Boris Johnson et l’Irlande du Nord : la politique de la terre brûlée

Les récents développements relatifs au protocole sur l’Irlande du Nord ne font hélas que confirmer la stratégie de Boris Johnson depuis le début dans cette affaire. Cet accord fut signé in extremis au mois de décembre 2020 afin de permettre la mise en œuvre effective du brexit à compter du 1er janvier 2021, la manipulation, l’affabulation et les mensonges du premier ministre apparaissent aujourd’hui dans toute leur dimension.

Cela vient d’être révélé à la fois par David Frost, le ministre de l’Irlande du nord et ancien négociateur pour le brexit de Boris Jonson, et par l’ancien conseiller et éminence grise du premier ministre, l’incontrôlable Dominic Cummings.

Un protocole « truqué » et « défaillant »

Le premier a souligné que le gouvernement britannique était conscient, dès la signature de ce document, que celui-ci non seulement serait en réalité impraticable et inapplicable, mais qu’il était affecté de graves « dysfonctionnements ». Pis, le second a utilisé le terme de « trucage » en parlant de ce protocole sur l’Irlande du Nord.

En d’autres termes, le gouvernement britannique a clairement et consciemment trompé l’Union européenne dans cette affaire, laquelle, sans se faire de grandes illusions sur les personnes sans scrupule au pouvoir à Londres, a quand même appliqué le principe de confiance mutuelle. Il ne faut donc pas s’étonner aujourd’hui qu’après avoir obtenu plusieurs concessions de la part de l’Union européenne, comme celle de retarder la période de transition jusqu’au mois d’octobre, Boris Johnson déclare de nouveau la guerre à Bruxelles par un document d’une trentaine de pages, dont le sens est on ne peut plus clair : nous ne voulons plus appliquer ce protocole en l’état.

L’exigence d’une renégociation

Le gouvernement exige donc la renégociation de l’accord sur l’Irlande du Nord. Il s’agit d’une hérésie juridique doublée d’une imposture politique. Un traité international comme le protocole en a la valeur, donc doit être appliqué. Il ne s’agit pas d’un simple morceau de papier rédigé sur un coin de table même si ce fut le cas pour Boris Johnson.

Le premier ministre et son ministre du brexit veulent ainsi renégocier des clauses essentielles dudit protocole.

Ils exigent la fin des contrôles douaniers dans la mer d’Irlande du Nord alors qu’il s’agit d’une pièce maîtrisée de l’accord dont la finalité est de protéger le marché unique européen. C’est un minimum en effet. Le protocole prévoit la présence d’agents de l’Union européenne pour en vérifier la mise en œuvre. Consciente des difficultés de ces contrôles douaniers, l’Union européenne s’est toujours dite prête à trouver des solutions pragmatiques et « créatives », voire innovantes, pour que ces contrôles ne conduisent pas à des graves perturbations du trafic commercial entre la province et le reste du Royaume-Uni. La partie britannique était d’accord sur le principe.

Aujourd’hui, le gouvernement ne veut plus de ces contrôles et suggère un contrat moral basé sur la confiance pour le contrôle des flux de marchandises. Comment est-il aujourd’hui simplement envisageable de faire confiance à Boris Johnson dont la crédibilité est au plus bas, à tel point que d’autres pays refusent désormais de signer des accords commerciaux avec ce pays pour manquement à la parole donnée et signée par un traité d’international ?

La résurgence de la violence en Irlande du Nord

Comment expliquer cette nouvelle surenchère ? Elle s’explique par le fait que le premier ministre, ayant menti à tout le monde y compris et surtout aux unionistes nord-irlandais, s’est aperçu que ces contrôles ne seraient pas acceptables pour ces derniers. Lors de la campagne pour le brexit, en visite chez les unionistes et conservateurs nord-irlandais, il affirmait sans sourciller qu’il n’y aurait pas de contrôle en mer d’Irlande du Nord. Il savait pourtant que de tels contrôles seraient obligatoires. La montée récente de la violence en Irlande du Nord, la résurgence des tensions entre les protestants et les catholiques, la crise interne au parti démocratique unioniste (le DUP), montrent que la situation et explosive. Ne sachant pas comment s’extirper d’un tel piège fabriqué de toutes pièces par lui et sa garde rapprochée, sa seule politique est donc d’envisager de jeter par-dessus bord ce protocole. Mieux vaut sacrifier sa crédibilité internationale que susciter la violence en Irlande du Nord.

Il veut également éliminer la saisine des institutions de l’Union européenne de tout règlement d’un éventuel conflit : Commission européenne et la Cour de justice de l’Union européenne.

Cela est évidemment inacceptable pour l’Europe.

Pis, non seulement satisfait de demander une telle renégociation, le gouvernement menace purement et simplement de mettre en œuvre l’article 16 du protocole, lequel permet de suspendre unilatéralement ses clauses en cas de graves difficultés économiques, sociales ou environnementales.

L’indispensable fermeté de l’Union européenne

Le pari est particulièrement risqué. Il s’agit clairement d’un ultimatum à l’adresse de l’Union européenne en espérant que celle-ci cèdera une fois de plus. Il est vrai que, jusqu’à présent, les instances européennes ont fait preuve à la fois de mollesse et de faiblesse face aux coups de boutoirs de Boris Johnson, lequel n’hésite pas, par avance, à rejeter la responsabilité de la future violence et de la rupture de l’accord du Vendredi-Saint de 1998 sur les dirigeants européens.

Pourtant, Boris Johnson est seul responsable de ses déconvenues politiques et de ses positions irresponsables. Il devra assumer seul les conséquences de ses actes. L’Europe ne peut plus reculer aujourd’hui et céder une fois de plus : ce serait à la fois un échec politique grave, un aveu de faiblesse irréparable, mais aussi une erreur juridique majeure.

Il faut toutefois compter sur les acteurs britanniques qui savent que la politique de Boris Johnson est irresponsable. Les commerces en détail alimentaires, notamment, ne sont plus approvisionnés en Irlande du Nord en raison des contraintes bureaucratiques qu’elles ne veulent plus assumer liées aux déclarations en douane. Les entreprises préfèrent ne plus alimenter les supermarchés dans la province, notamment la célèbre enseigne Marks and Spencer. Le trafic sera détourné et se fera entre l’Irlande et l’Irlande du Nord qui continue à bénéficier du régime avantageux de l’Union douanière.

Mais jusqu’où le mensonge d’Etat pourra-t-il faire office de politique ? Boris Johnson a la chance d’être aujourd’hui soutenu par une majorité parlementaire absolue. Mais la fronde monte au sein même du parti conservateur liée aussi à la gestion désastreuse de la crise sanitaire. Une telle tension pourrait remettre en cause l’autorité du premier ministre.

En réalité, la seule solution de nature à calmer la situation serait le départ du premier ministre du 10 Downing Street. Est-ce envisageable ? La seule solution serait un départ contraint et forcé intervenant à la demande du célèbre Comité 1922 qui fit partir d’autres premières ministres, Margaret Tchatcher et Theresa May, que viennent d’intégrer des parlementaires hostiles à Boris Johnson. Mais cette perspective reste à ce jour hypothétique et on revient donc à une nécessaire fermeté de l’Union européenne, quitte à envisager une guerre commerciale de laquelle il ne pourrait sortir vainqueur.

Patrick Martin-Genier