Après de Gaulle, l’homme providentiel ?

« Peut-être aurai-je écrit les dernières pages du livre de notre grandeur », se demande déjà le général de Gaulle dans sa conférence de presse du 12 novembre 1953, avant de commencer sa traversée du désert. Pour André Malraux, les choses sont claires à la mort du général, mythifié dans son incarnation absolue du sauveur français : « Maintenant, le dernier grand homme qu’ait hanté la France est seul avec elle », et « la nuit tombe »1.

Est-ce pour autant la fin du mythe messianique ? Faut-il se conformer à la vulgate gaullienne, qui fait du Général une sorte de point d’aboutissement de notre histoire héroïque, l’incarnation idéale et ultime de ce fantasme collectif de l’homme providentiel, dont Bonaparte avait marqué l’avènement ? Il est vrai que l’entrée dans la normalité démocratique, qui a signé avec l’alternance et la cohabitation « la fin de l’exception française », peut apparaître comme un garde-fou contre la tentation du sauveur2.

Par ailleurs, l’avènement de la démocratie d’opinion et de son corollaire, la « pipolisation », contribue à une banalisation de l’homme politique, désormais noyé dans le flux des gloires éphémères du show-business.

Il n’y a plus de place pour le « grand homme » qui devait tout au « temps cumulatif », à la « patience » et « l’énergie qui se renforce en elle-même au quotidien »3.

Mais en contrepartie on pourrait considérer que le régime de plus en plus présidentialisé de la Ve République encourage la personnalisation de la vie politique, qui favorise précisément l’appel au sauveur. D’autre part, on voit bien que la démocratie de l’émotion et de l’image, du « story-telling » et du « coup d’éclat permanent », consacrant la victoire de la séduction sur la conviction, le triomphe de l’image sur le verbe, de l’émotion sur la réflexion et de la subjectivité sur la rationalité, est un terreau particulièrement propice à l’éclosion de postures providentielles. Si les « grands hommes » de l’envergure de Bonaparte, de Clemenceau ou de de Gaulle semblent avoir déserté la scène politique, peut-on réellement parler d’une « éclipse du sauveur »4 ? Le temps des gestionnaires et des stars éphémères a-t-il réellement supplanté le temps du héros ? Ce serait oublier quelques moments majeurs de notre histoire récente, qui ont fait resurgir la fascination du sauveur.

Mitterrand, de Jaurès à Tonton

Paradoxe de l’histoire : il revient à François Mitterrand, l’opposant historique à de Gaulle, lui qui fustigeait en 1964 dans Le Coup d’État permanent la dictature plébiscitaire du sauveur de 1940, d’endosser en 1981 la tunique de l’homme providentiel. Candidat de « la force tranquille », il apparaît sur les affiches de campagne, inspirées par l’iconographie pétainiste, comme le rassembleur des Français, enraciné dans la France profonde et terrienne, tel un Cincinnatus venu de la gauche mais désireux d’incarner toute la nation. Au soir de son triomphe, Jean-Pierre Chevènement, bousculant la chronologie, le voit entrer « dans l’histoire de France comme Gambetta, il y a un siècle, quand il a effacé Mac-Mahon »5. Si la fête socialiste de la Bastille, à laquelle ne participe pas le nouvel élu, se fait sous le signe de la révolution populaire, la cérémonie organisée par Jack Lang au Panthéon, le 21 mai 1981, jour de son intronisation, peut apparaître comme une sorte d’auto-célébration de l’homme providentiel de la gauche. Dans cette mise en scène d’une rencontre avec l’histoire, qui le voit entrer seul dans le temple des grands hommes et déposer les roses rouges de la « sociale » sur les tombeaux de Victor Schoelcher, de Jean Jaurès et de Jean Moulin, il y a l’ambition manifeste de se frotter à la mythologie du sauveur.

