Afghanistan : Les talibans sont-ils réellement une menace ?

A l’époque où l’escalade des tensions et des provocations entre les Etats-Unis et la Corée du Nord faisaient craindre une guerre à beaucoup d’observateurs, nous écrivions qu’il n’en serait rien (Cf. Figaro 01/12/2017, Faut-il craindre une guerre entre les Etats-Unis et la Corée du Nord ?). Aujourd’hui, les mêmes s’alarment du retour des talibans à Kaboul, y voyant une menace – excusez du peu – pour la sécurité du monde ! Qu’en est-il réellement ?

Les Etats-Unis ont fait l’expérience, une fois de plus, de l’impossibilité de gagner une guerre où la composante civilisationnelle domine le conflit. Il ne fallait pas être grand clerc pour anticiper une telle déroute car, depuis la dislocation de l’empire d’Alexandre et la formation des royaumes hellénistiques, en 323 av. J.C., l’Histoire ne cesse de nous enseigner la même leçon. L’effondrement des grands empires coloniaux dans l’immédiat après la deuxième guerre mondiale participe de la même dynamique civilisationnelle. Comment croire que la croisade afghane, menée au nom de la liberté, de la démocratie et des droits de l’Homme – une de ces croisades idéologiques et morales qu’une Amérique et une France arrogantes se réjouissent d’avoir menées en différents endroits de la planète – aurait eu une la moindre chance de profiter à la fois au peuple afghan et à la sécurité globale ?

Le retour des talibans à Kaboul n’est pas du tout un phénomène extraordinaire ; c’est à l’inverse un phénomène tout à fait naturel.

La preuve en est qu’ils sont entrés dans la plupart des villes du pays sans rencontrer de résistance. L’accueil n’est certes pas triomphal, mais l’avancée des troupes révolutionnaires n’a pas été perçue par les Afghans comme s’il s’agissait de l’ingérence d’un corps étranger contre lequel la population devait lutter à tout prix. Qu’on se le dise : L’islamisme est une composante naturelle du socle civilisationnel islamique ; c’est, à l’inverse, la version sécularisée de principes chrétiens, incarnée dans la sacro-sainte « démocratie libérale » occidentale qui constitue un véritable corps étranger pour ces populations. Un haut fonctionnaire saoudien expliquait ainsi au New York Times au milieu des années 90 : « Les « importations de l’étranger » sont sympathiques quand il s’agit de « choses » belles ou sophistiquées, mais

des institutions sociales et politiques intangibles venues d’ailleurs peuvent être mortelles – demandez au Shah d’Iran. » La modernisation et l’enrichissement sont bien évidemment des objectifs que les populations du Moyen-Orient et d’Asie centrale partagent avec les occidentaux, mais la comparaison s’arrête là. Le haut fonctionnaire résume cela ainsi : « Pour nous l’islam n’est pas seulement une religion, c’est un mode de vie. Nous autres Saoudiens nous voulons nous moderniser, mais pas nécessairement nous occidentaliser. » Les dirigeants américains – et même français – auraient dû prendre cette déclaration au pied de la lettre et l’appliquer à l’ensemble du socle civilisationnel islamique. Cela aurait mis un terme au chaos généré par ces prétendues « guerre humanitaires » et par ce prétendu « devoir d’ingérence » – concepts élaborés par des demi-savants qui ne tirent jamais les conséquences de leurs erreurs.

A écouter les discours de Biden et Macron, force est de constater qu’ils n’ont pas tiré les conséquences de la déroute afghane. Ils se tiennent toujours bien droits, le torse bombé, les pieds ancrés dans leurs valeurs prétendument universelles, formalisant, voire organisant déjà, les représailles face à une menace encore abstraite, et surtout hypothétique. La France de Macron et l’Amérique de Biden souffrent toujours des mêmes troubles mégalomaniaques occasionnés par leur obsession morale : Nous sommes le camp du Bien ; ils sont le camp du Mal ; le Bien doit vaincre le Mal. Cet échec retentissant aurait dû les réveiller, et sonner le glas de l’interventionnisme des puissances occidentales s’arrogeant le droit d’exercer un pouvoir de police international. Il n’en est rien. Et pourtant, c’est un autre type de diplomatie avec les talibans qui pourrait réellement être source de stabilité internationale.

Car ce pays, l’Afghanistan, n’est pas une enclave islamiste dans un espace occidentalisé qu’il risquerait de déstabiliser. Sa géographie est encadrée à l’est comme à l’ouest par deux pays du même ordre : l’Iran et le Pakistan. L’homogénéité islamiste de cette région pourrait donc être, contrairement à ce que les observateurs anticipent aujourd’hui, source de stabilité. Une telle stabilité impliquera-t-elle automatiquement une volonté expansionniste et un comportement agressif ? La réponse est non. La Chine et la Russie, qui ont un coup d’avance sur l’Occident, semblent l’avoir déjà compris – la diplomatie chinoise entendant « développer de bonnes relations avec les talibans », et l’émissaire du Kremlin, dont l’ambassade restera à Kaboul, faisant état de l’attention que son pays porte au développement politique du pays afin de poursuivre les « contacts de travail » déjà établis. Ce sont donc les pays dits « autoritaires », au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, qui paradoxalement font preuve de bienveillance et de volonté d’apaisement. Ainsi se répète une fois de plus l’enseignement né de la victoire de Sparte sur Athènes lors de la guerre du Péloponnèse.

En conclusion, l’unique question qui se pose n’est pas, comme le Président Macron l’a laissé entendre, celle de l’accueil d’Afghans fuyant la tyrannie islamiste et désireux de rejoindre à tout prix le sanctuaire occidental des libertés fondamentales. La conjugaison des deux obsessions, humanitaire et immigrationniste, d’Emmanuel Macron l’égarent complètement. L’unique question est celle formulée par les dirigeants russes et chinois : comment contenir à court terme les flux de population désirant quitter le pays, et comment tarir ces flux à moyen terme, c’est-à-dire, comment faire en sorte, directement ou indirectement, que le gouvernement qui sera formé gagne en légitimité, que le pays retrouve rapidement une stabilité politique, et un semblant d’essor économique ? Le principe du choc des civilisations ne réside pas dans un conflit perpétuel entre Islam et Occident, mais dans une obligation de coexistence et de reconnaissance mutuelles. La stabilité internationale est à ce prix.

Frédéric Saint Clair, Ecrivain et politologue