Les prix des énergies flambent. On nous explique que c’est la faute de la guerre en Iran et des tensions internationales. Cette présentation est partiellement exacte mais manque d’objectivité car elle transfère sur quelques ennemis identifiés une responsabilité collective au niveau français et européen.
Les énergies qui ont permis la réussite spectaculaire de la France durant les Trente Glorieuses, chères à Jean Fourastié, étaient essentiellement issues des barrages et du nucléaire. Celles fournies par les centrales à charbon (à l’époque en voie de disparition) au pétrole ou au gaz constituaient le complément pour faire face aux variations de la demande. Le coût de production de l’énergie nucléaire et de l’énergie hydraulique étant le plus bas, nous avions l’électricité la moins chère d’Europe. Ceci donnait à nos entreprises une marge de compétitivité face à la concurrence internationale.
Aujourd’hui, nous sommes devenus dépendants de la fourniture de gaz venus d’ailleurs et du prix européen de l’énergie. Comment a-t-on pu en arriver là ? Loin des messages de désinformation qui accusent les autres acteurs, il faut commencer par regarder notre passé récent.
La Commission européenne veut privatiser 40 % de nos barrages alors que c’est l’énergie décarbonée la moins chère et la plus flexible puisqu’elle est stockable. Comme nous le refusons, elle nous oblige à en revendre une partie à prix coûtant aux concurrents. Ceci a évidemment un impact direct sur le coût global et pénalise les marges et les finances d’EDF. Dans le même temps, il est devenu impossible de construire des barrages face à l’opposition plus ou moins violente de défenseurs politisés de l’environnement. Pourtant, de l’Éthiopie à la Chine en passant par l’Afrique, il est clair que cela ne dérange personne en dehors des Européens.
Nous avons produit pour la première fois de l’électricité nucléaire en 1956. Mais ce sont de Gaulle et Pompidou qui ont lancé la nucléarisation d’EDF et poussé la recherche dans la connaissance de l’atome et de ses applications civiles. Dans les années 90 nous étions le leader mondial incontesté d’une énergie à très faible coût et totalement décarbonée. Malheureusement les conflits et mauvais coups entre les industriels fournisseurs et utilisateurs voulant contrôler le marché ont ébranlé de l’intérieur ce secteur d’activité.
En Allemagne, les Verts avaient décidé de supprimer le nucléaire et de le remplacer par le gaz et les énergies renouvelables qui coûtent plus cher à la production. Le gaz serait fourni par la Russie, et l’Allemagne servirait de plateforme d’éclatement avec des royalties pour le diffuser dans toute l’Europe. Comme les Français allaient rester nettement plus compétitifs, les deux instituts allemands, dépendant de la Chancellerie, ont reçu pour mission de déstabiliser la filière nucléaire en France. Ils l‘ont fait en s’appuyant sur quelques partis idéologisés, certaines ONG conscientes ou inconscientes, et des médias sociaux ou grand public. Une étude de l’École de Guerre Économique parue il y a 3 ans en a démonté le mécanisme mortifère puisque l’objectif était de nous amener à renoncer au nucléaire et qu’il a failli aboutir. Une ancienne ministre a même avoué que dans ce but elle s’était mise d’accord avec son homologue germanique en dépit des instructions reçues de son Premier ministre.
Après la fermeture récente de Fessenheim, l’État s’est enfin rendu compte qu’on commettait une erreur stratégique majeure. Cela a permis de constater que le désengagement progressif et les conflits internes nous avaient fait perdre la maitrise de certaines technologies et que nous aurions à moderniser toutes les centrales qu’on laissait mourir.