Mais il y a loin de l’ambition à l’histoire. Celle des présidences mitterrandiennes, marquées notamment par la crise sociale et par l’affairisme, ne relève pas d’une légende glorieuse propre à la fabrication du mythe. On en retiendra plutôt le slogan de « Génération Mitterrand », inventé par le publicitaire Jacques Séguéla pour la campagne de 1988, et la « tontomania » qui s’ensuivit, autour d’un chef d’État monarchique, de plus en plus identifié à un père de la nation, au mieux dans la tradition d’un Georges Clemenceau, au pire dans celle d’un Gaston Doumergue. Et de fait, on pourrait considérer qu’il y a du « Gastounet » de février 1934 dans ce vieil homme fatigué qui décide de se représenter le 22 mars 1988, afin d’éviter au pays le « risque de retomber dans les querelles et les divisions qui, si souvent, l’ont miné », et refusant que la France soit « prise en main par des esprits intolérants, par des partis qui veulent tout, par des clans ou par des bandes »6.

Il est évident que le rôle historique du premier président de l’alternance, figure majeure de la gauche française, l’installe à un tout autre niveau mémoriel que Doumergue, qui n’a pas marqué l’histoire. Mais la perception collective de François Mitterrand, entré en présidence sous le signe de Jaurès, l’en fait sortir sans avoir pu égaler le référent gaullien. Dans Le Figaro du 1er janvier 1990, Jacques Faizant dessine le général comme un géant auquel Marianne ouvre la porte, tandis qu’en arrière-plan un petit Mitterrand fronce les sourcils. « Il fallut François Mitterrand pour redécouvrir Charles de Gaulle », écrit, non sans cruauté, le philosophe André Glucksmann à la fin du second septennat7.

Et de fait, le déclassement de l’illusion mitterrandienne ouvre la voie à une assimilation par la gauche française de la mythologie gaullienne, remettant en cause ses réticences historiques envers la figure de l’homme providentiel.

Au-delà des appropriations politiques du volontarisme gaullien8, la réflexion mémorielle la plus stimulante vient de Régis Debray, qui réhabilite non seulement la figure d’exemplarité historique du général mais qui en fait aussi, aux yeux de la gauche, un modèle porteur d’avenir, celui qu’il appelle « le premier homme du XXIe siècle »9.

Voit-on resurgir la fascination de l’homme providentiel en 2002 lorsque la France républicaine se rassemble au second tour derrière Jacques Chirac afin de barrer la route à Jean-Marie Le Pen ? « Ce soir nous célébrons la République », déclare Jacques Chirac au soir de sa réélection, « nous la célébrons comme chaque fois dans l’histoire quand elle remporte une victoire […] fière, fidèle à ses valeurs, forte et rassembleuse »10. Sa victoire est une victoire collective, celle de la défense républicaine, rempart ultime contre le populisme d’exclusion, mais en ce début du XXIe siècle, le mythe du sauveur semble bel et bien dépassé. Il est d’autant plus surprenant de le voir resurgir avec force lors de la campagne présidentielle de 2007.

Le trio messianique de 2007

De façon paradoxale, la posture gaullienne n’est pas celle du candidat des gaullistes Nicolas Sarkozy. C’est le démocrate-chrétien François Bayrou qui s’en est emparé, comme de la seule stratégie possible pour contourner la logique présidentielle bipolaire régulièrement fatale aux candidats du centre. En intitulant son ouvrage programmatique Projet d’espoir, il fait explicitement référence aux Mémoires d’espoir du général de Gaulle11. À l’exemple du RPF de 1947 ou de l’UNR de 1958, il s’agit de proposer aux Français un « rassemblement », dont « la vague dépassera de beaucoup l’élection présidentielle »12. Face à un « pays en danger d’épuisement, de révolte, de fracture », il se décrète, lors de son meeting du 18 avril 2007, en état de « résistance »13. Cette posture gaullienne, face aux périls qui menacent, lui vaut une popularité exceptionnelle, qui parfois confine à l’idolâtrie : « Vous êtes la révélation de ma vie », lui déclare par exemple une militante à Châteauneuf du Pape14. C’est ainsi qu’il rassemble 18,5 % des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle, un score historique dans l’histoire des centres.

