accrue au moyen de drones sous-marins, la redondance des routes afin d’éviter les pannes généralisées, mais aussi la coopération internationale pour sécuriser les points d’atterrage.
Le coût d’un câble sous-marin varie de 50 à 500 millions de dollars, selon sa longueur et sa capacité. Le câble Marea (Microsoft et Facebook) a coûté 250 millions de dollars ; le projet 2Africa (Meta et partenaires) est, lui, estimé à plus d’un milliard de dollars.
SÉCURISER L’INVISIBLE : VULNÉRABILITÉ, RÉSILIENCE ET IMPÉRATIF ÉCOLOGIQUE
Ces projets sont généralement financés par des consortiums réunissant opérateurs télécoms et géants du numérique. Les États peuvent également subventionner des câbles stratégiques, et ces participations sont scrutées dans le nouvel âge des empires.
Une rupture de câble peut paralyser une économie. En 2020, l’île de Madère fut ainsi coupée du monde pendant plusieurs jours après la rupture de son unique câble, entraînant des perturbations bancaires, l’arrêt des services publics en ligne et provoquant
des pertes estimées à 10 millions d’euros. James Bond n’est pas très éloigné de cette réalité. Des scénarios dignes d’Opération Tonnerre ont sans doute été imaginés et mis en œuvre sans être exposés au grand public pour « le malheur et l’enseignement des hommes ».
Ce court développement ne peut éluder la question écologique dès lors que la pose des câbles peut perturber les écosystèmes marins, notamment par la destruction des fonds marins lors de l’enfouissement, des risques qu’elle fait peser sur la faune et la flore ainsi que par la pollution en cas d’abandon de câbles non recyclés. Des études, comme celle de l’Union internationale pour la conservation de la nature, soulignent ainsi la nécessité de cartographier les zones sensibles avant toute installation.
Les câbles contiennent des métaux précieux (cuivre, aluminium, terres rares). Des entreprises, comme Nexans, développent aujourd’hui des technologies de recyclage afin de récupérer ces matériaux. En 2025, un projet pilote a permis de recycler 1 000 tonnes de câbles en Europe. Les recherches portent désormais principalement sur des revêtements en graphène permettant d’accroître leur résistance, sur la réduction de la consommation des répéteurs et sur l’optimisation des routes alternatives.
Je souhaite insister sur les excellents travaux d’une jeune chercheuse française, Camille Morel, qui mettent en lumière les lacunes persistantes du droit international pour protéger ces infrastructures, souvent situées en eaux internationales, ainsi que les initiatives récentes de l’UE et de l’OTAN visant à renforcer leur sécurité. Camille Morel développe ces analyses notamment dans les revues Flux 1 et Les Champs de Mars 2, où elle aborde les questions de résilience et de vulnérabilité des câbles. Ses publications constituent une excellente porte d’entrée pour comprendre pourquoi les câbles sous-marins sont devenus un enjeu de sécurité nationale et comment leur protection s’organise.
Les câbles sous-marins sont bien l’infrastructure invisible qui soutient l’économie mondiale. Leur importance stratégique, leurs défis techniques et leurs enjeux géopolitiques en font un sujet central pour les décennies à venir.
A l’heure où la souveraineté numérique devient une priorité, leur gouvernance et leur protection doivent être représentés. Les Etats, les entreprises et la société civile doivent collaborer pour sécuriser ces infrastructures, réduire leur impact environnemental et, bien entendu, garantir un accès équitable à Internet. Sans ces efforts, le monde risque de voir son réseau vital fragilisé, avec des conséquences imprévisibles pour l’économie et la sécurité globale.
François LAMBERT,
Directeur général de l’École nationale supérieure maritime (ENSM)


