Entre-temps, la Commission à Bruxelles a fait accepter par pratiquement tous les pays de prendre le prix du gaz comme référence de calcul du prix de l’électricité. Ceci défavorise les Français puisque nos coûts de production sont inférieurs. Il parait incroyable que nos négociateurs aient pu l’accepter. C’est sans doute parce qu’EDF était en très mauvaise situation financière, par suite des décisions irréfléchies imposées par Paris et Bruxelles, qu’elle a validé cette proposition lui permettant d’améliorer son bilan en augmentant sa marge. Mais ceci s’est fait au détriment du pouvoir d’achat des Français et de la compétitivité de leurs entreprises. On peut ajouter qu’en Allemagne, l’échec relatif du renouvelable et les conséquences de l’explosion du Nord Stream ont eu pour résultat de l’obliger à rouvrir les centrales à charbon. Étant les moins décarbonées, elles ont fait monter la pollution dans les zones frontalières de l’est de la France.
Parallèlement, en décembre 2017, la pression écologique en France et en Europe faisait adopter la loi Hulot qui interdisait la délivrance de permis de recherche et actait la fin de l’exploitation du gaz et du pétrole en 2040. Pourtant, toutes les projections mondiales montraient que leurs utilisations iraient plus loin que 2050. C’est ainsi que nous avons voté l’interdiction de prospection, exploitation et commercialisation du gaz de schiste et des nouveaux gisements pétroliers ou gaziers. Depuis, l’Allemagne et d’autres pays européens ont fait intelligemment machine arrière. En France, nous sommes restés droits dans nos bottes. Face à la pénurie occasionnée par les guerres au Moyen-Orient et en Ukraine, en violation de nos lois, nous importons des Etats-Unis, comme la plupart des pays d’Europe, du gaz de schiste acheté au prix payé par les consommateurs américains à la pompe, c’est-à-dire beaucoup plus cher que le gaz russe. Vu le volume acheté en Europe, il est devenu une des composantes gazières du prix de l’électricité, provoquant son augmentation pour le consommateur et nos entreprises.
Ainsi, à l’heure où les Américains, les Chinois, les Russes et les Indiens considèrent ces ressources comme stratégiques nous refusons d’exploiter nos propres gisements en développant notre dépendance à d’autres qui en profitent et s’en réjouissent. Les Etats-Unis, après avoir mis la main sur le pétrole et le gaz vénézuéliens, s’intéressent au Guyana qui possède une partie du gisement. Le président Lula vient de donner le feu vert pour l’exploitation pétrolière au large du Brésil. La France interdit la prospection et la production de pétrole et de gaz dans la partie de ce gigantesque bassin passant au large de la Guyane, alors que ce département très pauvre y trouverait un relais de croissance considérable. Nous sommes confrontés à un problème identique avec le canal du Mozambique, où Mayotte est au cœur de la zone. Dans les deux cas on vous dira que des essais réalisés avant l’interdiction n’ont pas donné les résultats attendus mais est-ce une raison pour interdire la prospection quand, tout autour, cela marche ?
Il est clair que toutes les mesures évoquées ont abouti au désastre actuel. Au lieu de produire chez nous dans des conditions environnementales strictes et écologiquement contrôlées, nos décideurs sont sortis du rationnel pour tomber dans l’idéologie en préférant s’approvisionner plus cher à l’autre bout du monde. Lors de la prise de décision, face aux pressions nationales ou européennes, personne ne s’est questionné sur le futur ni sur l’abandon de souveraineté que cela représentait dans un secteur clé de notre économie. Travailler dans le long terme, implique de faire un choix et d’assumer une décision, souvent mal comprise, correspondant à l’intérêt général. Nous avons malheureusement privilégié le court terme et les instituts de sondage pour faire plaisir aux plus bruyants ou aux plus efficaces sans en voir les conséquences.
L’élection présidentielle s’approche et nombre de nos concitoyens sont accablés par les hausses des énergies qui les ruinent. Face à cette colère qui gronde, souhaitons que les candidats soient informés de la réalité et prennent conscience de ce problème majeur pour l’avenir. Au lieu de défausser sur d’autres leurs responsabilités, espérons que la majorité d’entre eux seront prêts à changer de cap quelles qu’en soient les conséquences qu’il faudra avoir le courage d’assumer.
Alain Juillet,
Président de l’Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale (AASSDN)



