Ce résultat exceptionnel aurait pu lui suffire pour accéder au second tour s’il n’avait pas trouvé sur sa route une candidate socialiste elle aussi atypique, et elle aussi très inspirée par la mythologie de l’homme providentiel. Prenant à revers les canons de la social-technocratie, Ségolène Royal bâtit sa candidature sur les fondements d’une religiosité démocratique dont elle se veut l’incarnation. « On dirait une apparition venue du ciel, comme l’Immaculée Conception. On est dans l’ordre du mystique, de la mission », interprète le psychanalyste Serge Hefez au lendemain de sa victoire aux « primaires » socialistes15. Émaillant ses discours de références bibliques, d’expressions religieuses ou directement christiques, comme « gravir la montagne » ou « aimez-vous les uns les autres », elle se présente comme une sorte de vierge en veste blanche, s’adressant sur un mode prophétique aux pèlerins venus « communier » dans ses meetings. Surnommée par certains « la madone », filmée dans les Deux-Sèvres portant un agneau dans les bras, telle la bergère de Domrémy, elle renvoie inévitablement à l’image emblématique de Jeanne d’Arc, dont elle se réapproprie l’héritage messianique et national16.

Comme Jeanne, elle se veut issue du peuple, « qui [l]’a faite, qui a écrit cette histoire »17. Comprenant l’efficacité des identifications miroirs, par lesquelles chacun se reconnaît dans la figure de l’autre, elle se met systématiquement en scène au cœur de la foule, en meeting comme dans les débats participatifs.

Accessible, disponible, à l’écoute, elle est au milieu de son peuple, au même rang que les Français.

Comme Jeanne, elle renoue avec la simplicité du paraître et des émotions, ce dont témoigne sa déclaration télévisée, depuis son fief électoral de Melle, au soir de sa désignation : « Je voudrais simplement vous dire tout le bonheur que je ressens. Je suis très heureuse et je ressens intensément ce moment de bonheur »18. Mais comme Jeanne aussi, elle se présente dans la posture du sauveur, guidant sur « le chemin de ce nouvel élan partagé » tous ceux qui veulent « se mettre en marche » afin de « redresser la France » et « mettre fin à ce vécu de déclin et de pessimisme » qui justifie l’appel à l’homme providentiel19. Lors de sa dernière réunion de campagne, « la madone des meetings » avance seule au milieu de la foule20, lentement, « d’un pas qui sied à la lévitation », les bras tendus, paumes entr’ouvertes, « tournées comme une offrande », montant à la tribune où elle « soulève les foules ». C’est le sacrifice de Jeanne pour la nation.

Mais face à Ségolène-Jeanne se dresse Nicolas Sarkozy, le petit Bonaparte, celui dont les codes se rapprochent le plus de la tradition messianique contemporaine. Un jeune militant UMP de l’Oise, interrogé dans Le Monde en janvier 2007, retrouve les poncifs historiques de cette idolâtrie séculaire pour parler de ce « chef » à « poigne », se déclarant « ébloui, halluciné, galvanisé par la force de son discours » qui redonne « de l’énergie, du rêve, de la confiance aux jeunes », mais « sans nostalgie du gaullisme »21. C’est pourtant de l’héritage du général que se réclame sans cesse Nicolas Sarkozy, mis en scène et en mots par Henri Guaino. À six jours de l’élection présidentielle, le 16 avril 2007, il vient se recueillir à Colombey sur la tombe du Général pour, dit-il, « s’inscrire dans cette partie de l’histoire de France ». Mais c’est à Bonaparte que la plupart des observateurs le comparent, à commencer par le journaliste Alain Duhamel22. Comme « le Premier consul commençant », dont il partagerait selon Alain Duhamel « l’ambition immense », le « volontarisme, l’ascendant, l’éloquence », ainsi que la « vitalité bouillonnante » et la « détermination d’airain », Nicolas Sarkozy se propose de « rompre » avec l’ordre établi, fort de sa capacité à « la mise en scène publique » de son action. C’est ainsi qu’il peut apparaître comme « un bonapartiste inaugurant le XXIe siècle français »23.

C’est en tout cas une référence symbolique que Nicolas Sarkozy a cultivée tout au long de sa campagne présidentielle, imprégnée d’une tonalité propre à suggérer l’homme providentiel. Lors de sa cérémonie d’intronisation à la candidature de l’UMP, le 14 janvier 2007, il se présente comme le sauveur d’une France « qui tombe », décrite par ceux que Dominique de Villepin surnomme les « déclinologues »24. Il y déclame, au nom du gaullisme, les codes incontournables de la rencontre messianique entre l’homme providentiel et son peuple, à savoir « le refus » du « renoncement » et du « déclin », la nécessité de la « rupture » par le rassemblement, car « la France n’est forte que lorsqu’elle est rassemblée. », « le don de soi » et l’identification amoureuse à la France et à son histoire, qui seule fait l’étoffe du sauveur25. L’élection présidentielle sera son mariage symbolique avec le pays : « La France, elle ne m’a pas quitté, je n’ai parlé que d’elle, je n’ai pensé qu’à elle, je n’ai fait campagne que pour elle », dira-t-il encore, prétendant au cœur de la nation26. Mis en scène dans la posture du prophète et du guide, il invite ses partisans à se mettre en marche vers l’idéal, c’est-à-dire « la France d’Après », puisque « ensemble, tout devient possible 27.

Henri Guaino reconnaît à son discours un style « prométhéen », frisant « le ridicule ». Mais il y voit avant tout un éloge du « politique » et de « la volonté »28. Filmé à cheval en Camargue, deux jours avant le premier tour de l’élection, n’évoque-t-il pas le jeune Bonaparte, prêt à caracoler vers toutes ses victoires29 ? Et certains journalistes de comparer la petite taille et l’hyper-activité du président à celle de l’empereur, leur statut d’immigré dans l’hexagone, leur ambition démesurée, leur goût des femmes ou leur familiarité. L’hebdomadaire Marianne le montre en couverture coiffé du bicorne impérial pour faire son jogging30. Nicolas Sarkozy ne serait-il donc qu’un « de Gaulle au petit pied », comme le désigne ironiquement le socialiste Pierre Moscovici31 ? Qu’est devenu le rêve messianique qui devait « transformer la France », à l’instar de Martin Luther King qui avait « changé l’Amérique »32 ? Le même magazine britannique qui le représentait en avril 2007 en Bonaparte au pont d’Arcole, ironise en septembre 2010 sur « l’incroyable président qui rétrécit », ses jambes dépassant à peine du bicorne impérial qui le recouvre entièrement33. L’image de l’homme providentiel a fait place à celle du « président des riches », ou du « président bling-bling », échouant à se faire réélire en 2012 et même à être le candidat de son camp lors des primaires de 2016. En revanche, les désastres électoraux de la droite en 2017 et 2019 ont refait de lui un homme providentiel pour les électeurs de sa famille politique, qui le plébiscitent aux trois-quarts, loin devant ses concurrents François Baroin ou Xavier Bertrand.

Il faut toujours un état de crise pour que la figure du sauveur se régénère dans notre inconscient collectif. Et c’est précisément ce qui a fait le succès d’Emmanuel Macron en 2017.

Macron, le rêve de Jeanne

Il fallait pour assumer la grande transgression, que certains ont appelé le « dégagisme », le charisme d’une personnalité politique hors du commun, susceptible d’incarner l’espérance de la régénération sociétale auprès d’une majorité d’électeurs. Et c’est ici qu’intervient une explication essentielle de l’effet Macron, quoiqu’il s’en défende, c’est-à-dire la référence implicite à la mythologie de l’homme providentiel.

Il y a dans le regard au profil d’aigle d’Emmanuel Macron, dans ce principe d’énergie qu’il incarne, la réminiscence du Premier consul.

Par ailleurs, observons que Ségolène Royal, qui fut la nouvelle Jeanne d’Arc de 2007, soutient dix ans plus tard la candidature de celui qui fait resurgir le mythe. « Il plane chez les macroniens un entêtant parfum de « démocratie participative », celui-là même qui enchantait, en leur temps, les royalistes », écrit un journaliste du Monde le 7 octobre 2016, évoquant « la mise en scène des meetings, avec le héros du jour entouré de militants, sans pupitre, suggérant une agora antique reconstituée, voire une démocratie directe réhabilitée ». Rappelons qu’un mois à peine après avoir créé « En marche ! », la première sortie officielle du nouveau sauveur est pour les fêtes johanniques d’Orléans, le 8 mai 2016, où il rendit un hommage remarqué à Jeanne, parce qu’elle avait su « fendre le système », « brusquer l’injustice qui devait l’enfermer » et « imposer le rêve fou comme une évidence ». Ce jour-là, il s’identifia à la bergère de Domrémy qui portait « un rêve fou », « la volonté de progrès et de justice de tout un peuple », citant au passage le Victor Hugo des Misérables, exhortant à « prendre à bras le corps le destin » et à donner « l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise ». Et c’est ainsi que le besoin d’incarnation messianique s’incarnait en la figure juvénile et christique d’un nouveau berger. Lors de son meeting Porte de Versailles, le 10 décembre 2016, le candidat En marche ! à la présidentielle hurla littéralement dans son micro pour conclure la rencontre, et finit par mettre les bras en croix dans une pose tout à fait mystique, évoquant les prédicateurs évangéliques américains. Interviewé le 12 février 2017, il ne renie pas la dimension christique de sa campagne, (JDD). Sa cérémonie d’intronisation au Louvre, le 7 mai 2017, s’inspire très directement de celle du 21 mai 1981 qui avait vu François Mitterrand entrer seul au Panthéon au son de l’Hymne à la joie, repris par le nouveau président « en marche ».

Ostensiblement, sa présidence se veut « jupitérienne », tournant le dos à « l’hyper-présidence » et à la présidence « normale » pour remettre en vigueur les codes de représentation de la présidence gaullienne et mitterrandiste, à savoir la distance, la hauteur et la solennité.

Fort de l’expérience manquée du quinquennat hollandiste, et dégagé de la méfiance culturelle de la gauche à l’encontre du pouvoir fort, il se lance sans complexe dans une réhabilitation de la présidence d’autorité, surplombant les grands enjeux régaliens, contrôlant le « domaine réservé » assigné à des ministres fidèles, et laissant au Premier ministre le soin de gouverner au jour le jour. Tous ces codes, toutes ces postures, toute cette stratégie communicationnelle sont imprégnés par la généalogie historique de l’homme providentiel. Et ce n’est pas un hasard si le premier 11 novembre du quinquennat est focalisé sur l’hommage à Georges Clemenceau, le Père la Victoire, parvenu au pouvoir un siècle plus tôt, presque jour pour jour, et qui incarne l’une des figures majeures de cette fascination française pour le sauveur. Dans la même perspective, l’année 2020 est tournée vers les commémorations gaulliennes, cinquante ans après la mort du Général, figure majeure de l’homme providentiel. Et l’on voit à quel point cette image du général de Gaulle continue à hanter l’imaginaire politique des Français, comme une référence incontournable, comme un idéal indépassable et comme la nostalgie d’une sorte de notre grandeur perdue.

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Qu’on le veuille ou non, la figure de l’homme providentiel, pourtant si éloignée de nos aspirations à la démocratie participative et à l’horizontalité sociétale, reste une composante majeure de notre imaginaire politique.

On peut évidemment considérer que c’est une mythologie galvaudée, qui s’utilise à tout bout de champ et dans tous les domaines, incantation pathétique si l’on se réfère aux grandes heures de l’histoire nationale qui lui ont été associées. De fait, le XXIe siècle voit triompher la démocratie d’opinion, que Jacques Julliard appelle la « doxocratie », qui produit des vedettes, mais rarement des hommes d’État34. L’atelier de la politique fabrique des communicants plus ou moins charismatiques, mais plus de grands hommes, encore moins des héros. Or, si ces derniers ont vocation à tirer le corps national vers le haut, les idoles éphémères du story-telling ont plutôt tendance à rejoindre le populisme de la médiocrité.

Tombé de son piédestal, l’homme politique moderne s’est désormais installé sur les plateaux de télévision où il tend complaisamment à ses concitoyens le miroir narcissique de leurs propres pulsions.

« Je me promène entre les nuages et les arbres comme entre les rêves des hommes et leur histoire », disait le général de Gaulle à André Malraux35. Il est probable que cette approche du politique soit à jamais révolue. Au temps de l’incarnation héroïque a succédé celui de l’imitation et de la citation mémorielle, et au temps du symbole celui de la familiarité. Faut-il pour autant considérer la fascination pour le sauveur comme le vestige suranné d’un imaginaire aujourd’hui dépassé ? « C’est vrai, les Français ne veulent plus de de Gaulle », confiait le Général à Jean de Lipkowski quelques jours avant le référendum qu’il pressentait fatal. Tout en ajoutant : « Mais le mythe, vous allez voir la croissance du mythe […] Dans trente ans d’ici »36. La prophétie gaullienne est sans doute la meilleure réponse à ceux qui doutent de notre aspiration collective à la grandeur.

Jean Garrigues
Historien
Professeur à l’Université d’Orléans
Président du Comité d’histoire parlementaire et politique

  1. André Malraux, Les Chênes qu’on abat, Paris, Gallimard, 1971, p 236.
  2. François Furet, Jacques Julliard, Pierre Rosanvallon, La République du Centre. La fin de l’exception française, Calmann-Lévy, 1988.
  3. Jean-Noël Jeanneney, Philippe Joutard, Du bon usage des grands hommes en Europe, Perrin, 2003, p 16.
  4. Didier Fischer, L’homme providentiel. Un mythe politique en République. De Thiers à de Gaulle, L’Harmattan, 2009, p 135.
  5. Cité dans Le Monde, 11 mai 1981.
  6. Intervention au journal de 20 h d’Antenne 2, le 22 mars 1988.
  7. André Glucksmann, De Gaulle, où es-tu ?, Jean-Claude Lattes, 1995, p 203.
  8. Jean-Pierre Chevènement, Le Courage de décider, Robert Laffont, 2002.
  9. Régis Debray, A demain de Gaulle, Gallimard, 1990, p 139.
  10. Le Monde, 6 mai 2002.
  11. François Bayrou, Projet d’espoir, Plon, 2007.
  12. Le Monde, 18 avril 2007.
  13. Le Monde, 20 avril 2007.
  14. Le Monde, 17 avril 2007.
  15. Le Parisien, 16 novembre 2006.
  16. Journal télévisé du 14 janvier 2007.
  17. Le Monde, 21 février 2007.
  18. Cité dans Le Monde, 17 novembre 2006.
  19. Idem, 27 novembre 2006.
  20. Paris-Match, 3-9 mai 2007, pp 48-53.
  21. « La présidentielle vue de mon amphi », Le Monde, 20 janvier 2007.
  22. Alain Duhamel, La marche consulaire, Plon, 2009, p 13.
  23. Idem, pp. 13-19.
  24. Nicolas Baverez, La France qui tombe, Perrin, 2003.
  25. Le Monde, 16 janvier 2007.
  26. Le Monde, 5 mai 2007.
  27. Le Monde, 15 janvier 2007.
  28. Cité dans Ghislaine Ottenheimer, Le sacre de Nicolas. Petits et grands secrets d’une victoire, Seuil, 2007, p 147.
  29. Olivier Duhamel, Michel Field, Le Starkozysme, Seuil, 2008, p 10.
  30. Marianne, n° 532, 30 juin 2007.
  31. I-Télé, 1er avril 2009 ; Blog de René Saba, 14 janvier 2007.
  32. Le Monde, 21 avril 2007.
  33. The Economist, 14 avril 2007 et 10 septembre 2010.
  34. Jacques Julliard, Que sont les grands hommes devenus ? Essai sur la démocratie charismatique, Éditions Saint-Simon, 2004, p 22.
  35. André Malraux, Les Chênes, op. cit., p 190.
  36. Conversation avec Jean de Lipkowski, avril 1969, citée par Jean Lacouture, De Gaulle, T. 3 « Le souverain », Paris, Seuil, 1986, p. 755.